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« L?érosion des préférences commerciales est inévitable »

13 mars 2004, 20:00

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Depuis Doha, l?OMC privilégie les questions de développement. Quelle importance accordez-vous à cet aspect des négociations ?

Une grande partie des négociations est consacrée au développement. Certains disent que cela n?a pas été le cas récemment mais c?est faux. Après le sommet de Cancun, nous avons passé beaucoup de temps à relancer les négociations sur ces questions et avons permis aux pays d?évaluer leurs besoins et d?essayer de se réunir autour des questions majeures. Nous n?abandonnerons pas les questions de développement. Nous accordons, en outre, beaucoup d?importance à l?agriculture. Nous discutons sur le coton, qui s?avère être d?un grand intérêt pour les pays moins avancés. L?accès aux marchés non agricoles et les questions de Singapore concernent également le développement. Nous continuerons aussi nos négociations sur les aspects les plus importants des traitements spéciaux et différenciés ou encore dans l?agriculture.

Vous avez déclaré que « Mauritius cannot afford to lock itself into an unsustainable economic structure of preference dependency ». Réalisez-vous que ce sont les préférences commerciales qui assurent la viabilité de l?économie mauricienne ?

Le processus d?érosion des préférences ne va pas être altéré par les négociations à Genève. La prolifération des accords de libre-échange régionaux ou bilatéraux ne le permettrait pas. Par ailleurs, davantage de pays réclament des traitements préférentiels. Quand ces préférences sont données à un grand nombre, ceux qui en bénéficiaient auparavant n?en ont plus l?utilité. Mais certains qui ont obtenu des traitements préférentiels les exploitent au mieux, comme Maurice. Vous êtes les seuls à les avoir très bien utilisés. Les autres rattrapent par contre leur retard. C?est pourquoi l?érosion des préférences est inévitable, vous allez devoir y faire face. Avec la fin des quotas dans le textile vos difficultés s?accentueront.

C?est un tableau sombre de l?avenir?

Maurice a pris les bonnes décisions tout en prenant avantage des préférences, adaptant son économie aux changements à venir. Je constate que beaucoup d?autres pays n?ont pas eu la même vision. Ceux qui dépendent trop des préférences finissent par se concentrer sur les secteurs protégés, d?industrie primaire souvent. Les efforts que fait Maurice en essayant de diversifier son économie à travers les technologies de l?information et de la communication, les services, le transport ou le transbordement seront payants. Mais à coté de cette diversification vous pouvez continuer vos négociations pour défendre au mieux vos intérêts.

Ces secteurs émergents réduiront-ils notre dépendance des préférences commerciales ?

Ces secteurs sont déjà concurrentiels. Mais les pays qui entrent dans ces domaines tôt et sans préférences ne peuvent que bénéficier de l?ouverture des marchés dans le monde. Vous allez intégrer votre économie avec d?autres. Votre industrie sucrière peut s?intégrer verticalement avec celles d?autres pays. Vous devrez graduellement réduire votre dépendance du sucre. Je crois que Maurice réussira cette épreuve. Même par les temps difficiles, l?île a trouvé le moyen de tirer avantage de toutes les opportunités qui s?offrent à elle.

Après votre visite , comprenez-vous mieux les spécificités et les besoins de Maurice ?

J?étais déjà au courant de vos problèmes et de vos besoins. Maintenant que j?ai vu les choses, je comprends peut-être mieux les problèmes que vous avez dans les secteurs du sucre et du textile. J?ai écouté longuement les opérateurs économiques. Maurice doit savoir qu?au niveau multilatéral on prend en compte les intérêts des petites économies. C?est bien pour cela que c?est dans le cycle de Doha, et ce après près de 50 ou 60 ans de négociations où nous avons abordé les questions des petites économies ou de l?érosion des préférences. Je n?ai pas les réponses à tous les problèmes, j?encourage vos négociateurs à trouver les meilleures solutions avec les autres membres. Je peux vous aider à fédérer les pays avec des objectifs communs et vous conseiller pour que vous ayez une meilleure participation dans les négociations. Soyez constructifs et faites vos propres efforts pour vous adapter. Vous serez encore plus crédible face aux autres membres. Certains chefs d?entreprise mauriciens m?ont parlé du fait qu?il leur faut du temps pour s?adapter et attirer l?investissement. On peut discuter de cela durant les négociations car même les pays développés demandent des moratoires pour adapter certaines de leurs industries sensibles ou en développer d?autres.

Le gouvernement et le secteur privé vous ont-ils convaincu d?accorder plus d?importance à l?agriculture et au textile ?

Ils ne doivent pas me convaincre et diriger leurs efforts vers moi mais convaincre leurs partenaires commerciaux. C?est ce que je leur recommande. Les pays avancés reconnaissent les problèmes de Maurice. Mais ce sont les pays en développement (PED) qui sont en désaccord car certains bénéficient de préférences et d?autres pas. Ce n?est plus une question de Nord contre le Sud, les PED doivent faire cohabiter leurs différences. Je recommande aux pays comme Maurice et aux petites économies de s?engager et de négocier plus agressivement avec les autres PED qui protestent contre les préférences existantes.

L?OMC attribuera-t-elle des préférences ou des aides spécifiques aux Small Island Developing States (SIDS) ?

Je ne peux rien prédire. Un groupe de travail sur les SIDS est déjà actif. Maurice a proposé une liste de 17 questions intéressant ces pays, elle est étudiée à l?OMC. La liste est débattue sous l?autorité directe du Conseil général (CG) et non du mien. Mais je vais demander au directeur du CG d?accorder une attention spéciale à ce dossier et de le faire avancer. Maurice doit continuer ses efforts sur ce terrain.

Le cycle de Doha doit se terminer au 1er janvier 2005. Mais les retards et les échecs s?accumulent...

Nous progresserons si on peut trouver un accord cadre et les modalités d?application appropriées sur l?accès aux marchés dans l?agriculture et les produits industriels. Il est cependant trop tôt pour dire quand nous terminerons. Pour le moment il faut finir les négociations multilatérales en travaillant avec les pays et groupes de pays les plus importants. Je ferai de façon à réunir les membres. Le leadership des Etats-Unis et de l?Union européenne (UE) nous sera d?une grande aide car ils essaient de faire évoluer la situation. Mais nous avons aussi besoin des pays d?Afrique, d?Asie et d?Amérique latine pour progresser.

La plupart des membres de l?OMC reprochent à l?UE et aux USA de ne défendre que leurs intérêts et de se montrer très peu conciliants avec les autres?

Chacun défend avant tout ses intérêts. Nous ne pouvons pas les accuser de le faire. Maurice doit aussi défendre ses intérêts en priorité. Mais il faut savoir que l?intérêt collectif est plus important que la somme de nos intérêts particuliers.

Mais les règles de l?OMC finissent toujours par bénéficier à ces deux blocs?

Je ne le crois pas. Nos deux accords les plus récents concernent l?accès aux marchés pour les pays les moins avancés et les Trade related aspects of intellectual property rights (TRIPS). Ce dernier accord dans le domaine de la santé publique est une concession des grandes industries pharmaceutiques et des pays les plus avancés pour aider les plus pauvres qui souffrent de problèmes de santé graves comme le sida ou le paludisme.

Des syndicats et des ONG protestent contre votre visite. Vous vous êtes habitué à cela...

On proteste partout où je vais. Il est facile de blâmer l?OMC pour tout ce qui va mal dans le monde. On pense que l?OMC ne s?occupe que des règles du commerce mondial mais on oublie que nous permettons aux grandes et aux petites économies d?être traitées sur un pied d?égalité. Il y a des mauvaises conceptions du rôle de l?OMC. On croit que les petits pays perdent toujours devant les grands. On dit de l?OMC qu?elle ne s?intéresse pas à l?environnement, aux droits de l?homme ou aux questions de l?emploi. Nous ne sommes pas l?organisation mondiale de l?économie mais l?OMC ! A ce titre, nous ne pouvons nous occuper de toutes les questions. Ceux qui critiquent devraient étudier plus attentivement nos attributions.

« Maurice a su adapter son économie aux changements à venir. Je constate que beaucoup d?autres pays n?ont pas eu la même vision. »

Propos recueillis par Rabin BHUJUN

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