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Le triangle des Chagos
Jusqu’ici, les Chagos ont surtout été racontés comme un tango à deux : Maurice face au Royaume-Uni. Une ancienne puissance coloniale face à un État décolonisé. Port-Louis demandant la restitution de son territoire, Londres défendant ses intérêts et Diego Garcia apparaissant comme le nœud militaire autour duquel tout le reste devait s’organiser. En 2026, cette géométrie est devenue trop étroite. Diego Garcia n’est pas seulement une question anglomauricienne. La base est au cœur de la stratégie militaire américaine dans l’océan Indien. Le Royaume-Uni en est le partenaire historique, les ÉtatsUnis, l’utilisateur stratégique majeur. Faire de Washington, DC, un acteur périphérique revient à décrire le théâtre sans son principal protagoniste.
Le traité signé le 22 mai 2025 entre Maurice et le Royaume-Uni a consacré une nouvelle architecture de souveraineté et de sécurité. Londres a reconnu la souveraineté mauricienne sur l’archipel tout en cherchant à garantir la continuité de l’exploitation de Diego Garcia. Juridiquement, l’accord est bilatéral. Stratégiquement, le dossier ne l’est plus.
C’est là que se trouve le changement de paradigme. Une négociation trilatérale n’est pas une négociation bilatérale à laquelle on aurait ajouté un troisième fauteuil. Le passage de deux à trois acteurs modifie la géométrie du pouvoir. Dans un face-à-face, les deux parties contrôlent l’agenda, mesurent leurs concessions et leurs lignes rouges. Dans un triangle, les intérêts se croisent, les dépendances se recomposent et les coalitions deviennent possibles.
Maurice parle au Royaume-Uni. Le Royaume-Uni parle aux États-Unis. Les États-Unis parlent à Maurice. Le triangle existe déjà dans les faits, même si la diplomatie continue largement de fonctionner par canaux séparés. C’est exactement ce qui se joue autour de Diego Garcia. Londres veut préserver sa relation stratégique avec Washington, DC. Washington, DC, veut garantir la continuité et l’efficacité de la base. Maurice veut exercer sa souveraineté tout en tenant compte de la fonction stratégique de Diego Garcia. Ces intérêts ne sont ni identiques ni nécessairement contradictoires. C’est précisément pourquoi ils peuvent être négociés ensemble.
Le parallèle avec le Groenland éclaire cette nouvelle géométrie. Le 22 septembre, à New York, le Groenland, le Danemark et les États-Unis ont signé ensemble un accord de sécurité. Le Groenland n’était pas simplement le territoire sur lequel Washington, DC, et Copenhague négociaient : il était à la table. La comparaison a évidemment ses limites. Le statut constitutionnel du Groenland n’est pas celui des Chagos. Le dossier chagossien reste indissociable de la décolonisation de Maurice et la Cour internationale de justice a établi en 2019 que cette décolonisation n’avait pas été légalement achevée. Mais la leçon diplomatique dépasse ces différences : lorsqu’un territoire possède une valeur stratégique qui excède largement sa superficie, sa population et ses frontières, celui qui en porte la souveraineté ne peut être absent de la définition de l’ordre sécuritaire qui s’y applique.
Il faut donc sortir du vieux réflexe du bilatéralisme. Diego Garcia n’est plus seulement un différend territorial entre Port-Louis et Londres. C’est une architecture de sécurité qui associe souveraineté mauricienne, intérêts britanniques, présence militaire américaine et stabilité de l’océan Indien. La négociation doit désormais refléter cette réalité. Cela ne signifie pas que le trilatéralisme serait une recette magique ou qu’il donnerait mécaniquement plus de poids à Maurice. Il changerait cependant la table, l’agenda et les leviers. Dans un tête-à-tête, Maurice doit convaincre Londres. Dans un triangle, les intérêts de Washington, DC, peuvent aussi être directement mis en regard des intérêts de Port-Louis. La sécurité américaine et la souveraineté mauricienne ne sont pas nécessairement des objectifs antagonistes. Elles peuvent devenir les deux faces d’un même règlement.
C’est précisément le point soulevé par Jean Claude de l’Estrac, ancien ministre et ancien président du Select Committee qui, en 1982, avait examiné le détachement des Chagos. Pour lui, après avoir épuisé les recours de la diplomatie internationale, de l’Organisation des Nations unies à la Cour internationale de justice, la voie reste la négociation. Mais pas nécessairement le tête-à-tête traditionnel. «Ce serait l’idéal», dit-il à propos d’une négociation tripartite entre Maurice, le Royaume-Uni et les États-Unis. Son diagnostic est aussi simple : tant que Washington, DC, refusera de discuter directement avec Port-Louis, Londres restera prisonnier de ses engagements envers les Américains et Maurice d’une négociation dont le véritable centre de gravité se trouve ailleurs. Le triangle est donc déjà là. Il ne manque plus que la table. Le véritable enjeu des Chagos n’est désormais plus seulement de savoir qui détient la souveraineté, mais qui participe à la définition de l’ordre stratégique qui l’accompagnera. La réalité géopolitique doit maintenant se muer en réalité de négociation.
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