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Zubeida Salajee: «J’espère ne pas avoir été choisie parce que je suis une femme»

3 septembre 2016, 08:00

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Zubeida Salajee: «J’espère ne pas avoir été choisie parce que je suis une femme»

Le 9 septembre, le monde légal comptera une troisième «Senior Attorney» femme en la personne de Zubeida Salajee. Cette avouée ayant la réputation d’être stricte recevra ce jour-là ses lettres patentes. Elle dit souhaiter que le rôle de l’avoué soit mieux connu.

«Cela m’a fait plaisir que le chef juge et les Senior Attorneys ont trouvé que j’étais apte à recevoir cette reconnaissance. J’espère avoir été choisie sur la base de mes mérites et non parce que je suis une femme. Je suis très contente mais ce n’est pas une fin en soi.» Zubeida Salajee, qui compte plus d’une vingtaine d’années d’expérience en tant qu’avouée, recevra sa Letter Patent le 9 septembre pour devenir la troisième Senior Attorney femme. Elle dit avoir une pensée spéciale pour des collègues qu’elle juge tout aussi méritants.

Il n’a pas été facile de la convaincre de parler d’elle. Principalement parce qu’elle n’aime pas se mettre en avant. Elle a fait sienne l’adage «pour être heureux, vivons cachés». Aussi parce qu’elle considère que l’humilité devrait être l’apanage des avoués. «Pour être avoué, il faut de l’humilité, de la modestie et ne pas vouloir être dans le limelight. Si une personne a un ego démesuré, elle ne pourra pas faire ce travail car l’avoué est un travailleur de l’ombre. Il est l’intermédiaire entre l’avocat et le client et prépare le dossier pour que l’avocat aille plaider.»

À l’entendre parler, on sent bien qu’elle adore le droit. Elle le reconnaît. «Et pas seulement la théorie. J’adore aussi la pratique du droit, les recherches, la paperrasserie, l’administration et le suivi avec les avocats.» Or, cette aînée d’un clerc d’avoué de Mahébourg, qui a débuté sa scolarité secondaire au Lorette du village et l’a complétée au Lorette de Curepipe, se destinait à la géographie. Mais le décès de son père met un terme à son désir d’aller étudier cette matière au niveau supérieur. L’avoué Osman Abbasakoor, Senior Attorney et un ami de la famille, lui propose d’apprendre le métier de son père et elle accepte.

En semaine, elle vit donc chez son oncle et sa tante, M. et Mme Farouk Khatib, à Port-Louis, et le week-end elle retrouve les siens à Mahébourg. Zubeida Salajee se soumet alors à cinq ans de dur labeur. Après le travail, elle prend des leçons particulières. Et pour la dernière année, elle suit les cours à mi-temps à l’université en vue de prendre part aux deux examens intermédiaires et à l’examen final qu’elle réussit avec brio.

Aussitôt fait, elle se met à exercer. Si Zubeida Salajee apprécie les moments forts de son métier, elle est parfois frustrée car elle estime ne pas toujours arriver à rendre justice à ses clients. Cela, en raison soit d’une question de procédures, soit du délai de la justice. «Je n’ai malheureusement pas toujours des solutions à offrir. À Maurice, on est trop procédural.» L’avouée se souvient de deux cas en particulier qu’elle a traités et qui opposaient des propriétaires à leurs locataires. L’un des cas a duré 12 ans et l’autre sept. Si les premiers nommés ont pu recouvrer leur propriété, ils n’ont jamais obtenu le montant des loyers dus pendant toutes ces années d’attente.

Son plus mauvais souvenir : une affaire de partage qui a opposé des héritiers. Une mère avait déshérité sa fille au profit de ses deux autres enfants. L’avouée a assisté la fille pendant dix ans. Durant cette période, cette dernière a changé trois fois d’avocat, mais Zubeida Salajee est restée son avouée. Au bout de dix ans, les parties ont finalement pu régler l’affaire à l’amiable et sa cliente a obtenu un gros montant en millions et deux terrains, dont un pieds dans l’eau. Quelques mois plus tard, la cliente en question a commencé à faire des allégations contre elle, l’accusant d’avoir «comploté» avec un notaire qui était le liquidateur de la succession. Aujourd’hui, un procès les oppose. Zubeida Salajee se dit sûre de pouvoir laver son honneur.

E-judiciary

Si l’avouée a la réputation d’être stricte, c’est parce qu’elle a des principes. «J’ai la réputation d’être une personne qui ne sourit pas beaucoup et qui est trop sévère. Je préfère mettre de la distance entre moi et mes clients. Il est vrai que ma meilleure amie est une avouée, mais je préfère séparer ma vie professionnelle et personnelle.» Par ailleurs, Zubeida Salajee trouve regrettable que le métier d’avoué soit toujours méconnu du public et soit parfois mal considéré par certains à la tête du judiciaire et de la profession légale. «Certains considèrent les avoués comme des second-class lawyers…»

Dans la pratique, qu’est-ce qui différencie un Senior Attorney d’un avoué ? Elle explique que le Senior Attorney est autorisé à porter une robe en soie. D’ailleurs, en anglais, on dit du Senior Attorney qu’il «takes the silk». Vêtement introuvable à Maurice et qu’il faut commander de GrandeBretagne à grands frais, soit environ Rs 50 000. Zubeida Salajee ne l’a pas fait. «Je n’ai pas eu le temps de le faire. C’est optionnel.» Ensuite, ce titre lui donne le droit de s’asseoir sur le premier banc en Cour suprême. «Désormais, il faudra encore plus de rigueur dans le travail. On n’a plus droit à l’erreur.» L’important, c’est de «continuer à travailler et à donner satisfaction à mes clients», en espérant des relations plus harmonieuses entre le système judiciaire et le monde légal.

L’avouée est connue pour être une personne qui se bat pour ses convictions. Au départ, avoue-t-elle, elle n’était pas favorable à l’introduction du système informatique en cour commerciale, communément appelé l’e-judiciary ou l’e-filing. Elle reconnaît avoir été dans l’erreur. «J’ai fait mon mea culpa depuis» car ce système a ses avantages. Il permet aux avoués de ne pas avoir à se déplacer au tribunal pour l’échange des documents. Toutefois, le système n’est pas tout à fait au point «car il y a trop de couacs». Ce qui l’agace avec l’e-judiciary, c’est le montant des frais de justice qui a pris l’ascenseur. «Il y a des avoués qui, pour une affaire, ont dû s’acquitter de plus de Rs 15 000 pour la loger. Et c’est un coût qu’il est obligé de faire passer au client. Ce n’est pas juste. (…) Je me suis battue contre cela à titre personnel, mais rien n’a changé.»

Pensant qu’elle aurait pu changer la situation en faisant partie d’une corporation, Zubeida Salajee s’est présentée à l’élection pour renouveler l’exécutif de la Law Society en 2014. Élue en quatrième position, elle a été nommée vice-présidente. Fonction qu’elle a assumée jusqu’à cette année. Mais même de l’intérieur et avec l’appui de ses pairs, elle n’a pu renverser la vapeur et les frais d’enregistrement n’ont pas bougé d’un iota.

Dans le passé, Zubeida Salajee a agi comme conseil légal pour un corps parapublic, à savoir la Mauritius Shipping Corporation (MSC), lorsque l’avoué Patrick Balmano a pris sa retraite. «Son bureau était alors à St James Court. Pendant plusieurs années, j’ai été son conseil légal. Puis, elle a choisi un autre avoué. C’est dans l’ordre des choses. L’an dernier, j’ai postulé lorsque la MSC a fait un appel à candidatures et je n’ai pas été retenue. Ce sont les services de l’avocat Kailash Trilochun qui ont été retenus (NdlR, son contrat n’a pas été reconduit). J’aimerais bien savoir ce que j’avais de moins que lui.» Bien malin celui qui pourra répondre à cette question…

 

 

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