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Qui surveille les surveillants de l’IA ?
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Qui surveille les surveillants de l’IA ?
Mardi à la Maison-Blanche, autour de Donald Trump, les hommes qui fabriquent les machines les plus puissantes de notre époque : OpenAI, Anthropic, Google, Meta, Nvidia, xAI. Les géants de la Silicon Valley sont venus parler de sécurité. Ils sont repartis avec un engagement à se surveiller eux-mêmes. Le document, présenté comme un «White House Accord», n’est pas une loi. Il n’impose ni licence préalable ni régime réglementaire contraignant. Il demande aux entreprises de mettre en place des contrôles internes robustes, une équipe de supervision, un audit externe indépendant et un comité indépendant au sein de leur conseil d’administration. Les entreprises promettent aussi de travailler ensemble à l’élaboration de standards et de bonnes pratiques. Trump a appelé cela une forme de «constitution». Il parle d’un engagement «moralement contraignant». Mais juridiquement, la contrainte reste absente. Le texte lui-même laisse toutefois une porte entrouverte : avec le temps, ces mécanismes pourraient être transformés en lois ou règlements.
C’est là que se trouve le véritable sujet. L’intelligence artificielle avance à une vitesse qui dépasse les cycles parlementaires. La puissance publique hésite entre deux impératifs contradictoires : encadrer une technologie dont les risques deviennent plus visibles, ou éviter de ralentir les entreprises américaines dans la course stratégique engagée avec la Chine. Washington, DC, tente donc une troisième voie : la réglementation par procuration.
Les entreprises deviennent à la fois les constructeurs, les utilisateurs et, en partie, les arbitres de leur propre puissance. Elles définissent les contrôles. Elles désignent ceux qui les appliquent. Elles choisissent leurs auditeurs. Leurs conseils d’administration reçoivent ensuite les rapports. Elon Musk a résumé le paradoxe avec une formule particulièrement efficace : les entreprises vont en quelque sorte «corriger les devoirs les unes des autres». C’est certainement préférable à une entreprise qui corrige seule les siens. Mais cela ne répond pas à la question essentielle : qui fixe la règle du jeu ?
L’histoire de la régulation nous enseigne une chose simple. L’autorégulation fonctionne tant que les intérêts privés et l’intérêt public avancent dans la même direction. Lorsque les deux se séparent, la question n’est plus de savoir si l’entreprise est vertueuse. Elle est de savoir qui possède l’autorité nécessaire pour lui imposer une limite.
Le débat est d’autant plus sensible que l’IA n’est plus seulement une affaire de logiciels. Elle exige des data centers, donc de l’électricité, de l’eau, des terrains et des infrastructures. Trump défend leur expansion et promet que les entreprises feront bénéficier les communautés qui les accueillent. Mais force est de constater qu’aux États-Unis, ces installations suscitent déjà des résistances locales liées à leurs coûts et à leur empreinte. Le contraste est saisissant : plus la technologie devient systémique, plus sa gouvernance demeure volontaire.
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Et puis il y a cette autre décision de Trump, apparemment sémantique, mais qui ne l’est peut-être pas : abandonner progressivement l’expression «artificial intelligence» au profit de «super intelligence». Trump explique que l’intelligence n’est pas «artificielle», mais «extrême», «supérieure», «suprême». Il veut désormais que l’administration américaine parle de «SI».
Pourquoi changer les mots ? Parce que les mots changent aussi la perception de la réalité. «Artificial intelligence» suggère une intelligence fabriquée par l’homme, un outil créé par nous et donc, en principe, susceptible d’être contrôlé par nous. «Super intelligence» raconte une autre histoire. Le terme place immédiatement la technologie au-dessus de l’intelligence ordinaire. Il lui confère une puissance, presque une verticalité.
Ce n’est peut-être pas simplement un changement de vocabulaire. C’est un changement de récit. Dans cette nouvelle grammaire, le message politique devient limpide : il ne faut pas freiner la machine ; il faut apprendre à vivre avec sa puissance. La régulation viendra peut-être plus tard. Pour l’instant, les géants vont se surveiller eux-mêmes. Mais une question restera suspendue au-dessus de cette nouvelle architecture : si nous appelons désormais l’intelligence artificielle «super intelligence», qui surveillera une intelligence que nous avons nous-mêmes décidé de déclarer supérieure ?
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