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Agression de deux policiers: l’héroïne de la gare du Nord

24 février 2015, 14:57

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Agression de deux policiers: l’héroïne de la gare du Nord

Assise sous une bâche pour s’abriter du soleil, Jayshree Lutchmun trie ses brèdes. Elle s’est installée derrière son étal où sont harmonieusement disposés des paires de savates de toutes les couleurs et des portefeuilles. À la gare du Nord, à Port-Louis, les clients ne sont pas nombreux depuis le début de l’année et la journée de jeudi ne fait pas exception. Alors en attendant de vendre quelque chose, autant s’occuper du dîner.

 

La quadragénaire est sur place toute la semaine, de 10 heures à 17 heures, à moins de deux mètres de la route. Elle en a vu des vertes et des pas mûres, des accidents, des bagarres, des voleurs… Elle a même participé à une altercation qui a fait le buzz. Le 11 février, trois jeunes s’en sont pris à deux policiers en pleine rue. La scène a été filmée par un amateur et la vidéo est rapidement devenue virale. On y voit entre autres que les passants restent immobiles. Une seule personne ose s’intercaler entre les protagonistes : Jayshree Lutchmun.

 

«Tou bann zom pé krwaz lébra»

 

La marchande n’a pas sa langue dans sa poche, fort heureusement. Car la gare est comme une discothèque à ciel ouvert : le bruit ne s’arrête jamais. Toute la journée, les moteurs impatients vrombissent, les klaxons énervés hurlent et les hautparleurs crachent leurs pubs. Dans ce brouhaha incessant, difficile de faire la conversation. Mais notre interlocutrice sait se faire entendre. Sa voix couvre le vacarme ambiant. Elle raconte que le jour de l’incident, «le policier réglait la circulation et il demandait aux gens d’attendre avant de traverser la route». Un jeune homme était toutefois trop pressé et ne voulait pas attendre. «Il s’est énervé et a commencé à frapper le policier qui a essayé de se défendre comme il le pouvait.»

 

Jayshree n’est pas intervenue tout de suite. Elle a d’abord demandé aux hommes qui assistaient à la scène de séparer les protagonistes. En vain : «Tou bann zom pé krwaz lébra, zot res gété mem.» La quadragénaire, elle, ne pouvait pas ne rien faire parce que «piti-la ti pé gagn baté plis ki bizin». Sans réfléchir, elle s’est jetée dans la mêlée. Et non, elle n’a pas eu peur. Dans des moments comme ça, confie-t-elle, pas le temps de penser. Et puis, quelqu’un devait bien faire quelque chose : «Le policier faisait bien son travail, il n’y avait pas de raison de s’en prendre à lui comme ça.»

 

 Depuis, elle est devenue une vedette, au moins auprès de ses collègues marchands ambulants. «Il faut la féliciter !» lance sa voisine d’étal, qui préfère garder l’anonymat. La petite dame aux cheveux courts déplore cependant qu’il ait fallu que quelqu’un filme la scène pour qu’enfin on s’intéresse à ce qui se passe à la gare. «Vous savez, il se passe des choses presque tous les jours : des accidents, des bagarres, des pickpockets… Récemment, des gens se sont même battus avec des cutters !» affirme-t-elle.

 

Pendant ce temps, Jayshree va se rafraîchir et s’essuie le visage avec un mouchoir. Le soleil tape dur, l’air est moite, l’humidité et les vêtements collent à la peau comme des sangsues. Seule oasis : deux grands arbres qui, de loin, sont une invitation au repos. Entre deux courses, c’est là que les chauffeurs et les contrôleurs vont tuer le temps, à l’ombre, à distance respectable des autobus dont les moteurs, neufs pour certains, toussotent comme des tuberculeux.

 

Mais pour profiter de cette promesse de fraîcheur, il faut avoir l’estomac bien accroché et les narines peu sensibles car, juste à côté, se trouvent les toilettes publiques. À la moindre brise, l’odeur d’urine vient couvrir celle de la fumée des véhicules et des kebabs vendus au coin de la rue.

 

Les ados débarquent en bande

 

Il faut croire que beaucoup de gens bravent ces relents : au pied des arbres, les détritus s’amoncellent. Mégots, paquets de cigarettes, gobelets et bouteilles en plastique, peaux de fruits, légumes plus frais depuis longtemps. Et au milieu des immondices reposent quatre flacons de sirop contre la toux fraîchement utilisés…

 

À partir de 14 h 30, la gare du Nord change de visage. Elle devient le terrain de jeux des collégiens. Un marchand de gato moutay confie que «quand les collégiens arrivent, masak mem sa». Il raconte que les altercations sont légion : «Ils se poussent, se bagarrent pour rien. Parce que l’un a piqué la petite amie de l’autre, des choses comme ça…»

 

C’est en bande que les ados débarquent et prennent possession des lieux. Pour les filles, les uniformes sont à géométrie variable : aux genoux, à mi-cuisse ou jupe mini rikiki. Pour les garçons, les petits seigneurs ont la casquette vissée sur la tête, chemise ouverte, chaîne en or qui brille. Quelques-uns ont une cigarette au coin des lèvres.

 

Certains courent entre les bus, se charrient, poussent leurs camarades au milieu de la chaussée dans des grands éclats de rire, friment en tambourinant sur les véhicules. Les insultes volent, pas très haut. Des couples se retrouvent et se font des câlins sans délicatesse. Jeux de grands enfants pour ados qui veulent en montrer aux adultes. La majorité des collégiens sont plus discrets. Ils marchent groupés, se font tout petits. Ils naviguent en eaux troubles, du menu fretin qui essaie d’échapper à l’attention des prédateurs.

 

«Hier même (NdlR : mercredi), ils ont fait tomber une vieille dame qui voulait monter dans le bus, lance Nirmala, la marchande de poutous. Elle s’est étalée de tout son long et ils n’ont même pas eu un regard pour elle.» Comme ses amis marchands, elle déplore l’insécurité qui règne sur son lieu de travail. Une insécurité qui est aussi due au lieu lui-même. Comme les autobus s’arrêtent n’importe où pour débarquer leur flot de passagers, ceux-ci doivent slalomer entre les monstres de fer pour traverser la gare. Une course d’obstacles qui peut être dangereuse pour les non-initiés.

 

Comme ces touristes rouges comme des homards qui se promènent, carnet dans une main et appareil photo dans l’autre, l’air un peu perdu. Ou ce vieil homme vêtu d’une veste marron trop grande pour lui. Il ramasse quelques pièces tombées de son porte-monnaie au beau milieu de la route, impassible, sans voir l’autobus qui arrive au tournant. On a évité le pire, mais de peu.

 

Du côté des marchands ambulants, certains sont venus demander à Jayshree qui était venu l’interroger et à quel propos. Quand ils apprennent que c’est la presse, l’un d’eux rit de toutes ses dents : «J’ai déjà un titre tout trouvé pour vous ! L’héroïne de la gare du Nord !» L’héroïne en question, elle, n’a pas vraiment le temps de savourer cette notoriété toute neuve. Elle a des choses plus importantes à faire : des brèdes à trier, des sandales à vendre, une vie à gagner à la sueur de son front.

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