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Questions à…

Alain Gordon-Gentil : «Bien malin celui qui pouvait mettre Gaëtan Duval dans une case»

8 juin 2026, 21:00

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Alain Gordon-Gentil : «Bien malin celui qui pouvait mettre Gaëtan Duval dans une case»

Alain Gordon-Gentil, journaliste et écrivain.

«Mourir, juste un peu» vient de paraître chez Pamplemousses Editions. Au fil de ces deux séries d’entretiens avec sir Gaëtan Duval, réalisés à 10 ans d’intervalle, puis «revus et corrigés», 30 ans après sa disparition, Alain Gordon-Gentil confirme ce que lui avait dit son interlocuteur : «Ne pleure pas, j’ai fait semblant de mourir».

Le droit à l’excès, paru en 1987, c’est 18h d’entretiens doublé d’une enquête. La biographie, L’incarné du voyage, est parue en 1996. Dans un autre genre, votre film-documentaire, Gaëtan Duval, une vie, a retracé son existence. 30 ans après la mort de sir Gaëtan Duval, vous lui redonnez la parole. C’est lui qui n’avait pas tout dit ou c’est vous qui n’avez pas tout dit de lui ?

C’est moi le coupable ! Le désir d’écrire ce livre est né dès les premiers jours qui ont suivi la mort de sir Gaëtan Duval. La réaction de la population mauricienne a surpris en ce sens qu’elle disait, plus que tous les mots, la considération et surtout l’affection qu’elle portait à la personne disparue. C’était bien au-delà de la politique et de son engagement. Il m’a semblé que cet hommage s’adressait à l’homme lui-même. Pour ce qu’il était intrinsèquement. Pour ce qu’il incarnait en tant qu’être humain. Ces réflexions ont tourné dans ma tête pendant très longtemps. J’ai attendu le recul du temps pour me décider à l’écrire.

Mourir, juste un peu reprend deux séries d’entretiens déjà parues qui ont été «revues et corrigées». Vous expliquez que «lorsque Duval vous accorde un entretien, il ne demande jamais rien, il ne proteste jamais, ne se rétracte jamais, ou si rarement. À ses proches, il dit ne jamais lire une interview de lui». Vous y avez cru, qu’il ne lisait pas les interviews ?

Oui, je vous le confirme, il ne lisait pas ce qui se publiait sur lui. Avec cependant une précision de taille : il lisait avec attention et j’allais dire volupté, tout ce qui se publiait sur lui dans la presse étrangère. Une photo de lui dans Paris Match ou dans un magazine people le comblait de joie. Il aimait se pavaner parmi les vedettes. C’est la presse locale qu’il ne lisait pas. Le jour du lancement de sa deuxième biographie, quelques jours avant sa mort, il ironisait en parlant du livre : «Même ceux qui ne l’ont pas lu en disent le plus grand bien.» Je n’ai jamais su si cette phrase était un compliment ou une vacherie !

Les corrections apportées, dans un cas, 40 ans après, dans l’autre, 30 ans après, vont dans quel sens ? Comment avez-vous évité le risque d’être influencé par le recul historique que nous avons aujourd’hui ?

Quand je parle de corrections, je dois préciser une chose. Je n’ai pas changé un seul mot des entretiens. Je ne me permettrais pas de faire une telle chose. Ce que j’ai remanié c’est tout ce qu’il y avait autour des entretiens de 1996. C’est-à-dire, toute la partie que Duval lui-même avait consacré à certaines personnalités mauriciennes. Je lui avais demandé de me décrire les gens pour qui il avait de l’admiration ou de l’affection. J’avais ensuite demandé à d’autres personnalités de donner leur opinion sur sir Gaëtan. J’ai pensé que ces deux parties n’étaient plus nécessaires. Avec le temps elles me sont apparues hors sujet. Je me suis concentré sur l’essentiel : les entretiens à bâtons rompus que nous avons eus et qui, 40 ans plus tard, conservent toute leur pertinence. J’ai aussi voulu que la nouvelle génération qui s’intéresse à leur pays connaisse mieux la pensée et la personnalité de ce mauricien qui a aidé à construire Maurice. Il ne faut pas l’oublier: la génération née entre fin 1980 et 1990 ne sait pas vraiment qui était Duval.

Sous votre plume, il y a un homme qui a «annoncé par sept fois son retrait de la politique active». L’ironie de l’histoire fait que Gaëtan Duval annonce encore une fois son départ dans l’entretien de 1986. «Partir, c’est revenir un peu». En 1995, il était revenu dans l’hémicycle comme best loser, alors que les élections générales avaient été remportées par une alliance travailliste/MMM. Il avait bien fait de revenir ?

Duval est homme à accepter ou, si l’on veut, à ne jamais contrarier, son destin. Je ne sais pas si lui-même estimait que c’était une bonne chose de revenir au parlement. Les choses se sont ainsi présentées, il a obéi à son destin. Cette campagne, il l’a vécue un peu comme un baroud d’honneur. Il avait été déçu, sans doute même, meurtri, de n’avoir pu faire partie de cette alliance entre le PTr et le MMM. Il avait une grande amitié et une affection pour Navin Ramgoolam, ce qui rendait encore plus douloureuse pour lui la situation. En quelques jours, il a formé un parti, le Parti Gaëtan Duval (PGD) et il s’est présenté aux élections générales de 1995. Et il a fini best loser.

Ces interviews-portraits démarrent par la posture idéologique de Duval, homme de droite qui affirme qu’il aurait pu être de gauche. Vous écrivez que «Duval n’a pas rectifié sa ligne idéologique, parce qu’il n’en a tout simplement jamais eu». L’exemple de l’homme politique qui n’est pas enfermé dans une pensée, c’est cela qu’il ne faut pas laisser «mourir, juste un peu» ?

La trajectoire politique de Duval est aussi un mystère. Elle est faite d’un ensemble de contradictions, de bon sens, d’opportunisme et de vraies convictions, bref, une trajectoire imprévisible. Surtout quand on pense aux années 1970 où les opinions étaient séparées par des lignes de démarcations strictes et claires. Duval lui, franchissait allègrement les lignes. Par exemple, le fait d’être contre la peine de mort était l’apanage de la gauche. Duval, supposé être de droite a été sans doute un des plus ardents défenseurs de l’abolition de la peine de mort. Sur le plan de son métier d’avocat, Duval disait qu’il y avait deux types de clients qu’il refusait de défendre : les trafiquants de drogue et le patronat ! Il paraissait uniquement pour les travailleurs. Ce qui n’était pas vraiment la position d’un homme de droite. En même temps, il ne voyait aucun problème à faire des campagnes de promotion touristique en Afrique du Sud au plus fort de l’apartheid. À bien y réfléchir, on se demande s’il n’était pas en avance sur Fukuyama concernant la théorie de «La fin des idéologies»! En un mot, bien malin celui qui pouvait mettre Duval dans une case. J’ai toujours aimé les gens en dehors di bwat. Ceux qui sont toujours là où on ne les attend pas. C’est sans doute pour cela que je me suis toujours tenu loin des porteurs d’idéologies, je les trouve d’un ennui mortel. Nous assommant de lieux communs, de redites, enfonçant les portes ouvertes avec une conviction remarquable.

Ces entretiens abordent des thèmes éminemment d’actualité. Comme le facteur communal en politique. Vous avez demandé à sir Gaëtan Duval s’il «regrettait quelques fois de n’avoir pas été ce leader qui a pu trancher à travers toutes les communautés». Il a répondu : «j’ai essayé de faire ce que j’ai pu. Mais je n’ai jamais pu arriver au niveau du MMM.» Est-ce là encore l’une des contradictions de celui qui était surnommé «King Créole» ?

Oui, je crois qu’il a été emporté par les vents de l’époque. Duval a aussi été un opportuniste hors pair. Il le dit d’ailleurs dans l’entretien : il aurait pu tout aussi bien entrer dans le PTr quand il est revenu au pays en 1955. Il aurait combattu pour l’indépendance avec la même ferveur. Mais la place libre était en face, il l’a prise. Il a toujours affirmé, et certains au PTr le pensent aussi, que ce sont les dirigeants créoles du PTr qui ont tout fait pour que Duval ne rejoigne pas le parti voyant en lui une menace.

Pour répondre à votre question concernant l’appellation «King Créole», les hindous étant groupés derrière le parti de l’indépendance, il a construit sa carrière sur la communauté créole et a cristallisé cette communauté autour de la notion de l’intégration avec la Grande-Bretagne. Je pense qu’il a été fier d’endosser ce surnom de «King Créole». Ce qu’il en a fait après, ça c’est autre chose… C’est un titre qui, jusqu’à l’heure n’a pas eu d’héritier. Duval a regretté de n’avoir jamais pu réunir ce que le MMM de 1982 avait réuni. Il a admiré ce qu’avait fait le MMM. Il avait même confié à un journal : «Quand il y a une telle communion entre un peuple et un parti, il faut se retirer».

Gaëtan Duval a été celui qui, tout en admirant son «maître à penser», Jules Koenig, a orchestré un «coup d’État» pour prendre le contrôle du PMSD. Un cas d’école pour aspirants leaders dans des partis qui peinent à assurer la relève ?

Duval, tout en considérant Jules Koenig comme son mentor, son maître à penser, caresse l’ambition de prendre en main les destinées de son parti. Je pense qu’il y a eu une conjonction de faits qui ont permis cela. D’abord Duval luimême prend de plus en plus de place au sein du parti, il est de toutes les instances, il rassemble de plus en plus de sympathisants autour de lui. Il commence à s’imposer même chez certains dignitaires du parti. En même temps, il semblerait que Jules Koenig luimême, vu son âge, commençait à se poser des questions s’il allait pouvoir mener le parti à cette bataille épique des élections de l’indépendance. Un leader âgé d’un côté et un jeune aux dents longues présent sur tous les fronts, de l’autre…On connait la suite.

La question de financement des partis est aussi évoquée. «Dire qu’il n’existe aucune redevabilité est faux, ce serait travestir la vérité», affirme-t-il. Il faut relire Gaëtan Duval parce qu’il osait dire ce que d’autres taisent ?

Duval n’a jamais pratiqué la langue de bois. C’est une de ses caractéristiques marquantes. Quelques fois cela l’a desservi, mais il a persisté, parce que je crois que c’était tout simplement dans sa nature. Au cours des entretiens, il le dit sans ambages: un leader qui ne contrôle pas les finances de son parti ne peut pas exercer son rôle, ne peut pas prendre des décisions importantes. Mais il est suffisamment lucide aussi pour dire que l’on doit toujours quelque chose à celui qui vous finance. Mais je pense que tout est une question de la mesure de cette redevabilité.

Dans ces entretiens, Duval rapporte des conversations privées avec sir Seewoosagur Ramgoolam (SSR). Comme celle qu’ils auraient eu six mois après l’indépendance, au sujet des négociations d’indépendance et des Chagos. En 1986, Duval affirme (Ndlr : alors que SSR est décédé en 1985) : «en étant ensemble (Ndlr : aux négociations de Lancaster House), je sais qu’il n’aurait pas accepté tout ce qui concernait Diego Garcia.» En tant qu’intervieweur, qu’avez-vous pensé du procédé ? C’est le syndrome de l’homme providentiel de Duval qui se manifeste ainsi ?

Au début de cet entretien je vous disais que je n’aime pas faire parler les morts. Encore moins quand ce sont les autres qui les font parler. Je pense que cette déclaration de Duval n’engage que lui. Je ne dis pas qu’elle est fausse, je dis simplement que rien ne prouve qu’elle soit vraie. Donc, je ne peux pas faire des commentaires ou en tirer des conclusions. En même temps il y avait une telle amitié entre SSR et lui, une telle connivence que tout est imaginable. Pour répondre à votre question, qu’à des moments Gaëtan se soit pris pour un homme providentiel, ça je n’ai aucun doute là-dessus. Aucun.

Ces entretiens creusent aussi le volet de la vie privée de l’homme politique et son impact sur sa carrière. Duval a parlé ouvertement de la sienne, répondant à des questions sur l’homosexualité et le sida. Il a déclaré qu’il ferait le test de dépistage. En cela, il a été un précurseur ?

Oui, dans les premiers entretiens de 1986, j’ai voulu aborder cette question de son homosexualité. Il n’en avait jamais parlé avant. Et au fur et à mesure que se déroulaient les entretiens, j’ai senti qu’il était prêt à en parler. Aborder ce sujet, qui plus est avec un homme public, il y a 40 ans, n’était pas chose facile. Mais avec son sens inné de la formule, il a tout résumé en une phrase poétique : «Le beau n’a pas de sexe». La génération d’aujourd’hui ne s’imagine pas ce que cela demandait comme courage pour un jeune homme d’une trentaine d’années d’assumer son homosexualité à la fin des années 1950. Il cite sa mère, Dame Rosina Henrisson, qui comptait beaucoup pour lui: «Tout ce que tu veux avoir dans la vie tu peux l’avoir. Il faut juste être prêt à payer le prix». Et on peut dire qu’il a payé le prix fort. La virulence des campagnes évoquant son homosexualité, les slogans sur les murs, les affiches en tous genres…

Vous avez tenu à montrer Gaëtan Duval, l’homme. Celui qui s’inquiète de la santé de Néfertiti, sa chienne. La relation entre l’homme et l’animal c’est l’une des meilleures clés pour comprendre un homme aussi complexe que Duval ?

Ce livre est pour moi bien au-delà de la politique. J’essaie de raconter la trajectoire d’un homme, hors norme, ou comme disait Léo Ferré : «Nous, d’une autre trempée et d’une singulière extase, Nous, de l’épique et de la déraison». Gaëtan Duval aimait les animaux et dans sa maison ils faisaient partie du personnel. Gandhi disait que l’on reconnait une civilisation dans la manière dont on traite les animaux.

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