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“L’avenir doit être construit collectivement”

1 février 2005, 00:00

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•<B>Vous défendez l’idée que les corps de métier traditionnels se désintègrent et que cela nuit aux créoles. Comment cela se vérifie-t-il ?</B>

Il faut se demander quel est l’avenir des manuels dans un contexte de pleine mutation. Que ce soit dans les domaines industriels, dans les camps sucriers à travers des métiers liés à la mécanique, le secteur portuaire où ils exercent dans la métallurgie de transformation, entre autres, les créoles ont constitué une main-d’œuvre importante.

Or, aujourd’hui ces lieux de travail traditionnels des créoles sont en pleine désintégration. Au niveau de la pêche également, des transformations radicales ôtent aux petits pêcheurs leurs moyens de subsistance et les contraignent à pratiquer la pêche hauturière sur les bancs. Au niveau du bâtiment, on pratique aujourd’hui la sous-traitance et l’emploi est devenu contractuel. De l’ouvrier salarié qu’il était, le bâtisseur manuel est devenu un journalier.

Aucune provision n’est faite pour le redéploiement. La communauté créole rurale et urbaine se retrouve en plein désarroi. D’autant plus que les possibilités de mobilité sociale sont nettement réduites.

De la même manière, historiquement et géographiquement, il existe des enclaves à forte concentration de population créole. Ces régions se retrouvent encerclées, comme à Rivière-Noire, avec, d’un côté, une bourgeoisie qui s’est installée dans les hauteurs et, de l’autre, des campements sur les plages. Les cités “bor la mer” sont cernées, avec ce que cela implique comme changement de modes et coutumes de vie. Ce sont des lieux emblématiques où l’on voit une vie sociale se désagréger.

•<B> Le constat est sévère. Comment s’en sortir?</B>

On pouvait espérer, à travers l’éducation, une certaine mobilité sociale. Or, si l’accès à l’éducation est lui-même bloqué, la mobilité sociale devient difficile, principalement pour cette catégorie socioprofessionnelle de manuels. Les décideurs ont le devoir de planifier le déclassement. On a enregistré un même phénomène en Europe où la révolution technologique a poussé à un redéploiement.

Il y a un concept à promouvoir : celui de l’avenir. Quand on commence à en parler, tout en restant enracinés dans le passé, on tend vers la construction d’un vivre-ensemble. Cet avenir, on le construira collectivement. Dans le même souffle, les populations fragilisées doivent être “empowered”.

Un devoir de conscientisation et de mémoire doit être entrepris. Dans ce travail, il subsiste, pour les créoles, la dimension de la dénonciation, car ce n’est pas par un pur hasard qu’ils se retrouvent là où ils sont. La question est de savoir comment, à partir de ce qui est passé, construire l’avenir ? Comment, avec les compétences, leur savoir-faire et leurs talents, les créoles vont élaborer ce futur ?

•<B> Comment peut-on, alors qu’on célèbre l’Abolition de l’esclavage, débarrasser le discours revendicatif de ses oripeaux ethniques ? </B>

Dans les années 70, c’était un discours de classe. Aujourd’hui, on est passé à des subdivisions culturelles. La classe ne suffit pas. On voit que la classe prolétaire est ethnicisée. Certes, il n’y a pas que des créoles qui font partie de cette classe mais, dans les faits, la partie la plus importante de cette population est composée de créoles. Il importe aussi d’éviter le piège d’un discours ethnocentrique. Il ne s’agit pas d’enfermer une catégorie sociale dans un entonnoir ethnique.

•<B>Ne peut-on pas parler de populations vulnérables au lieu des seuls créoles ?</B>

Il faut donner de l’espérance. Notre avenir, c’est à nous de le construire. En parlant d’avenir, on tient un discours recevable pour l’ensemble des Mauriciens vulnérables. Si on commence à parler d’avenir, on voit mieux les choses et on constatera qu’avec des chemins différenciés, on peut atteindre un bien collectif dans le respect mutuel.

•<B> Il n’empêche que chacun tient un discours où il s’enferme et exclut les autres…</B>

Certaines pratiques encouragent cela. Bérenger a toujours voulu lier Le Morne à l’Appravasi Ghat ou encore le 1er février au 2 novembre. Or, il ne faut pas comparer ou juxtaposer les souffrances. C’est une affaire qui concerne toute l’île Maurice.

Il est tendancieux de vouloir instrumentaliser des fêtes patriotiques en en faisant des symboles politiques. La réalité du 1er février, c’est qu’on parle de descendants d’esclaves. Dans ce contexte, il ne faut pas oublier que l’abolition est un processus qui se justifie toujours dans la réalité contemporaine.

Par contre, l’instrumentalisation politique sert à créer non pas une conscience nationale, mais une conscience ethnique. Même les leaders politiques créoles jouent pleinement ce jeu.

•<B>Un discours avance que, parce que les créoles sont paresseux, ils ne profiteraient pas des possibilités qui se présentent… </B>

C’est la méconnaissance de ce qui fait l’humain et la culture qui occasionne ce discours. Chacun n’est pas sur le même point de départ. On n’est pas tous dans la même disposition pour saisir les opportunités qui se présentent. Lorsqu’on ne comprend pas les faits historiques, on dit qu’une partie de la population est pauvre parce qu’elle est paresseuse. Alors que d’autres conditions historiques déterminent une démarche, une attitude sociale et professionnelle.

Les faits sont là. L’avenir est sombre pour les non-qualifiés. On dit qu’il faut se recycler et pratiquer dans le secteur informel. Mais comment amener une personne qui a une tradition professionnelle bien spécifique à faire un métier qui n’est pas le sien ? Ce n’est pas seulement une question d’état d’esprit. Une dimension culturelle est occultée dans ce débat.

•<B> Comment faire pour que l’histoire se raconte dans sa subjectivité et non selon des perspectives ethniques?</B>

C’est le rôle de l’éducation. Les sociétés complexes comme Maurice ont besoin d’opérer une saisie rationnelle de l’histoire à travers l’école. Il faut comprendre comment les choses se sont passées et quelles ont été leurs conséquences. Il nous faut pour cela des enseignants objectifs et patriotiques qui feront la démonstration que l’histoire n’est pas ethnicisée, compartimentée. On ne peut pas chacun écrire sa propre histoire.

•<B>N’est-ce pas aussi la responsabilité des autres acteurs sociaux et religieux ?</B>

La réalité étant que chaque communauté est cloisonnée et les passerelles inexistantes, les initiatives d’ouverture restent principalement intellectuelles. Les politiciens sont, eux, des adeptes patentés de la realpolitik. Ils sont plongés dans le clientélisme électoral.

•<B>Quelle est finalement votre position sur la question de compensation aux descendants d’esclaves ?</B>

La question de la compensation, c’est l’arbre qui cache la forêt, de surcroît un arbre illusoire. La compensation doit s’inscrire dans la réparation, alors qu’on utilise la compensation pour faire rêver les gens. Je crois dans la réparation comme un processus pour préparer l’avenir.

<I>Propos recueillis par </I><B>Nazim ESOOF</B>

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