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Pradeep Dursun: «Il faut dépassionner le débat sur le salaire minimum»
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Pradeep Dursun: «Il faut dépassionner le débat sur le salaire minimum»
Pradeep Dursun explique que le secteur privé est ouvert au dialogue en ce qui concerne le salaire minimal. Il note qu’il s’agit là d’un dossier à caractère national «qui mérite le dialogue social, avec d’autres partenaires».
Selon Statistics Mauritius, le taux d’investissement est passé de 24,9% à 17,7% l’an dernier avec une légère hausse pour le premier trimestre 2016, soit 18,2%. Qu’est-ce qui empêche le secteur privé d’investir dans des filières à croissance porteuse de création d’emploi?
Beaucoup de choses vont influer sur l’investissement. Notre économie est interconnectée. Il y a non seulement l’investissement local mais aussi le Foreign Direct Investment. Aujourd’hui, avec le flux d’investissement, d’autres pays commencent à améliorer leurs conditions pour favoriser l’investissement. Ce que nous faisons à Maurice est en ligne avec ce qui se fait à l’étranger. Et s’il y a des reprises dans l’économie mondiale, nos marchés principaux commenceront à mieux faire. C’est ce qu’on appelle les Green Buds of Recovery. Il faut toujours être vigilant. Il faut avoir un climat des affaires propice pour encourager l’investissement. L’économie n’étant pas une science exacte, il y a beaucoup de facteurs hors de notre contrôle, qui peuvent intervenir et qui auront un impact sur nous. Sur l’autoroute de l’investissement, nous ne sommes pas les seuls. Avec notre savoir-faire, nous devons être novateurs et attirer les investisseurs.
Récemment, un gros opérateur a menacé de relocaliser une unité de production à l’étranger en raison des lourdeurs administratives. Dans quelle mesure la lourdeur administrative décourage-t-elle les investisseurs mauriciens à engager des capitaux dans de nouveaux projets de développement?
Quand on parle de lourdeurs administratives, on ne vise pas que les fonctionnaires. Ce n’est pas qu’ils soient inefficients ou qu’ils soient la source du problème. C’est plutôt en termes de règles, de réglementations et de politiques, ainsi que la manière dont ces lourdeurs administratives sont gérées. Aujourd’hui, l’économie a changé d’ossature. Ça mérite une révision.
La fonction publique est l’organe exécutif du gouvernement. Elle devra être un facilitateur de choix et accompagner des unités productives de l’économie. Le service civil devra s’assurer que les ressources de l’État sont utilisées à bon escient.
Nous avons moins de main-d’œuvre qualifiée. Ce qui fait que nous nous tournons vers l’importation de main-d’œuvre à différents niveaux. Quand on a besoin de main-d’œuvre, on doit avoir des directives claires, transparentes. Notre système devrait être basé sur des règles. On ne devrait pas avoir un système discrétionnaire et arbitraire. L’État devra aussi bouger, passer d’un rôle de pourvoyeur à celui de régulateur.
Lors de la rencontre avec le secteur privé en avril, le Premier ministre (PM) a déclaré que les secteurs où il existe des opportunités de croissance sont, entre autres, le tourisme et les services financiers. Qu’est-ce qui empêche le secteur privé d’explorer ces possibilités?
Nous avons pris bonne note des recommandations du PM. Dans les secteurs que nous mentionnons, dont celui du tourisme, il y a une croissance qui est intervenue par le travail d’équipe – le gouvernement et les institutions gouvernementales se sont appuyés sur le travail du privé. Il y a une coordination. Si on veut augmenter la croissance, il faut prendre note de notre cheminement. On est passé d’une factor driven economy à une économie efficiente.
On va vers une économie axée sur l’innovation, que ce soit dans l’hôtellerie ou les services financiers, qui sont des secteurs avec un potentiel de croissance énorme. Quand on s’intéresse à la stratégie de l’innovation, il faut regarder tous les secteurs. On peut remplacer des gens par des machines mais on aura encore besoin des gens pour faire fonctionner les machines. Un mélange de technologie, de main-d’œuvre compétente, de talents, est important. La croissance dans ces secteurs va aussi dépendre de cette capacité à avoir cette main-d’œuvre dont nous aurons besoin. C’est une condition sine qua non.
Quels sont les segments du secteur privé qui hésitent à investir et pourquoi?
Les problématiques des entreprises – grandes ou petites – ne sont pas les mêmes. Beaucoup d’entre elles hésitent à investir. Il faut voir quelles sont leurs difficultés. Pour les petites et moyennes entreprises (PME), la difficulté principale réside dans le marché. Il faut trouver d’autres marchés. Il faut avoir un produit qu’on peut exporter. L’acquisition de nouveaux marchés, l’utilisation des technologies, si on arrive à influer sur ceux-là, vont grandement aider les PME. Malgré les schemes, elles ont parfois des difficultés à avoir des fonds propres (equity) et le financement.
L’autre souci, c’est la main-d’œuvre, notamment dans le segment des PME. Si on arrive à travailler sur ces problèmes, l’investissement augmentera peut-être. Les grandes entreprises arrivent à se diversifier, à augmenter leur production, à adopter la nouvelle technologie. Il faut créer cet engouement pour exporter davantage. Aller vers d’autres marchés…
Pour investir, il faut qu’il y ait des mesures incitatives ainsi que l’accès à une infrastructure adéquate. Il faudra aussi une main-d’œuvre qualifiée pour des postes plus importants au niveau du management. Le transfert de connaissance et de savoir-faire entre les expatriés et les Mauriciens est important, afin qu’il y ait une mixité entre des talents locaux et des gens qui ont bénéficié d’une carrière internationale. Ce sont des ingrédients essentiels pour favoriser l’investissement, dans une PME comme dans une grande entreprise.
En quoi l’introduction d’un salaire minimum constitue-t-il une avancée?
Tous les pays qui ont introduit le National Minimum Wage veulent combattre les salaires bas. C’est un outil pour combattre la pauvreté. L’exemple le plus criant, c’est la Grande-Bretagne qui, en 1998, a mis en place la Low Pay Commission. C’est elle qui fait des recommandations, émet des directives, fait des évaluations. Ce qui se fait à Maurice est quelque peu calqué sur le modèle anglais. À Maurice, nous n’avons pas de National Minimum Wage. Nous avons un arsenal pour réglementer la législation à travers les Remuneration Orders, l’Additional Remuneration Act, les tripartites, le Pay Research Bureau (PRB), le National Remuneration Board. Il y a des institutions, des lois qui régissent les conditions de travail. Nous avons 875 Minimum Wage Rates.
Si le salaire minimum est calculé correctement, peut-être que ceux qui sont au bas de l’échelle auront des salaires plus importants. Si on veut combattre la pauvreté, il faut réaliser qu’il y a d’autres mécanismes, des filets protecteurs, une protection sociale, des subventions, des aides sociales, des accompagnements, qu’on donne à ceux qui sont plus vulnérables, surtout sur le marché du travail.
Le National Minimum Wage sera un outil mais pas l’unique outil. Il y a d’autres mesures et d’autres initiatives qui existent déjà. Un National Minimum Wage est techniquement le salaire qui vous permet d’entrer sur le marché du travail. Le débat est appauvri sur ce sujet. Est-ce qu’on devrait continuer à donner plus à ceux qui sont déjà sur le marché du travail, faut-il mettre des barrières très élevées qui vont décourager les nouveaux sur le marché du travail, où devrait-on avoir un juste milieu? Comment faire pour que les nouveaux arrivent à s’intégrer sur le marché? La mise en place du National Consultative Council va peut-être prendre en considération cet aspect-là.
Quelle est la position du privé par rapport au salaire minimum?
On est ouvert au dialogue. C’est un dossier à caractère national qui mérite le dialogue social, avec d’autres partenaires. Il faut que nous ayons les paramètres concernant notre politique salariale. On veut discuter sereinement, sans parti pris. Il faut dépassionner le débat. On veut une certaine réciprocité dans les discussions, un débat éclairé. Il faut s’appuyer sur le rapport Herault du Bureau international du Travail commandité par le gouvernement. On a des consultations sur le salaire minimum avec de nombreuses institutions. Il faut aussi avoir des consultations sur le moyen de réformer ces institutions. Si jamais le National Minimum Wage est introduit, il faut revoir le fonctionnement des institutions.
Quid de ces entreprises qui ne pourront pas appliquer le salaire minimum pour diverses raisons?
Il faut voir d’éventuelles dérives d’un National Minimum Wage qui n’est pas fixé correctement et qui n’est pas révisé de manière correcte. Il y a des entreprises qui ont la capacité de payer, qui sont bien loties. Si certaines entreprises n’ont pas la capacité, elles seront mises hors-jeu.
La question de préservation d’emploi est très importante, je crois que le gouvernement en a conscience. Aujourd’hui une équipe de la Banque mondiale est en train de faire une Impact Assessment Study sur l’introduction du National Minimum Wage sur les différents secteurs économiques. Cette étude sera très utile et va nous guider sur la marche à suivre. L’étude confirme qu’un National Minimum Wage n’est pas fixé dans un vide, mais dans un contexte, un écosystème économique, où il y aura différents acteurs, différentes institutions. Il faut considérer l’impact qu’aura un National Minimum Wage sur l’économie.
Le secteur public dispose d’un exercice de révision des conditions de travail, qui intervient régulièrement et qui n’est pas nécessairement associé à la productivité. Pourquoi le secteur dans sa diversité n’adopte-t-il pas une approche de révision des conditions de travail sans obligatoirement les rattacher à la performance, à la profitabilité, à la productivité?
À Maurice, en ce qui concerne la fonction publique, nous avons une institution qui réglemente les conditions de travail, soit le PRB, qui a ses propres méthodes de travail. Le financement du gouvernement et des entreprises du privé ne se fait pas de la même façon. Le gouvernement a une politique de taxation. Les revenus du gouvernement proviennent principalement de la taxe, à laquelle les acteurs économiques contribuent.
Dans le privé, il faut être efficace, efficient, rentable parce qu’il y a des investissements, des coûts, ainsi que l’élément de profitabilité qui va déterminer votre capacité à payer. On est dans deux modes de fonctionnement différents. Le plus gros employeur reste l’État et il a un rôle à jouer. Il envoie des signaux très forts.
Nous avons une main-d’œuvre de 535000 personnes. On ne peut pas se permettre le luxe d’avoir un dual labour market. Le privé et le gouvernement sont deux marchés de travail très distincts. Si un bassin d’emploi ne fonctionne pas, cela aura des répercussions sur l’autre.
Les différents rapports du PRB poussent les entreprises du privé à revoir leur politique salariale, sinon il y aura un exode vers le secteur public. Les gens croient que l’élément de sécurité d’emploi dans le gouvernement est garanti.
L’élément d’efficience, d’efficacité doit être pris en considération. C’est pour cela que dans le privé, on ne pourrait se permettre le luxe de déterminer les conditions de travail, sans prendre en considération productivité, profitabilité, et capacité.
Dans le privé, on ne va pas attendre le rapport du PRB pour donner des augmentations. Pour beaucoup d’entreprises, les salaires sont un élément essentiel dans la relation au travail. Si les salaires ne sont pas compétitifs, attrayants, motivants, les gens partent. Mais il y a une certaine stabilité dans le privé, à regarder le nombre de gens qui y travaillent. Dans le privé, on a notre propre mécanisme d’augmentation de salaire. On ne peut avoir des idées brillantes si on n’a pas la ressource, la main-d’œuvre, la compétence, les talents, qui bossent pour les entreprises.
L’État a un rôle en tant qu’employeur. Il doit montrer qu’il a des critères dans le recrutement, des critères dans sa politique salariale, des critères d’évaluation et de performance, comme fait le privé.
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