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«Revenir sur terre

12 mai 2007, 00:00

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par Aline GROËME-HARMON

Quitter sa maison. Par obligation. Une rafale pourrait emporter ces abris de tôle, retenus plus par des bouts de raphia que des clous. Et pourtant ils s?y accrochent. Ils y tiennent. Plus que tout.

Les Doolary occupent une portion de terre sur la route de Baie-du-Tombeau, depuis 1957. Un demi-siècle plus tard, l?ordre de libérer le terrain expire au 30 juin 2007. C?est confirmé. Tout n?est que cycle. Le sommeil de Soubagawonty en est perturbé. Où aller ? Où planter de nouvelles racines ? Pas juste pour elle et ses fils, mais aussi pour ses plants de cotomili.

Avec Chandraoty sa belle-s?ur, elles font partie des 250 planteurs de Riche- Terre et de Terre-Rouge sommés de quitter les terrains loués à bail. Pour faire place au développement.

«Ki devlopman ? Nou ousi nou roul lekonomi.» Elle en veut pour preuve les maraîchers du marché central qui s?approvisionnent en légumes fins : queues d?oignons, brèdes, etc? auprès de sa famille. Sans compter la cinquantaine de cabris et les deux vaches qui contribuent aux revenus de cette famille de 18 adultes et d?une dizaine d?enfants.

Ses pieds nus se fondent dans la terre où ils sont posés. Soubagawonty nous guide autour des cinq bicoques qui ont poussé là. De travers, un peu comme des champignons hallucinogènes. Avec une peau couleur de rouille. Et des trous noirs à la place des fenêtres. Un petit canal a posé ses angles droits entre les maisons et les terres cultivées. Le pas mal assuré, nous marchons sur les épaves de planche jetées en travers de l?eau qui nous arrive juste au-dessus de la cheville.

Pour entrer dans un intérieur propret. Le chali rouge est ciré. La même pièce sert à la fois de cuisine et de chambre à coucher. Dans le coin cuisine, des prospectus de supermarché ont été collés au mur pour recueillir tout le gras. Le lit est dans le coin opposé. Juste au-dessus, une bâche en plastique est attachée au plafond par des bouts de ficelle. C?est un parapluie toujours ouvert sur le dormeur, en cas d?averse. Au fil de la visite, on se dit que c?est un miracle que ces bicoques tiennent encore debout.

Deepak, le fils de Soubagawonty et Viraj Koumar, son neveu, nous rejoignent. Avec un papier imprimé qu?ils peuvent à peine déchiffrer. «Zenfan finn lir ziska sixiem», explique l?aînée. C?est un résumé de l?histoire de la famille. Consignée pour être envoyée au gouvernement. On y rencontre le grand-père Ramparsad Doolary qui a acheté la maison pour Rs 500, «ce qui était une fortune à l?époque», précise le document. «Le laboureur gagnait 10 sous.»

À 32 ans, Deepak a encore en mémoire les histoires racontées par son grand-père. Des exercices de porte-à-porte par lesquels les gens auraient été recrutés pour occuper les terres de Riche-Terre. «Nou bann gran fami ti res Triolet avan.»

Le lit est dans le coin opposé. Juste au-dessus, une bâche en plastique est attachée au plafond par des bouts de ficelle. C?est un parapluie toujours ouvert sur le dormeur, en cas d?averse.

Deepak partage avec nous cette conviction des pauvres gens transmise de génération en génération dans sa famille. Celle de l?état providence qui aurait promis, «kan ti pou vande, ti dir pou vann ar nou». Lui, ne comprend pas. Secoue la tête quand on lui parle de compensation. Des Rs 12 millions devant être décaissés par le ministère des Finances. Des jours meilleurs soit à Côte d?Or, à Bois -Marchand, La Nicolière ou Nouvelle Découverte.

La famille attroupée secoue la tête. Chandraoty, la belle-s?ur de Soubagawonty regarde ailleurs. Réponse laconique : «Pann met narien lor papye.» Garantie recherchée. Par ces gens qui au fond, se sont faits à cette vie de travail. Accoutumés au rythme des semences, des traites, des naissances. Des cyclones et des sécheresses. Au point de quitter les champs du rationnel. Et affirmer que la terre que l?état leur propose : «Pa bon sa.» Comment le savent-ils ? Ils le savent, c?est tout.

Comment réagir face à l?inévitable ? C?est vrai, le mois dernier, les planteurs de Riche-Terre et de Terre-Rouge sont descendus dans la rue. Les Doolary, solidaires, étaient de la partie. «Si bizin refer, nou pou refer. Pli gran si fale.» Convaincus que les planteurs pour qui le délai d?évacuation a expiré le 30 avril, et qui n?ont pas bougé, ont bien fait. Bien fait d?être hors-la-loi ?

Pour toute réponse, Deepak, Soubagawonty et les autres n?ont que des regards éperdus lancés en direction de leur logement de fortune.

Deux générations après Rampersad, son petit-fils Deepak ne connaît que le quotidien du planteur. Le t-shirt troué, maculé de boue. Les pieds nus à l?aise sur des pierres comme sur de la moquette. Le cheveu en bataille. Et le ventre creux à midi passé.

Sur un feu de bois allumé devant la porte de l?une des bicoques, une marmite à pression noircit à vue d??il. «Fek met lentil bouyi», confie Soubagawonty. «De kout soufle» et c?est au tour d?une rougaille qui farcit dans une caraille noire de suie.

Viraj Koumar alléché, enlève son chapeau flasque comme une feuille de chou. S?occuper d?une cinquantaine de cabris, de deux vaches, cela donne faim. Les bêtes n?ont que faire des jours fériés ou des veilles de mariage. Il faut tout le temps être là. Où seront les Doolary après le 30 juin ?

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