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« Entre fédération d?ethnies et république de citoyens? »
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« Entre fédération d?ethnies et république de citoyens? »
> Où finit le sens d?appartenance à une communauté ethnique et où commence le communalisme ?
Percevoir la société en termes de communautés est déjà une forme de communalisme. À partir du moment où quelqu?un se voit comme membre d?une communauté ethnique et perçoit l?autre comme appartenant à un groupe différent, s?instaure une situation d?altérité. Chacun a le sentiment qu?il appartient à une race ou à une communauté précise.
> Ce sentiment d?appartenance ethnique n?est-il pas légitime ?
La question ne peut pas se poser en ces termes. Les sentiments d?appartenance sont fluctuants dans le temps. Prenons l?exemple des Chinois qui sont venus s?installer à Maurice. Il y avait les Hakkas et les Cantonnais. Ils étaient en situation de rivalité. Au fil du temps, il y a eu une refondation unitaire et maintenant on considère qu?il y a un seul groupe. Les frontières ethniques sont en constante évolution. Je note que le sentiment d?appartenance à une nation est en recul depuis quelques années.
> Comment définir le communalisme ?
Il y a plusieurs types de communalisme. On peut avoir un communalisme direct un peu comme le racisme primaire. C?est comme la xénophobie. Il y a également un communalisme plus subtil et paternaliste. Dans ce cas, on reconnaît la différence de l?autre, on respecte sa culture, mais on lui dit : « A chacun son monde. »
> C?est la coexistence pacifique. Vous n?approuvez pas ce modèle d?organisation de la société. Pourquoi ?
Je ne crois pas que la coexistence pacifique soit un modèle viable à long terme. Poussé à l?extrême, c?est le concept de l?apartheid ou le principe du développement séparé. C?est une démarche ancrée dans la rupture au niveau d?une nation. Jusqu?à maintenant, la coexistence pacifique n?a pas été un modèle probant. Entre une fédération d?ethnies et une vraie république de citoyens égaux, il nous faudra choisir.
> Pourquoi dites-vous cela ?
On n?a qu?à voir les expériences dans certains pays des Balkans. Dans une même société, les groupes ne se retrouvent pas en situation de coexistence mais en interaction. Heureusement ! Au sein de toute société, des institutions comme l?école et la santé publique transcendent les communautés.
> Vous ne croyez pas dans une société plurielle ?
Je crois dans une société plurielle mais pas pluraliste.
> Où est la différence ?
Toutes les sociétés sont plurielles, car il n?y en a pas une seule qui soit totalement homogène. Une société pluraliste est différente, car là, il y a des réseaux sociaux et une organisation sociale qui favorisent la polarisation. On passe d?une société plurielle à une société pluraliste quand les individus ne se voient plus comme porteurs de cultures différentes, mais comme appartenant à des groupes constitués. Ce sont ces groupes qui constituent la nation et non pas les citoyens.
> D?où vient ce besoin de clamer son appartenance ethnique ?
Le sens de l?appartenance ethnique prend toujours le dessus dans les moments où les individus se sentent en danger. On retrouve les mêmes sentiments en 1967 juste avant l?indépendance, en 1983 après la cassure de l?alliance MMM-PSM, en 1995 au moment des débats autour du classement au CPE et des 50 % de places réservées dans les collèges catholiques. C?est la même situation actuellement.
> Le communalisme est-il le fait des politiciens ?
On peut poser la question autrement. Est-ce que c?est la façon de faire des politiciens qui induit le communalisme ou est-ce que ce ne sont pas les groupes de pression qui influent sur eux ? Les politiciens jouent sur le communalisme, parce que cela marche, mais ils auraient pu prendre autre chose. C?est dommage qu?aujourd?hui les syndicalistes ne soient plus les interlocuteurs des politiciens. Ces derniers préfèrent parler aux lobbies ethniques. Je pense que c?est le devoir du politicien, élu selon des principes démocratiques, de résister aux demandes venant de groupes qui disent représenter telle ou telle communauté.
> Que pensez-vous du concept de nation arc-en-ciel ?
C?est un concept figé. Cela veut dire que toutes les couleurs sont juxtaposées. En termes de pratique culturelle, la société mauricienne est beaucoup plus homogène qu?on ne le pense. Je suis optimiste quand je regarde la façon dont cela se passe au niveau social. Il y a un brassage. Entre les jeunes Mauri-ciens, de quelque origine qu?ils soient, les pratiques sont homogènes. Ils portent tous les mêmes marques de vêtements, utilisent les portables, mangent dans les pizzerias et font des sorties au Caudan. Je précise qu?il y a brassage au niveau des pratiques culturelles au sens premier du terme, c?est-à-dire, l?art de vivre, mais ce n?est pas le cas au niveau religieux par exemple.
> Cette homogénéisation poussera-t-elle à l?effacement des différences ?
Nous constatons une homogénéisation accélérée par le processus de la mondialisation. C?est peut-être une des explications de ce réveil des mouvements identitaires. Ce réveil du sentiment d?appartenance est la réaction de ces groupes qui perdent leur pouvoir plus particulièrement sur des jeunes.
> Ne pensez-vous pas qu?on accorde trop d?importance aux symboles à Maurice ?
Dans toutes les sociétés on accorde de l?importance aux symboles. C?est normal. Mais c?est leur gestion qui importe. Prenons l?exemple de tout ce qui est dit actuellement à propos des langues. Il y a des acquis comme la comptabilisation des langues orientales au CPE. Seul un groupe réagit en disant que ses enfants seront pénalisés. Si c?est le cas, c?est une question technique qui nécessite une solution technique. Mais des personnes passent leur temps à transformer des problèmes techniques en problèmes ethniques. Elles font des postulats subjectifs à partir d?une démarche non scientifique et totalement irrationnelle.
> Que peut-on faire pour éviter de tels dérapages ?
Il faut s?attacher aux principes. Par exemple ne pas céder aux lobbies ethniques. Accéder aux requêtes des lobbies, c?est leur donner raison et encourager d?autres personnes à faire de même. C?est ainsi qu?on lance une spirale infernale. Il y a une autre façon de procéder. On peut rappeler aux gens qu?ils sont avant tout des citoyens. Les politiciens auraient dû refuser d?accorder une audience à ceux qui se présentent en tant que représentants de lobbies ethniques.
> Comment le sociologue voit le débat qui a lieu autour du système éducatif ?
La teneur du débat actuel sur l?éducation me choque. On n?y trouve aucun souci d?assurer le bien-être des enfants. Il y a quelques années, on évoquait la charge de travail trop lourde pour eux. Aujourd?hui, tout le monde demande l?introduction au primaire d?une langue ou d?une matière supplémentaire.
> À votre avis, comment la situation va-t-elle évoluer ?
Dans le court terme je crois que les polémiques qui font l?actualité vont s?estomper. C?est cyclique, il y a des périodes comme celle-là dans la société. Ensuite cela se tasse. Cela dit, je suis inquiet quand je constate qu?il y a un build up ethnique. Si une organisation alimente la revendication ethnique pendant des mois et des mois, une logique s?impose. Il lui sera très difficile ensuite de faire retomber la pression. Il faut renverser la tendance à l?escalade communale.
Propos recueillis par Jérôme BOULLE
« Accéder aux requêtes des lobbies, c?est leur donner raison et encou-rager d?autres personnes à faire de même. Les politiciens auraient dû refuser d?accorder une audience à ceux qui se présentent en tant que représentants de lobbies ethniques. »
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