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Ah, la vieillesse !

10 septembre 2026, 09:34

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«Savoir vieillir est le chef-d’œuvre de la sagesse et l’une des plus difficiles parties du grand art de vivre.» – Henri Frédéric Amiel

Du vieillissement de la population à la pension de vieillesse, les journaux en parlent, les politiciens en discutent, les actuaires s’arrachent les cheveux et le public s’en émeut. Mais qu’estce donc, au juste, que la vieillesse, ce phénomène qui touche près d’un quart de la population mauricienne ? Pour faire simple et court, vieillir est une maladie naturelle et incurable attrapée à la naissance. Elle vous suit tout au long d’une existence qui consiste à naître, s’agiter et disparaître. «C’est là tout le drame éphémère de la vie humaine», s’exclama laconiquement le professeur. Il y aurait effectivement tant à raconter sur une chose qui n’a pourtant pas beaucoup de sens, dit-il en jetant une bûche dans l’âtre de la cheminée, en cette froide matinée hivernale. Nous nous trouvions à Chamouny, sous un ciel gris déserté par les oiseaux. Victime des alizés, le gigantesque badamier avait abandonné ses feuilles à la pelouse désormais toute tachetée de rouge. «Voyez-vous, ajouta-t-il, le vieillissement, c’est l’étape ultime d’une vie conçue dans le feu de la passion pour se consumer progressivement, s’éteindre et devenir cendres.» Fort content de sa métaphore, il lança une autre bûche dans le feu qui se mourait dans les cendres de l’oubli.

Pour beaucoup, la vieillesse s’amorce à l’âge de la retraite professionnelle pour ensuite s’accélérer tel un véhicule sans frein engagé sur une voie descendante à sens unique. Quand cette liberté nouvellement acquise frappe insidieusement à la porte, se pose alors le problème de modifier sa vie au quotidien, de repenser sa place au sein d’une société assoiffée d’activités et, plus dramatiquement, de donner un sens à un futur vide d’avenir. Ce tournant de vie n’advient pas toujours facilement. Nombre de seniors appréhendent de se retrouver soudainement confrontés à l’oisiveté et à son corollaire, l’ennui, cette autre forme d’anxiété. L’ennui, c’est le vécu d’un adolescent à Curepipe un dimanche après-midi. Tuer le temps – la denrée la plus précieuse que nous ayons – devient alors une constante préoccupation. Pour vaincre le désœuvrement, les pensionnés font appel, avec plus ou moins de succès, à une panoplie de panacées. Certains peuplent les conseils d’administration, deviennent des entrepreneurs, des consultants, et que sais-je encore. D’autres se consacrent aux loisirs et aux divertissements, selon leurs moyens financiers ou leur état de santé. Et puis, nombreux sont ceux qui dépendent du monde virtuel et déshumanisant des réseaux sociaux. En fin de compte, toute cette gesticulation n’est souvent que dispersion dans le but de passer le temps et d’éviter d’être confronté à un vide intérieur. La vie se résume alors à un tissu d’habitudes au gré des mois, des semaines, des jours. Louables sont ceux qui s’efforcent de faire du bien autour d’eux en apportant un certain réconfort, ne serait-ce que par la générosité de leur présence et leur écoute.

La vieillesse, c’est avant tout la fuite du temps qui s’accélère, entraînant avec elle le déclin de l’esprit et du corps. Comme dans un brouillard, s’estompent alors des visages connus, des lieux visités, des moments vécus. À cet âge, les événements récents laissent souvent la place à la mémoire ancienne, titillée par des photos de famille jaunies, des chansons surannées et des films d’une autre époque, avec des acteurs depuis lors tous disparus. Se faufile ainsi la mélancolie, cette mémoire qui a tôt fait d’embellir les souvenirs, mais dont il faut aussi se méfier, car elle est souvent porteuse de tristesse. Bons ou mauvais, tous ces souvenirs sont, en quelque sorte, le journal intime que chacun porte en soi. Et puis il y a le déclin physique, ce miroir qui nous renvoie l’image d’un étranger au corps fatigué, désormais inapte à certaines tâches autrefois aisées. Vieillesse et vanité ne font pas toujours bon ménage ; témoin, ce scalpel qui ambitionne de ralentir la marche inexorable du temps. Et pourtant, combien éphémères et illusoires sont ces visages rabibochés, ces seins relevés. Que dire alors du troisième âge confronté à la misère, à la maladie, à la solitude ? Ces personnes courbées par le poids des années, entraperçues depuis le confort d’une voiture climatisée, cheminant péniblement à pied sur le bascôté de la route, sous la grisaille hivernale des hauts plateaux ou la canicule estivale des régions côtières !

Bien vieillir dans sa tête, c’est un voyage à la rencontre de soi-même, pour apprendre à mieux se connaître et à s’intéresser davantage aux autres. C’est cultiver une richesse intérieure longtemps occultée et émoussée par une vie active trop consacrée aux affaires et à la spéculation. Un enrichissement qui se veut affranchi du monde des apparences, dépouillé de l’inutile, débarrassé du superflu et conscient de l’instant présent. C’est aussi et avant tout le moment de prendre conscience de la rareté du temps car, pour apprendre à vivre, il est déjà trop tard, disait Aragon. L’occasion de procéder, en quelque sorte, à un vide-grenier, en faisant le tri dans l’accumulation de toute une vie, aussi bien matérielle que relationnelle, car la vieillesse aime le peu et la jeunesse le trop. Les saisons étant comptées, il devient urgent de ne pas les gaspiller en vaines fanfaronnades et en relations humaines stériles, répétitives et vides de contenu. Au fond de tout vieillard se trouve le regard lucide et désintéressé de celui qui voit et apprécie les choses à leur juste valeur, discernant ainsi le vrai des apparences et du paraître. Ne dit-on pas qu’en Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle ?

Reste, bien sûr, l’amitié, sur laquelle le temps n’a pas de prise.

En guise de conclusion – ou de consolation –, cette autre citation d’Amiel : «Dis-toi que tu es entré dans l’automne de ta vie, que les grâces du printemps et les splendeurs de l’été sont passées sans retour, mais que l’automne a aussi ses beautés.»

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