Publicité

«Les politiciens ont peur que nous prenions leur place»

22 juillet 2006, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Propos recueillis par Deepa BHOOKHUN

● Nous entendons souvent les syndicalistes ? vous compris ? dire qu?ils sont au service du pays. Que comprend Rashid Imrith par servir son pays ?

Le rôle des politiciens n?est plus le même. Je m?explique ; les citoyens élisent un gouvernement pour prendre des décisions politiques et économiques. Mais ces ministres agissent par la suite comme les fonctionnaires des institutions internationales car ils ne font qu?appliquer les prescriptions de ces organisations. D?un autre coté, il y a des groupes de pression syndicale qui se sont associés pour influencer les décisions au niveau international. Alors que les politiciens n?ont pas le pouvoir d?influencer le cours des choses.

● N?est-ce pas une généralisation très restrictive du rôle des «decision makers»?

Pas du tout. Voyez le budget. Quand le gouvernement annonce qu?il va éliminer les droits de douane sur des produits, ce n?est pas parce que c?est ce qu?il veut faire mais parce que les institutions internationales le lui demandent.

● Et si le gouvernement estime en toute objectivité que c?est une mesure économique viable qu?il faut prendre, pourquoi ne devrait-il pas la prendre ?

Mais c?est l?OMC qui dit d?enlever toutes les barrières. C?est l?OMC qui dit qu?il faut reporter l?âge de la retraite.

● Vous auriez voulu d?un gouvernement qui envers et contre toute logique refuse de prendre ces mesures et demeure ainsi le seul pays hors de la course ?

Exactement ! Personne n?a le choix. Mais devrions-nous croiser les bras ? Le gouvernement ne peut rien changer parce qu?il veut mettre en pratique les décisions prises par les institutions internationales.

● Le mouvement syndical se limite à faire des revendications, alors qu?un gouvernement doit gérer parce qu?il a des responsabilités. N?êtes-vous pas d?accord ?

Le gouvernement a une responsabilité envers les institutions internationales.

● Mais du pays aussi !

Non, leur responsabilité est principalement envers ces institutions.

● Et comment exercez-vous votre responsabilité envers votre pays ?

Le mouvement syndical agit comme un groupe de pression vis-à-vis des institutions internationales. Quand l?Union européenne dit qu?elle va réduire le prix du sucre, ç?aurait pu être une occasion pour le gouvernement de demander le soutien des mouvements syndicaux car nous avons aussi notre influence auprès de ces organisations. Nous avons la possibilité d?aider notre pays, une possibilité que le gouvernement n?a pas.

● Est-ce servir le pays quand vous encouragez les employés de la Mauritius Revenue Authority (MRA) à ne pas travailler, paralysant du coup une des plus importantes organisations du pays ?

Fondamentalement, nous étions contre la création de la MRA car nous estimons que c?était inacceptable qu?une organisation qui n?est pas l?état soit responsable de la collecte des revenus de l?état. Mais nous avons perdu notre combat. Maintenant que le bébé est né, il faut bien le faire grandir. Mais j?ai l?impression que ceux qui sont à la direction de la MRA ne veulent pas qu?elle se mette au travail.

● Ça n?a pas de sens, expliquez-vous.

Nous sommes en contact avec le public, nous savons ce qu?il faut faire pour démarrer la MRA. Mais toutes nos propositions sont rejetées par le «board». Nous ne sommes pas en train de nous battre rien que pour de l?argent ou des heures supplémentaires mais aussi pour des droits fondamentaux.

À Maurice, il y a cette culture de négociations entre patrons et syndicats autour d?une table mais la MRA est dirigée par des gens qui n?y croient pas. Le directeur général de la MRA a même dit lors d?une réunion que là d?où il vient, le Pakistan, les syndicats ne sont pas reconnus. Voilà son état d?esprit. Les gouvernants doivent changer de mentalité. Ils doivent comprendre que les syndicats ont un rôle important à jouer. C?est l?appel que je leur fais ; il faut qu?ils évoluent car les syndicalistes communiquent désormais, ils négocient au lieu de manifester. La MRA doit comprendre cela.

«Notre objectif, c?est la paix sociale. Il faut que chacun ait une maison, un travail et de la nourriture. Mais que fait le gouvernement ? Il crée des instabilités sociales et puis cherche des palliatifs.»

● Les gouvernants doivent changer de mentalité. Mais est-ce que cela ne devrait-il pas s?appliquer aussi aux syndicalistes ? réfléchir au lieu de s?opposer à tout ?

Je crois que les gens ne comprennent pas vraiment le rôle du mouvement syndical. Nous ne nous battons pas que pour améliorer les conditions de service de nos membres. Nous avons connu une évolution que les politiciens n?ont pas connue. Ils doivent nous suivre. Nous nous battons aujourd?hui pour les conditions de vie des citoyens et quand nous faisons cela, les politiciens ont peur et croient que nous voulons prendre leur place. Nous ne faisons pas de politique partisane mais demandons le droit à la parole. Seulement, il faut un forum pour cela. Et c?est quand les politiciens ne suivent pas notre évolution qu?il y a «clash».

● La classe syndicale et la classe politique de part la nature de leurs fonctions se heurtent de toutes les façons. Vous n?avez pas les mêmes rôles.

Les politiciens sont sur le terrain la veille des élections. Une fois au pouvoir, ils ne savent plus ce qui se passe. Le dernier budget en date en est un exemple. Le mouvement syndical est en contact permanent avec ses membres. Notre conception d?un budget est différente de celle d?un gouvernement . Notre objectif, c?est la paix sociale. Il faut que chacun ait une maison, un travail et de la nourriture. Mais que fait le gouvernement ? Il crée des instabilités sociales et puis cherche des palliatifs.

● Mais le gouvernement dit que sa caisse est vide. Que faire dans un tel cas ?

Vous savez, ils le disent tous?

● Mais imaginons que ce soit vrai. Que faire dans un tel cas ?

Dans ce cas-là, il faut prendre de l?argent à ceux qui en ont. Mais que voyons-nous dans ce budget ? Ils prennent de l?argent à ceux qui n?en ont pas. Ce seront ceux qui n?ont pas d?argent qui devront subventionner les investisseurs. Les pauvres sont en train de subventionner les patrons pour l?«Empowerment Fund».

● Tout est simple pour un syndicaliste car tout n?est que théorie !

Mais c?est pourquoi je vous dis qu?il faut des négociations !

● Revenons à la MRA. Estimez-vous agir en responsable dans ce litige ?

Je pense qu?on a mis «the wrong people» à la tête de la MRA. La MRA est très malade et les responsables ne veulent rien faire. Quels intérêts ces personnes défendent-elles ? L?intérêt du pays ou de ceux qui devraient être inspectés ? Car, jusqu?ici, il n?y a eu aucune inspection parce que personne n?a donné les instructions aux inspecteurs de faire leur travail. Je ne connais pas l?agenda de la direction mais je peux vous affirmer que c?est la direction elle-même qui bloque le démarrage. Mais eux, ils sont en contact avec le gouvernement et pas nous.

● Et quel est le problème avec la proposition de travailler 30 minutes de plus contre 10 % d?augmentation ?

(Hésitations?) Nous avons toujours lutté pour la réduction des heures de travail. Mais le problème n?est pas que les heures de travail. En ce qui concerne ce problème particulier, il est écrit dans l?accord que «terms and conditions will not be less favourable». 30 minutes de plus, c?est une condition moins favorable et nous sommes disposés à en discuter. Il y a aussi d?autres conditions qui ne sont pas respectées.

● N?êtes-vous pas en contradiction quand vous parlez d?évolution de la classe syndicale et dites en même temps que vous luttez pour la réduction des heures de travail ?

Nous disons qu?il faut être plus productifs, plus efficients. Cela ne veut pas dire travailler plus. Travailler plus, c?est le langage du patron.

● Tous les patrons sont-ils des monstres pour un syndicat ?

(Rires?) Non, il y a des bons patrons comme il y a des mauvais syndicalistes.

● Les syndicalistes feraient-ils des meilleurs politiciens ?

Il y en a eu. Mais quand ils sont au gouvernement, ils se mettent à suivre aveuglément les prescriptions des organisations internationales.

● En d?autres mots, c?est quand le syndicaliste se met dans la peau de l?homme d?état qu?il se rend compte que les choses ne sont pas aussi simples qu?il ne le pense ?

Non, il réalisera qu?il n?aura pas le choix parce qu?il ne sera pas souverain quand il dirigera le pays.

Publicité