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« Il ne faut ni diaboliser, ni idéaliser une culture »

16 août 2003, 20:00

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> Comment le philosophe Tariq Ramadan voit-il le devenir de l?homme ?

Nous sommes en face d?énormes défis avec la mondialisation qui a des influences tant sur le plan des considérations économiques que sur le plan des cultures. Il y a un primat de l?économie. Nous vivons en ce moment une période difficile, complexe et paradoxale. On constate un ébranlement massif de nos repères et l?émergence de nouveaux repères parfois bricolés. Il y a également la montée en flèche de la communication et une occidentalisation de la culture. Cela pousse beaucoup de femmes et d?hommes à se recroqueviller et à s?enfermer dans le particularisme. Mais il faut éviter cela et privilégier les valeurs universelles.

> La mondialisation, est-ce un danger ou une opportunité ?

La mondialisation est un fait, on doit vivre avec. Le primat économique exerce une influence et pousse les hommes vers le consumérisme. Il faut savoir éviter les excès. On doit trouver des repères, car c?est grâce à eux qu?on pourra dépasser l?individualisme. Avec la mondialisation, nous avons davantage d?informations dans l?immédiat. Toutefois, la communication à outrance enraye le dialogue. C?est paradoxal, mais nous le vivons tous les jours.

> Vous soutenez donc le combat des altermondialistes ?

Non seulement je le soutiens, mais c?est aussi mon combat.

> Pourquoi alors cette polémique entre vous et Bernard Cassen, président d?honneur d?Attac, le mouvement à la pointe de ce combat ?

En effet, j?ai eu un débat avec Bernard Cassen que je connais bien. Il a réagi à une de mes contributions où je disais que la revendication altermondialiste est essentiellement occidentale. La contribution des autres civilisations et notamment de l?islam est très absente. Je pense que le mouvement altermondialiste a intérêt à tenir compte de toutes les réalités religieuses et culturelles à l?heure où les frictions entre les aires civilisationnelles s?exacerbent.

> Vous connaissez la société mauricienne. Comment peut-on vivre la laïcité dans une société aussi fortement marquée par la présence de nombreuses traditions religieuses ?

D?abord il faut définir la laïcité. C?est la neutralité de l?espace publique par rapport aux religions. Il y a deux types de laïcité, du point de vue des cultures. Il y a d?abord la laïcité qui promeut une vision kaleïdoscopique, c?est celle qu?on trouve à Maurice. Ce type de laïcité est fragile. Les hommes vivent les uns à côté des autres sans vraiment se connaître. Dans ce cas, il suffit d?un problème social pour que les différences deviennent évidentes et menacent la coexistence. Un match de foot qui tourne mal peut constituer un déclencheur de conflits.

> Et le deuxième type de laïcité ?

C?est la laïcité qui encourage la fécondation réciproque des cultures. Elle permet aux communautés de s?enrichir les unes les autres. Le but ici est d?arriver à un respect mutuel qui repose sur un dynamisme de connaissance entre les différentes traditions. On respecte l?autre parce qu?on le connaît, mais aussi parce qu?on connaît ses propres traditions.

> Comment y arriver ?

Il faut d?abord commencer à enseigner les références en traditions dans nos programmes d?études scolaires. C?est incontournable. Il faut aussi que des ponts s?établissent et créent un dynamisme de connaissance entre les communautés. Ce dynamisme doit reposer sur des valeurs universelles communes à toutes les communautés et à toutes les traditions. Ensuite, il faut travailler ensemble sur les différents chantiers de la collectivité mauricienne.

> Faudrait-il revoir les programmes d?études ?

Le programme scolaire encourage la compétition entre les élèves. On ne peut encourager un enfant à être le premier à écraser l?autre et ensuite lui demander d?être un citoyen solidaire quand il devient adulte. Il faut un système basé sur l?excellence et la solidarité.

> Mais cette action ne saurait se limiter aux enfants?

Il faut des structures d?encadrement sur le plan social. On doit travailler pour la justice sociale. Il appartient aux leaders associatifs de contribuer à la promotion de la responsabilité civique. Toutes les initiatives dans ce sens doivent être accompagnées, voire fortifiées et non seulement saluées par les politiciens, comme j?ai pu le dire au futur Premier ministre.

> La création de divers centres culturels par l?État va-t-elle dans ce sens ?

Ce n?est pas une mauvaise chose, d?autant que vous avez également un centre culturel mauricien. Seulement tout dépend du mandat que l?on donne aux centres culturels. Je pense qu?ils doivent disposer des moyens pour créer des ponts entre les communautés.

> La quête de l?identité est souvent une quête d?identité religieuse?

Une identité n?est jamais figée. Elle évolue, s?enrichit. La quête doit être sélective. Il faut appréhender la spécificité dans l?universel. On ne doit pas diaboliser l?autre. Il faut adopter une approche constructive et prendre le meilleur de l?autre.

> L?identité peut-elle être métisse ?

Il n?y a que des identités métissées. L?islam est ma religion, je suis d?origine égyptienne, je suis de culture occidentale. Mais j?ai pu dégager de toutes ces sources, des valeurs et des principes universels qui me guident et me donnent une identité métissée et enrichie.

> Lors de l?une de vos conférences, vous avez déclaré que les musulmans doivent s?assumer. Que voulez-vous dire ?

Il faut bien situer les choses. En ce moment, dans le monde, les musulmans subissent une pression médiatique et psychologique parce qu?ils sont associés au terrorisme, au fondamentalisme, à l?intégrisme. Donc, ils se mettent dès le départ dans une posture défensive. Il faut qu?ils s?en libèrent et s?assument.

> C?est quoi une posture défensive ?

La posture défensive, c?est quand les musulmans pensent qu?ils doivent se défendre de toutes les accusations véhiculées par les médias. Tout cela parce que nous vivons dans une ère de soupçon. Alors, ils se mettent à dire nous ne sommes pas comme cela, nous ne faisons pas partie de ce groupe-là. Ils réagissent comme des accusés potentiels.

> Que leur dites-vous ?

Je leur dis qu?ils doivent savoir qu?ils peuvent assumer leur identité sans avoir à se justifier. Ils doivent s?affirmer comme porteurs d?une foi digne et innocente. Ils n?ont pas à se mettre dans une posture d?accusés. On dit rechercher en Occident des musulmans « modérés ». Or, les « modérés » promeuvent souvent un islam sans Islam. Mais s?ouvrir à l?autre n?est pas se vendre. On doit apprendre à dialoguer avec les musulmans ancrés dans leur tradition.

> La culture occidentale et l?islam sont-ils antinomiques ?

Pas du tout. Il y a un apport occidental à l?islam comme il y a eu une contribution de l?islam à la civilisation occidentale. Il ne faut ni diaboliser, ni idéaliser une culture. Aucune civilisation n?est fermée, ni monolithique.

> Parlons de la place de la femme dans l?Islam. Peut-on être musulmane et moderne ?

Je demande toujours à mes interlocuteurs occidentaux si la femme n?est libérée que quand elle vit à l?occidentale. Or, il se peut qu?elle le soit sans l?être. Cela dit, il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas reconnaître que la femme musulmane fait l?objet de discrimination de la part de certains de ses coreligionnaires. Mais je dis tout de suite que cela n?a rien à voir avec les principes de l?islam. Ces pratiques discriminatoires relèvent davantage des cultures dans lesquelles la tradition est implantée. Elles proviennent également d?une mauvaise lecture et d?une mauvaise compréhension des textes. Aujourd?hui je constate l?émergence d?un féminisme islamique. Des musulmanes s?organisent pour se libérer des pratiques discriminatoires qui sont liées aux cultures et elles le font dans le respect et au moyen des valeurs islamiques. Elles veulent rester musulmanes et elles sont tout à fait modernes.

Propos recueillis par Jérôme Boulle

« Il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas reconnaître que la femme musulmane fait l?objet de discrimination de la part de ses coreligionnaires. Mais je dis que cela n?a rien à voir avec les principes de l?islam. »

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