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« Oui, je suis certainement différent des autres Blancs »
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« Oui, je suis certainement différent des autres Blancs »
<B>Est-ce difficile de se retirer de la vie active après avoir dirigé une entreprise aussi importante que Rogers ? </B>
J?ai été Chief Executive Officer de Rogers pendant sept ans mais cela fait 20 ans que je participe à la direction de la société. Il faut démystifier certaines choses. Je ne suis pas le patron tout-puissant qui tire toutes les ficelles de son bureau. Rogers fonctionne selon un modèle d?empowerment depuis plusieurs années déjà.
Cela a été renforcé avec la création de Cim Financial Group, de Cerena Group et la redéfinition du champ d?activités de Rogers. Aujourd?hui c?est Sunil Banymandhub qui est à la tête de Cim. De même, John Couve dirige Cerena et Philippe Espitalier-Noël, Rogers. Mais cela ne s?arrête pas là. Par exemple, c?est Jean-Michel Pitot qui prend les décisions pour nos hôtels et Jean Pierre Lim Kong pour Cim Credit Management.
<B>Elle ressemble à quoi, la retraite d?un grand patron ? </B>
J?aurais pu me draper dans une étoffe de couleur safran, prendre une sébile et parcourir l?Himalaya. Mais je crois que ce sera pour plus tard. Pour redevenir sérieux, j?aurai quelques fonctions à occuper. La retraite ne sera pas « casse ene pose pa fer narien ». Je vais être le président du conseil d?administration de Cim Financial Group. J?ai également été invité à siéger au comité de Mauritius Wildlife.
Ma femme participe, quant à elle, à des activités pour les enfants handicapés dans l?Est, et j?aimerais y contribuer. J?aimerais aussi voyager plus. J?ai toujours été pressé. Quand je vais à Londres, c?est pour une semaine, pour y faire des tas de choses. Maintenant, je vais avoir du temps.
Mais qu?on soit grand patron ou non, le départ à la retraite représente une même situation. On travaille parce qu?on doit vivre, et on a besoin d?argent pour ses projets, sa famille. Arrivé à la retraite, on gagne moins, on n?a pas à se rendre au travail le matin. En termes d?argent, je ne suis pas dans le besoin. J?ai travaillé longtemps chez Rogers et j?aurai donc une full pension, soit deux tiers de mon dernier salaire.
<B>Vous conservez un pied dans les affaires. Mais quel rôle allez-vous jouer, celui du vieux sage qui prodigue ses conseils ? </B>
Il y a une différence entre être CEO et membre d?un conseil d?administration. Lorsque vous êtes un board member, vous assistez aux réunions, vous écoutez, vous suggérez des idées, vous pouvez avoir une certaine influence, mais au final, c?est le management qui dirige les affaires de la compagnie. C?est ainsi que les choses doivent se passer en fait.
<B>Rogers a connu des phases de re-structuration et de réorganisation inter-ne qui se sont plutôt bien passées. Puis il y a eu des heures sombres avec l?affaire de la caisse noire d?Air Mauritius?</B>
S?il n?y avait eu que ca !
<B>Le nom de la famille Taylor a été associé au scandale avec les démêlés de l?ancien CEO, Derek Taylor, avec la justice. Vous sentez-vous en partie responsable de ce qui s?est passé ? </B>
On doit regarder le problème de la perspective de Rogers. En étant Chief Operating Officer depuis 1997 et CEO depuis 99, mon boulot était de protéger les intérêts et la réputation de l?entreprise. Déjà, nous voulions casser l?image con-servatrice, et pas nécessairement portée sur l?innovation, que Rogers traînait à ce moment-là. Et nous étions en train d?y arriver en travaillant très dur.
Puis, est survenue cette épreuve très douloureuse avant tout pour le personnel de Rogers, qui ne savait plus quoi penser. Un coup était porté à la réputation et au moral de l?entreprise. Nos partenaires étrangers nous posaient des questions.
Toutefois, nous avons réagi vigoureusement et nous avons travaillé très dur pour limiter les dégâts et refaire notre réputation. Cela nous a rendus plus forts. Maintenant, ce sont des choses du passé. Quant à notre relation avec Air Mauritius aujourd?hui, elle est différente mais cordiale. Bien sûr, il y a une affaire en cour. Mais nous regardons l?avenir de Rogers en ne nous attardant plus sur cet aspect.
<B>Vous êtes aussi un observateur de la vie politique locale. Quels pouvoirs ou privilèges vous confère votre fonction à Rogers vis-à-vis des politiques ? </B>
C?est certain, comme CEO de Rogers, quand on passe un coup de fil ou qu?on veut parler à quelqu?un, qu?il soit homme politique ou pas, les choses se passent plutôt bien. Votre fonction a une incidence sur la manière dont les gens vous traitent. C?est normal.
Maintenant, par rapport aux politiques, il y a les ministres, les parlementaires de la majorité et de l?opposition. Chaque catégorie est différente. Bien évidemment, à l?approche des élections, tous les politiques se mettent à vous aimer car vous pourriez financer leur campa-gne ! Mais entre les élections, c?est plus facile de voir l?opposition !
Prenons Rama Sithanen, le ministre des Finances. Je le voyais plus souvent quand il était dans l?opposition que maintenant qu?il est au pouvoir. Mais je comprends. Il a un ministère à gérer, des décisions à prendre et d?autres questions à régler.
Mais des relations personnelles, parfois étroites se nouent?
Il y a la fonction du CEO d?un grand groupe et sa propre personnalité. Maurice étant petite, je connais de toute façon personnellement des politiques avant qu?ils ne deviennent ministres ou députés.
Rama et moi étions d?abord collègues chez Rogers ! Mais étant CEO, je dois rester très circonspect dans mes relations avec eux. On doit garder une certaine distance. Mes prédécesseurs et moi avons toujours souhaité préserver des relations cordiales avec les politiques, sans non plus être trop intimes avec eux.
<B>Vous demande-t-on votre avis ou votre opinion quand on est au pouvoir ? Votre ami Rama Sithanen vous appelle-t-il parfois pour cela ?
Il ne m?appellera pas nécessairement. Mais il contactera peut-être Sunil Banymandhub car il y a une ligne de communication. Les politiques demanderont parfois des avis, mais c?est l?exception. Les ministres sont souvent pressés de faire voter de nouvelles lois et en conséquence, les consultations avec les stakeholders sont souvent négligées.
<B>Quel gouvernement vous a donné l?impression de travailler davantage en collaboration avec Rogers et le secteur privé en général ? </B>
Les relations s?établissent surtout de manière plus personnelle avec certains ministres. Pour le moment, les choses se passent très bien avec Xavier-Luc Duval et Rama Sithanen. Mais à mon avis, c?est le gouvernement précédent qui a maintenu une ligne de communication plus constante. Il y avait sir Anerood Jugnauth que je respecte beaucoup, puis Paul Bérenger. Sushil Khushiram, par exemple, a été le ministre avec lequel j?ai été le plus proche. C?est lui qui m?a proposé de présider le comité sur la Corporate Governance. Et il n?hésitait pas à demander des avis. Le gouvernement précédent interagissait certainement davantage avec le secteur privé que l?actuel ne le prétend.
Et comme je le dis souvent, l?une des raisons de la réussite économique du pays durant les 20 dernières années réside dans la relation de travail solide qui existe entre le secteur privé et le gouvernement du pays. Mais même quand on a l?impression que les choses ne vont pas très bien entre le gouvernement et le secteur privé, il y a toujours des discussions qui ont lieu dans les coulisses.
<B>Mais n?êtes-vous pas offensé par la manière dont le ministre du Commerce, Rajesh Jeetah, conçoit cette relation ? </B>
Oui, je suis assez agacé quand je réalise que des décisions fondées sur de mauvais principes sont prises. Je suis triste de constater la manière avec laquelle le dossier du lait a été traité, par exemple. Que je sache, le prix n?a pas baissé après son intervention !
Ce n?est pas nécessairement de la mauvaise foi de la part du ministre du Commerce. Les actions de Rajesh Jeetah tendent à démontrer qu?il n?a pas compris comment l?industrie fonctionne. Il ne semble hélas, pas toujours vouloir comprendre non plus.
Prenons le dossier Desbro qui, personnellement, m?irrite. Voilà un business dans lequel nous opérons depuis 40 ans, qui emploie du monde et dans lequel nous investissons. Nous savons qu?à Maurice, avec les méthodes de production actuelles, on ne peut produire du fer de construction qu?à la faveur de barrières tarifaires. Si on nous avait informés que les barrières allaient tomber d?ici deux ans et que nous aurions le choix d?investir pour diminuer les coûts de production ou de nous transformer en importateurs, nous aurions pris une décision en connaissance de cause. Mais ce n?est pas le cas.
Nous avons déposé une demande d?augmentation de prix en croyant qu?elle allait être acceptée car nous avions fourni tous les justificatifs pour cela. Mais on nous la refuse parce que politiquement, il leur est périlleux d?accorder une augmentation en ce moment ! Le ministre a mis en péril le business. Et c?est injuste pour les employés, les clients et pour nous car nous avons déjà encouru des pertes de Rs 10 à Rs 15 millions à la suite de cette décision.
<B>Les grandes entreprises du secteur privé financent les campagnes électorales des partis. Comment choisissez-vous quel parti ou alliance soutenir ? </B>
Déjà, vous vous sentez plus proche de certains politiques, comparés à d?autres, car ils ont une vision qui est proche de la vôtre. Votre c?ur vous dirige donc vers eux. Mais depuis 1983, nous avons appris quelque chose. Nous avions misé sur le mauvais camp : le MMM.
Le CEO d?alors avait cru que Bérenger proposait la meilleure solution. Depuis, on a appris que c?est la population, et pas nous, qui décide qui elle veut élire. Alors, nous ne prenons plus de risques. Il faut être en bons termes avec celui qui arrivera au pouvoir, quel qu?il soit.
Nous finançons les partis majeurs, mais même parmi eux, certains sont un peu plus en faveur du secteur privé que d?autres. Mais chacun croit foncièrement que le privé a un rôle à jouer pour le pays. Puis, quand il s?agit de financer, on ne parle pas d?alliances, il n?y a pas deux camps, il y a trois ou quatre partis. Le MSM et le MMM ont pu être en alliance, mais quand il s?agissait de leur donner de l?argent pour leur campagne, chacun tenait sa caisse séparément.
<B>Revenons à votre choix. Quelle alliance avez-vous soutenue en 2005 ? </B>
Assez tôt, on avait clairement compris qui allait gagner les élections. Mais les têtes d?affiches de ce camp ne donnaient pas nécessairement l?impression d?être très en faveur du secteur privé. Toutefois, il y avait Rama Sithanen, Xavier-Luc Duval ou Arvin Boolell parmi eux, alors ils faisaient la balance. C?était réconfortant. Surtout quand on revenait nous dire « pas trakase, eleksion sa, apre nou gete ».
Je les comprends, dans le business, on n?a pas à se faire élire tous les cinq ans. Les politiques doivent entrer dans toutes sortes de jeux pour y arriver et faire des promesses qu?ils savent ne pas être bonnes pour le pays, tout en sachant qu?ils ne les tiendront pas !
« Bien évidemment à l?approche des élections, tous les politiques se mettent à vous aimer car vous pourriez financer leur campagne ! »
<B>Vous savez où va l?argent que vous donnez, notamment les Rs 4 millions que Rogers a distribué aux partis politiques lors de la dernière campagne électorale ? </B>
On ne donne pas qu?aux partis, mais aussi aux candidats. On apprend une chose avec les années : l?argent que vous donnez aux partis, les candidats n?en voient pas nécessairement la couleur.
Ce qui fait que certains d?entre eux viennent réclamer des financements en disant que leurs leaders ne leur en donnent pas assez ! Nous finissons par distribuer Rs 20 000 ou Rs 25 000 aux candidats qui nous en font la demande. Mais tout est fait officiellement, par chèque, avec des entrées dans nos livres de compte.
<B>De ces 4 millions, qui a eu combien ?</B>
Je ne saurais donner les chiffres. Chacun a eu sa part.
<B>Un de vos dadas concerne la trop grande place qu?on accorde au facteur ethnique à Maurice. Que reprochez-vous à ce type d?attitude ? </B>
Les politiques devraient se demander comment faire pour mettre en valeur notre population et ses richesses. Au contraire, chaque décision qui concerne la population prend une dimension ethnique. Tout est basé là-dessus : choisir un ministre, le directeur d?un organisme parapublic ou le président du conseil d?administration d?une entreprise détenue par l?État.
« Les actions de Rajesh Jeetah tendent à démontrer qu?il n?a pas compris comment l?industrie fonctionne. »
Personne ne semble prendre en considération ce qui est bon et ce qui doit être fait pour le pays. Tout le monde est en train de calculer ce qu?il faut faire pour caser celui-ci ou celui-là. Ou alors comment ne pas déplaire à tel ou à tel groupe.
Cette attitude empêche le pays de se développer car elle ne favorise pas une vision basée sur les compétences que nous avons et la performance dont nous sommes capables. Arriver à changer cela constitue notre plus grand défi car les choses empirent ces dernières années, au lieu de s?améliorer. On a besoin d?un leader fort pour amener ces changements. Il doit dire où nous voulons aller, communiquer et expliquer efficacement à la population sa démarche, tout en maintenant les grands équilibres pour ne pas bousculer tout le monde.
<B>Va-t-on y arriver avec ceux qui nous dirigent actuellement ? </B>
Il y a une maxime qui dit qu?« un pays a le gouvernement qu?il mérite ». Les politiques ne font que réagir au mood dans le pays. Et c?est un cercle vicieux qu?il va falloir briser. Cela arrivera-t-il quand la population, dans son ensemble, sera mieux éduquée ? Ou va-t-il falloir un leader visionnaire qui finira par prôner une vraie rupture et qui amènera carrément la population vers une autre manière de voir les choses ? Je ne sais pas si cela va arriver.
Vous n?êtes pas le « grand patron » typique. Vous parlez différemment, vous prenez des positions qui vont parfois à l?encontre du courant dominant dans votre milieu, comme avec la « Campement Site Tax ». Cultivez-vous votre différence ?
J?ai quelques valeurs que je considère comme étant importantes, la société en a également d?autres. À Maurice, cette société est à visages multiples. Chaque groupe a ses propres règles. J?ai mes valeurs et je les suis et parfois elles ne correspondent pas à celles des autres. Mais ce n?est jamais un choix délibéré d?être différent. Il m?est arrivé d?être très impopulaire, parce que j?ai adopté et défendu un point de vue différent de celui des autres. Mais ça me va, je n?ai jamais recherché la popularité. Je suis contestataire par nature, mais je fais partie d?une minorité à Maurice.
« L?argent que vous donnez aux partis, les candidats n?en voient pas nécessairement la couleur. »
<B>Mais vous êtes très différent des autres de votre « minorité. » De quelle minorité parle-t-on ? </B>
De votre minorité ethnique, celle des « Blancs » ...
Comme je l?ai déjà dit, je suis un non-conformiste et oui, je suis certainement différent des autres Blancs. D?autant plus que je suis une minorité dans une minorité. Les Taylor sont d?origine écossaise et les autres d?origine française ! Cependant, je souhaite vraiment qu?un jour nous serons tous Mauriciens avant tout !
Propos recueillis par <B>Rabin BHUJUN</B>
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