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Éthanol : Gare à l?excès d?ambition

10 juin 2007, 00:00

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Lindsay PROSPER et Amrish BUCKTOWARSING

Le mélange éthanol-essence n?a rien d?un secret d?alchimiste, disent toutes les instances internationales se prononçant sur la question. Et pour cause, on connaît son potentiel depuis les années 20. Mais ce produit connaît un engouement sans précédent depuis quelques années. Ceci est grandement dû à la prise de conscience de l?impact des gaz à effet de serre sur notre environnement, mais surtout à la flambée du cours du pétrole brut sur le marché mondial.

À la croisée des chemins, grâce à une refonte du régime sucrier, Maurice doit aujourd?hui prendre une décision sur la production de l?éthanol. Car ce produit dérivé de la canne à sucre gagne du terrain en tant qu?agro-carburant sur le plan international. L?éthanol est ainsi susceptible de se substituer partiellement, voire totalement, à l?essence dans les réservoirs des véhicules et de contribuer à réduire l?émission de gaz à effet de serre.

Loin des débats d?outre-mer sur la question, Maurice a aujourd?hui la possibilité de prendre sa revanche sur l?histoire. Parce qu?il y a 27 ans, la baisse du cours du baril sur le marché mondial a retardé l?entrée du pays sur le marché de l?éthanol, remettant en question sa viabilité économique. Le projet était et demeure certes viable, à condition que les facteurs qui en déterminent la réussite soient maîtrisés.

Mais ce n?est pas si simple. D?où la nécessité de limiter nos ambitions aux seules possibilités de réussite sur ce marché somme toute lucratif à plus d?un titre.

Il est pratiquement impossible qu?une chance ratée se présente à nouveau. Et pourtant, c?est ce qui arrive à Maurice. En 2007, soit vingt-sept ans après avoir raté l?occasion de rentrer de plain-pied dans la fabrication de l?éthanol, et seulement cinq ans après le Brésil, deuxième producteur mondial, la réforme de l?industrie sucrière a créé les conditions optimales pour qu?un rêve devienne réalité.

Le nouvel eldorado

Tous les ingrédients, tant du côté du public que du privé, sont réunis pour assurer une réussite dans un secteur aujourd?hui considéré comme le nouvel eldorado des pays en voie de développement. Le succès du Brésil est constamment mentionné comme exemple. Mais les possibilités de réussite sont telles qu?elles peuvent donner naissance à un excès de confiance qui pourrait être fatal au pays. L?une d?elles, et qui n?est pas négligeable, c?est la grande demande pour l?éthanol sur le marché mondial. Une demande qui n?est pas étrangère à la volonté des pays consommateurs de réduire leur dépendance aux produits pétroliers et de combattre les facteurs responsables du changement climatique. Mais aussi de se lancer dans l?exploitation d?un créneau prometteur.

L?éthanol, quoique dérivé du sucre, n?aura pas le même accueil dont le sucre roux a joui jusqu?ici sur le marché mondial dans le cadre des accords préférentiels avec l?Union européenne. Ainsi, sans protection commerciale, il faut se battre non seulement contre des géants que sont les États-Unis et le Brésil, deux principaux producteurs de l?éthanol, mais aussi contre d?autres compétiteurs de demain.

Ce sont tous ces pays relativement pauvres tels le Mozambique et le Pérou qui seront des producteurs et exportateurs potentiels d?éthanol, grâce à un programme de diffusion piloté par le Brésil et les États-Unis. Ces derniers sont décidés à convaincre les États d?Amérique latine et du continent africain que l?avenir se conjugue avec l?éthanol. Mais l?industrie sucrière mauricienne semble s?être préparée à cette éventualité.

Un concept de « flexi-factory »

Pour éviter de tout miser ? et de tout risquer ? sur une seule industrie, les opérateurs sucriers favoriseraient un concept de flexi-factory qui consiste à adopter un mode de production intégrant plusieurs opérations placées sous une même administration. Cela permettrait de s?adapter à l?évolution du marché sans mettre en péril l?existence même de l?entreprise.

« La réforme vise à transformer l?industrie sucrière en un cluster canne à sucre et à développer des flexi-factories qui produiraient, en sus du sucre roux, du sucre raffiné, de l?éthanol et de l?électricité. Sans production d?énergie additionnelle, les raffineries et les distilleries ne pourront opérer et le concept même de la flexi-factory ne pourra être mis en ?uvre », explique Patrick d?Arifat, président de la Mauritius Sugar Producers? Association cette semaine.

Mais une autre école de pensée défendue par les promoteurs d?Alcodis, la distillerie engagée dans la fabrication de ce produit (voir hors-texte), met un bémol quant à la mise en place d?une industrie d?éthanol.

« Une telle industrie nécessite la disponibilité de matière première qu?est la mélasse. Or, il n?y en a pas assez pour justifier la mise en place de plusieurs distilleries. C?est comme la multiplication de plusieurs raffineries de sucre, alors qu?auparavant, la totalité de notre exportation était raffinée dans une seule installation en Europe. Pour nous, il est question d?ouvrir le capital de la compagnie aux petits planteurs et autres producteurs de mélasse. On ne pouvait le faire plus tôt à cause des problèmes liés à la vinasse. Ces problèmes réglés, tout est fin prêt pour faire d?Alcodis une usine nationale », soutient Alexandre Roland Maurel, directeur d?Alcodis.

La fabrication d?éthanol, qui dépend de l?ambition que se fixe l?industrie locale, nécessitera d?importantes ressources en termes de terres. « La canne peut donner entre trois à quatre tonnes équivalent-hectare, soit plus de deux fois que le blé et le maïs. Il faut faire un bilan de la superficie des terres cultivables adaptées à la production d?éthanol, avec le sucre et la bagasse comme coproduits de la canne. À un moment où la question des terres est au c?ur des débats, il faut décider de ce qu?on fera à l?avenir », avance Khalil Elahee, chargé de cours à la faculté d?ingénierie à l?université de Maurice.

L?autre obstacle, c?est la compétitivité de l?éthanol sur le marché local par rapport aux carburants actuellement importés. La baisse du prix du baril de pétrole sur le marché mondial a empêché le pays de donner suite aux recommandations du volumineux rapport de Lonrho sur la fabrication d?éthanol soumis en 1980.

Même si dans la conjoncture actuelle, on peut estimer qu?une baisse du baril est quasi-improbable, on ne peut pas en exclure la possibilité. Car une baisse effective du prix du litre d?essence à la pompe signera l?arrêt de mort du produit aux yeux de l?automobiliste.

Exploiter d?autres sources d?énergies renouvelables

« La compétitivité de l?éthanol local par rapport aux produits importés doit être significative », souligne Raymond Rivalland, Chief Operations Officer de la Société usinière du Sud (Suds). Pour lui, la viabilité du projet dépend du prix du pétrole brut, de l?accord des compagnies pétrolières locales pour assurer le mélange et la distribution du carburant, ainsi que d?une politique gouvernementale claire et définitive par rapport à la formule de mélange essence-carburant.

« Le projet est viable si on résout la dimension politico-économique du problème qui n?est pas d?ordre technologique. Le prix de l?éthanol au Brésil et aux États-Unis est aujourd?hui le double du prix de production annoncé. Il faudra trancher et avancer. Il faut tenir compte du fait que les biocarburants de deuxième génération, issus des matières lignocellulosiques comme le bois, apparaîtront sans doute dans une décennie ou deux sur le marché », explique Khalil Elahee.

Les contraintes réelles liées à la production de l?éthanol invitent à modérer nos ambitions et à ne pas négliger la nécessité d?exploiter d?autres sources d?énergies renouvelables. Un séminaire international consacré aux énergies renouvelables dont l?éthanol, aura lieu dans quelques jours. C?est peut-être un signe avant-coureur.

Le biocarburant montré du doigt

Annoncé comme biocarburant ou encore énergie verte, l?éthanol se retrouve au centre d?un débat animé sur le plan international. Reprenant le cri de plusieurs associations écologiques ou altermondialistes, beaucoup de chercheurs se sont penchés sur le potentiel de pollution de l?éthanol comme carburant. En premier lieu, la production même de l?éthanol est ciblée. La qualité de l?air autour des installations produisant de l?éthanol attire les foudres des riverains partout à travers le monde. Des émanations proviennent de la fermentation, pendant laquelle le dioxyde de carbone et d?autres odeurs sont libérés et peuvent causer un énorme inconvénient pour les gens habitant aux alentours. Mais les dernières technologies permettent aux producteurs d?éthanol de filtrer l?air et l?eau à un niveau bien en dessous des normes environnementales des pays occidentaux. En outre, certaines instances se sont penchées sur le rapport entre l?énergie nécessaire dans la production du biocarburant et l?énergie que la combustion de celle-ci génère.

Car l?investissement lourd que requièrent une distillerie d?éthanol et les mesures pour limiter toutes émanations polluantes équivalent à consommer plus d?énergie. Si cette énergie initiale provient de sources fossiles ? gaz ou pétrole ?donc, on ne peut pas dissocier l?éthanol de l?émanation de gaz à effet de serre.

Vers un marché mondial de l?éthanol

Sur le plan international, l?éthanol prend définitivement du galon par rapport au pétrole, avec l?ambition des participants du Sommet de l?éthanol, dont les travaux de mardi, à Sao Paulo, au Brésil, visent à créer un marché international propreà ce combustible. Les participants ont plaidé pour une suppression des mesures protectionnistes qui empêchent une évolution naturelle de l?éthanol sur le marché. Dans le hit-parade des pays producteurs de l?éthanol, les États-Unis et le Brésil occupent les premières places, avec respectivement une part équivalente à 37 % et 35 % de ce marché. Avec l?engagement de ces deux géants d?associer la production d?éthanol au développement des pays de l?Amérique latine et du continent africain, il existe de fortes chances que le marché de ce biocarburant connaisse une véritable expansion. En Amérique latine, le Pérou bénéficie déjà de l?aide du Brésil. Et plus près de nous, le Mozambique, qui est redevable en grande partie au savoir-faire et au financement mauriciens pour la relance de son industrie sucrière, est déjà assuré du soutien du Brésil pour s?initier à la production de l?éthanol à partir de la canne. Depuis jeudi, le Québec, qui ne disposait jusqu?ici que d?une seule usine de fabrication d?éthanol à partir du maïs, vient de se lancer, en partenariat avec le secteur privé, dans un vaste projet de recherches au coût de $ 25 millions.

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