Publicité

« The Man behind our Dodo »

24 septembre 2005, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Mercredi après-midi, le Blue Penny Museum, au front de mer du Caudan, a abrité la cérémonie de présentation du bel album d’Alan Grihault sur notre oiseau emblématique, le dodo, présentation au cours de laquelle les traits d’esprit les plus amusants ont fait oublier quelques lourdeurs d’éloquence, tout comme une légende dorée séculaire masque heureusement les spécificités caractéristiques du Raphus cucullatus que d’aucuns ont aussi nommé, sans plus de charité chrétienne, le Didus ineptus.

Il n’y avait que deux absents, mais de taille, à cet assaut de connaissances ornithologiques et humoristiques. Deux absents capables de rivaliser avec la verve de l’auteur et de son présentateur, Alan Grihault et Alain Huron respectivement. Ils sont Claude Michel et France Staub. Auraient-ils pu être présents qu’ils au-raient roucoulé de félicité.

Le conservateur du Blue Penny Museum, Alain Huron, descendant de Pierre du même nom, notre Maurice Genevoix, présenta à l’assistance l’auteur de « Dodo, the Bird behind the Legend ». Alan Grihault est anglais comme George Clark, cet instituteur mahébourgeois, qui partagea, avant lui, sa passion pour notre dodo, son désir de mettre ses pas dans ceux de l’oiseau qui rend célèbre notre pays dans le monde entier et qui en découvrit, du côté de la Mare-aux-Songes, les premiers ossements, grâce à son flair archéologique éprouvé, en mettant ses pas dans ceux qui, vers 1864, éventraient forêts indigènes et réserves naturelles pour faire passer le chemin de fer Mahébourg-Port Louis.

Alan Grihault est anglais comme l’est Charles Lutwidge Dodgson (Daresbury, Cheshire 1832 – Guildford 1898), écrivain et mathématicien, professant à l’université d’Oxford, un des premiers logiciens mathématiciens après George Boole, brillant auteur de contes pour enfants, où il excelle dans la transposition imagée de la thermodynamique et de la mécanique statique, et célèbre auteur d’Alice au pays des merveilles (1865) et De l’autre côté du miroir (1872). Les amateurs de cantiques de Noël le connaissent mieux sous son pseudonyme de Lewis Carroll, preuve s’il s’en faut que Carol l’emporte toujours.

Grihault est anglais comme l’est Gerald Durrell qui, s’il n’a pu ressusciter notre dodo, a déclenché le processus salutaire ayant permis à notre crécerelle, à notre pigeon des Mares, à notre grosse cateau verte d’échapper à la triste destinée du Raphus cucullatus. N’oublions pas que si les Hollandais ont exterminé notre dodo, si les Français l’ont superbement ignoré, les Anglais l’ont merveilleusement ressuscité pour en faire l’icône de la bêtise des hommes, croyant intelligent de détruire allégrement ce que la nature a pris des siècles et des millénaires pour mettre à notre disposition, dans ce paradis terrestre créé à notre intention, au terme de toute une divine activité créative.

Alan Grihault est un enseignant et tout s’explique. Il est de la race de ceux qui placent le savoir et l’enseignement des non -savants au-dessus de toute considération. Savoir et enseignement sont pour lui synonymes de sacerdoce et de vocation. L’aisance, avec laquelle il nous communique le virus de sa passion dévorante pour notre dodo, dit mieux que tout que, pour lui, le partage du savoir, entre qui sait et qui ne sait pas, relève de la connaissance, du naître avec une autre vie passionnée. Grâce à son entrain et à sa gentillesse débordante, l’assistance privilégiée rentre chez elle, heureuse d’avoir découvert une autre dimension dans son univers cérébral.

<B>Le conteur né qui narre de vive voix</B>

Il faut espérer que le plus grand nombre possible de Mauriciens puissent bientôt rencontrer ce pédagogue hors pair. Et on ne saurait trop inviter nos chanceliers d’université, nos recteurs de collèges, nos maîtres d’école, nos responsables de clubs de service, d’associations, de sociétés de toutes sortes, de permettre à ce conteur né de narrer de vive voix, aux personnes confiées à leur soin, l’histoire de ses recherches tous azimuts, consacrées à notre dodo et de leur présenter sa synthèse encyclopédique, faisant le point sur tout ce que l’on sait aujourd’hui de ce pigeon géant, aussi célèbre que l’Oiseau de feu de Stravinsky, que l’Oiseau bleu de Maeterlinck, que les Oiseaux d’Aristophane, bien qu’ils ne se cachent pas pour mourir.

Notre nouveau ministre des Arts a surpris l’auditoire en s’en prenant véhémentement aux vandales hollandais, pillant allégrement jadis nos forêts naturelles d’ébéniers et exterminant à qui mieux mieux nos dodos, de l’espèce des oiseaux collés à terre, livrés à leur soif d’extinction. L’assistance n’a pu s’empêcher de faire le rapprochement entre ces massacres du xviie siècle et notre vallée de Ferney, devenant bien malgré elle le Domaine du Tracteur et du Caterpillar. Si encore nos amis la Nature et ses sauveurs pouvaient mettre leurs pas dans les sillons de ces engins aussi dévastateurs que Katrina, ils pourraient peut-être retrouver, à l’instar de George Clark, quelques ossements de dodos et d’autres animaux endémiques disparus à jamais car c’est, entre autres, dans la forêt indigène de Ferney que les Hollandais massacraient joyeusement le Raphus cucullatus et son frère d’infortune, le Dipsochelys elephantina ou tortue géante.

C’est à tort que l’on fait de la Mare-aux-Songes l’unique tombeau du dodo. N’ou-blions surtout pas que le plus beau squelette de dodo au monde est celui figurant au musée de Port-Louis, reconstitué à partir d’ossements d’un seul individu, retrouvés près de la montagne du Pouce, non loin de l’Hôtel du gouvernement.

Alan Grihault pousse la modestie jusqu’à nous faire croire que son livre n’aurait pas vu le jour sans le concours d’une liste impressionnante de collaborateurs, mentors, mécènes, graphistes, photographes, guides forestiers, à l’intention desquels il multiplie remerciements et signes de reconnaissance. Ils sont les premiers à le démentir publiquement et à rectifier qu’il faut qu’un Alan Grihault s’intéresse à notre dodo pour qu’un si bel album, au contenu si riche et si instructif, à la présentation si esthétique et si plaisante, puisse sortir des presses de Michel Coquet. Une parution qui n’a pu que combler de joie le père Félix.

L’île Maurice est sauvée si un public bibliophile, plus talentueux que par le passé, permet à nos imprimeurs de devenir des éditeurs. L’Imprimerie Papeterie Commerciale s’est surpassée avec sa coquette édition du Dodo behind the Legend. Le format, un rectangle tassé mais élargi, convient à merveille au dodo. La couleur vert-olive servant d’encadrement sent bon justement la forêt endémique de Ferney, condamnée à être prochainement éventrée à des fins autoroutières.

Le graphisme de la couverture fleure bien ce siècle des Lumières, permettant aux sciences naturelles de remporter victoire sur victoire sur l’obscurantisme moyenâgeux. Le titre est énigmatique à souhait, rappelant volontiers la querelle de préséance entre la poule et l’œuf. Qui l’emporte de notre dodo et de sa légende universelle ? Bien malin qui le dira. Alan Grihault sûrement.

<B>Une mise en page qui donne envie de lire</B>

La page de garde, peuplée de dodos de toutes formes, rappelle l’heureux temps quand le Raphus pullulait à Maurice. La table des matières est un chef-d’œuvre d’humour, anglais bien sûr, de logique et de bon sens : premiers récits descriptifs, dernières années du Raphus, quête de ses vestiges, exportation de pigeons géants, artistes inspirés. À quoi ressemblait le dodo ? où habitait-il ? le Raphus bouffait-il de la caillasse ? À quelle espèce d’oiseau appartient-il ? Les autres dodos, solitaires ou pas, etc.

Il ne manque que l’histoire du Dodo avec ses Jean Gallet, ses Zouzou Desveaux, ses Zallimette, ses Nano Sauzier. La mise en page possède cette qualité indiscutable : elle donne envie de lire. La moindre page, le moindre hors-texte, la moindre légende. L’écriture accroche, intéresse, envoûte. On ouvre au hasard et on prend le train en marche. On ne peut s’arrêter de dévorer le livre, page après page, allant d’une découverte à l’autre, d’une surprise à l’autre.

En prime, de superbes illustrations, d’une grande netteté, vivantes. Ce n’est pas un livre, c’est un musée à soi, chez soi. De quoi s’amuser. D’autant plus utile que l’île Maurice ne possède même pas un musée du dodo à offrir à ses visiteurs. Ce livre donnerait envie à un enfant de devenir ornithologue. C’est tout dire

Le livre d’Alan Grihault répond adéquatement à la prière de tout bibliophile digne de ce nom : livrez-nous notre livre de chaque semaine ! Amen !

Publicité