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Cachalots harcelés

Le business illégal prospère en toute impunité

6 septembre 2026, 19:00

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Le business illégal prospère en toute impunité

Malgré une interdiction formelle, la nage avec les cachalots continue d’être proposée et pratiquée dans les eaux mauriciennes. Sur les réseaux sociaux, des ressortissants étrangers, notamment chinois, mais également des opérateurs basés à Maurice, commercialisent ouvertement des sorties permettant aux touristes de nager ou de plonger à proximité de ces mammifères marins. Une activité illégale qui semble désormais s’inscrire dans une véritable industrie parallèle, avec tarifs, réservations, équipements et prestations vidéo à la clé.

Les offres circulent sans grande discrétion. Certaines présentent l’expérience comme n’importe quelle autre excursion touristique en mer. Le client réserve plusieurs heures à bord d’une embarcation, bénéficie du matériel nécessaire et peut même payer davantage pour repartir avec des images professionnelles de sa rencontre avec les cachalots.

Cette situation remet une nouvelle fois sur la table la question de l’efficacité des contrôles, alors que la réglementation mauricienne interdit aux opérateurs et aux skippers de permettre à leurs clients de nager, de plonger ou de pratiquer le snorkeling avec les baleines. Rs 7 000 la nage, Rs 23 000 les images. Les tarifs affichés donnent une idée de l’importance économique prise par cette activité. Une sortie de quatre à cinq heures est proposée à USD 150 par personne, soit environ Rs 7 000, avec un maximum de huit clients.

Palmes, masque et tuba sont compris dans le prix. Pour confirmer la réservation, un acompte de 50 % est réclamé. Mais le business ne s’arrête pas à la sortie en mer. La commercialisation s’étend aux images destinées à immortaliser l’expérience. Une prestation avec une GoPro est ainsi proposée à USD 150 supplémentaires. Pour un tournage professionnel réalisé avec une Sony A1, le tarif grimpe à USD 500, soit plus de Rs 23 000. Prix, réservation, équipement, tournage : tout est présenté comme une excursion touristique ordinaire, alors même que la mise à l’eau des clients pour nager avec les baleines est interdite.

Une interdiction qui ne semble plus dissuader

La multiplication de ces offres laisse apparaître les limites de l’application de la réglementation. Pendant que ce business prospère, les mammifères marins, eux, subissent une pression grandissante : multiplication des bateaux autour des groupes, nageurs mis à l’eau, poursuites et interactions répétées avec des animaux sauvages.

La présence humaine devient particulièrement préoccupante lorsqu’elle concerne des femelles accompagnées de leurs petits. Les cachalots ont un cycle reproductif lent, ce qui rend chaque jeune individu particulièrement important pour la population.

La situation soulève également une question centrale : où sont les autorités chargées de faire respecter la réglementation ? La Tourism Authority et la National Coast Guard figurent parmi les institutions directement interpellées par la persistance de ces pratiques.

Car si un opérateur peut proposer ouvertement sur les réseaux sociaux une activité interdite, trouver des clients, organiser une sortie en mer et leur permettre de se mettre à l’eau auprès des cachalots, la seule existence d’une interdiction dans les textes ne suffit manifestement plus.

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Joanna Bérenger : «toutes les solutions ont été données, il suffit de les appliquer»

Pour Joanna Bérenger, whip de l’opposition et députée du Fron Militan Progresis (FMP), la situation traduit avant tout un manque de volonté politique. Elle estime que les offres actuellement visibles démontrent que certains opérateurs ne craignent plus les conséquences d’une violation de la réglementation.

«Rien n’a avancé malheureusement. Le dossier montre bien à quel point les opérateurs se fichent totalement de la loi et de ses conséquences, sachant qu’ils ne seront pas interpellés parce que le ministre du Tourisme ferme les yeux, au détriment de notre biodiversité marine et du secteur touristique luimême», déplore-t-elle.

Elle met également en garde contre les conséquences à long terme pour l’image touristique de Maurice. «Quand il ne restera plus rien à voir, ils viendront pour quoi ? Nos belles autoroutes ?», lance-t-elle, dénonçant une activité qui, selon elle, «rapporte gros» mais se fait «sur le dos des cachalots».

La parlementaire affirme qu’un ensemble de propositions existe déjà pour renforcer le dispositif. «Toutes les solutions ont été données, il suffit de les appliquer», insiste-t-elle. Elle compte interpeller de nouveau le ministre du Tourisme au Parlement sur ce dossier.

L’un des principaux problèmes identifiés concerne, selon elle, l’harmonisation des différentes législations. Joanna Bérenger estime que les amendes prévues doivent être revues et que les dispositions de la Fisheries Act et des Dolphin and Whale Watching Regulations doivent être mieux alignées, les sanctions n’étant pas du même niveau.

Elle réclame également que le pouvoir de saisir les embarcations utilisées pour ces activités soit clairement inscrit dans la législation. Selon elle, lorsque des saisies avaient commencé à être effectuées en décembre 2025, l’effet avait été immédiat. «Le mot était passé rapidement et ça avait cessé. La situation s’était améliorée», soutientelle. Mais des interrogations sur l’interprétation des textes auraient ensuite conduit à l’arrêt de ces saisies. «Après, ils ont arrêté de saisir les bateaux et ça a recommencé de plus belle.»

Joanna Bérenger défend par ailleurs les officiers chargés des contrôles, estimant qu’ils disposent de la volonté nécessaire mais pas toujours du soutien institutionnel et des moyens dont ils ont besoin. À ses yeux, le renforcement des ressources humaines doit aller de pair avec des décisions politiques et des amendements législatifs.

La députée évoque aussi les recommandations déjà transmises aux autorités par des organisations de conservation, dont la Marine Megafauna Conservation Organisation. Parmi les pistes proposées figure l’instauration d’une contribution touristique permettant de financer davantage de ressources humaines et de moyens de surveillance.

Pour elle, l’argument du manque de financement ne peut donc justifier l’inaction. Elle rappelle également que les restrictions ne concernent pas uniquement les baleines et que certaines interactions avec d’autres espèces marines, notamment les tortues, sont elles aussi encadrées.

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#SaveTheBlu réclame des règles fondées sur la science

La question de l’encadrement des interactions avec les cétacés a pris une nouvelle dimension après le signalement, le 3 septembre, par #SaveTheBlu, d’une rencontre sousmarine impliquant un jeune cachalot. Selon l’organisation, des images reçues de volontaires montrent une personne semblant filmer l’animal tout en utilisant un dispositif de propulsion sous-marine.

L’organisation insiste particulièrement sur la vulnérabilité des jeunes cétacés. Un baleineau n’est pas simplement une version plus petite d’un adulte, souligne-t-elle. Chez le cachalot, la gestation dure environ 14 à 16 mois et les femelles donnent généralement naissance à plusieurs années d’intervalle. Durant son développement, le jeune acquiert progressivement ses capacités physiques, sociales, acoustiques et de plongée sous la protection de sa mère et du groupe.

#SaveTheBlu attire aussi l’attention sur un aspect moins visible : l’environnement acoustique. Les cachalots utilisent l’écholocalisation pour localiser leurs proies et comprendre leur environnement sous-marin. Pour l’organisation, les perturbations ne doivent donc pas être évaluées uniquement à partir des réactions visibles de l’animal.

L’utilisation de dispositifs de propulsion sous-marine mérite, selon elle, un encadrement spécifique. La question n’est pas de considérer ces équipements comme intrinsèquement dangereux, mais d’évaluer ce qu’ils permettent de faire autour d’un animal sauvage. Une augmentation de la vitesse et de la maniabilité d’un nageur peut modifier la distance d’approche, la durée d’une interaction ou la possibilité de suivre un cétacé.

Sous l’impulsion de son conseiller scientifique, le professeur Olivier Adam, et de son consortium scientifique, #SaveTheBlu estime que les pressions acoustiques, physiques et liées à la proximité peuvent entraîner des réactions physiologiques qui ne sont pas nécessairement perceptibles extérieurement.

Vers un standard national pour filmer les cétacés ?

#SaveTheBlu propose ainsi la création d’un standard national encadrant les tournages impliquant des cétacés. Celui-ci pourrait définir les distances d’approche, interdire ou limiter la poursuite et l’interception des animaux, fixer la durée maximale des rencontres, réglementer l’accès sous l’eau et l’utilisation d’équipements de propulsion, tout en imposant des protections renforcées lorsqu’un baleineau ou un groupe mère-petit est présent. L’organisation réclame également davantage de précision dans les permis de tournage professionnels. Une autorisation devrait, selon elle, indiquer clairement qui est habilité à filmer, quelles espèces peuvent être approchées, où et quand l’activité peut avoir lieu, quels équipements peuvent être utilisés et dans quelles circonstances l’opérateur doit immédiatement interrompre l’interaction.

#SaveTheBlu considère que ces conditions devraient être suffisamment transparentes pour permettre un contrôle efficace et renforcer la confiance du public.

L’organisation plaide parallèlement pour un recours accru aux outils scientifiques. Des hydrophones et des systèmes de surveillance acoustique passive peuvent notamment détecter les vocalisations des cachalots et contribuer à mieux comprendre leur répartition et leur comportement.

L’intégration de ces technologies dans les zones sensibles permettrait, selon #SaveTheBlu, de passer d’un système reposant essentiellement sur des interventions après constatation d’une infraction à une gestion davantage fondée sur les données scientifiques.

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Questions à... Lana Barteneva : «Un sentiment d’impunité s’installe»

La Marine Megafauna Conservation Organisation (MMCO) a soumis une série de recommandations au ministère du Tourisme pour mieux encadrer le whale watching. Plus d’un an après vos premières démarches, estimez-vous que le gouvernement a suffisamment agi ?

Malheureusement, non. Le problème n’est plus un manque d’informations ou de solutions. La révision de la réglementation est discutée depuis près de quatre ans, depuis le précédent gouvernement. De nouvelles règles ont été élaborées et largement discutées, et la MMCO a également soumis au ministère du Tourisme des recommandations détaillées, fondées sur les données scientifiques, les bonnes pratiques internationales et le contexte mauricien.

Ce qui nous préoccupe particulièrement, c’est de voir cette question présentée comme un conflit entre opérateurs et organisations de conservation. C’est une fausse opposition. Les opérateurs responsables, les autorités et les organisations de conservation partagent le même intérêt : maintenir une activité de whale watching viable dans 10, 20 ou 30 ans.

Nous proposons de maintenir le plus grand nombre possible d’opérateurs, mais dans les limites que les animaux peuvent supporter. Aujourd’hui, le problème est l’absence de règles suffisamment efficaces et, surtout, d’un véritable enforcement. Le prix de cette absence de contrôle est payé à la fois par les animaux et par les opérateurs qui essaient de travailler de manière responsable.

Vous alertez sur la présence parfois de plus de 35 bateaux autour des cétacés et sur les perturbations observées chez les cachalots. Quelle est aujourd’hui la situation sur le terrain : s’est-elle améliorée ou aggravée ?

Nous ne constatons pas d’amélioration. D’après nos observations et ce qui continue d’apparaître quotidiennement sur les réseaux sociaux, la situation reste au minimum aussi préoccupante et, sous certains aspects, s’aggrave. Lors des périodes de forte activité, des dizaines de bateaux continuent à se concentrer autour des mêmes animaux. Or, nous parlons de moins de 30 cachalots résidents, principalement des femelles et des jeunes.

Nos recherches à long terme montrent une augmentation des comportements d’évitement, des perturbations du repos et des interactions sociales. Nous observons également une hausse de la mortalité et une modification d’une structure d’âge auparavant stable, notamment une diminution du nombre de femelles adultes. Pour une population aussi petite, ce sont des signaux particulièrement préoccupants.

Nous ne sommes plus au stade où il faut démontrer qu’un impact existe. La base scientifique est aujourd’hui suffisante. La vraie question est : qu’attendons-nous pour agir ? Si nous attendons que le déclin ou la disparition des animaux devienne évident pour tout le monde, il sera trop tard.

Malgré l’interdiction, des opérateurs continueraient à proposer ou à promouvoir la nage avec les cachalots. Pourquoi, selon vous, les autorités ne parviennent-elles pas à faire respecter cette interdiction ?

Le problème n’est pas principalement l’absence de loi, mais l’absence d’une application cohérente de cette loi. La nage avec les baleines est interdite à Maurice depuis 2012, mais cette activité continue d’être ouvertement promue. Lorsque des infractions visibles restent pendant des années sans conséquences réelles, un sentiment d’impunité s’installe.

Il existe aussi un problème institutionnel. Le whale watching est avant tout une activité touristique, pratiquée par des opérateurs touristiques et réglementée dans ce cadre. Les autorités touristiques ont donc une double responsabilité : développer l’activité touristique, mais aussi l’encadrer. Cela crée une tension évidente lorsque la croissance du nombre de visiteurs ou d’opérateurs devient prioritaire par rapport à la durabilité de la ressource elle-même.

Mais le développement touristique ne peut pas être considéré indépendamment de ses limites écologiques. Si l’on parle réellement de tourisme durable, il faut accepter qu’à un certain niveau de pression, des limites deviennent nécessaires. La durabilité ne peut pas rester un mot abstrait utilisé dans les stratégies et les discours.

Il faut donc non seulement de meilleures règles, mais aussi une volonté politique claire de les appliquer et un mécanisme capable d’assurer un contrôle réel et quotidien sur l’eau.

Parmi vos recommandations figurent le retrait immédiat et permanent de la licence en cas de nage avec les baleines ainsi que la création d’une unité spécialisée de contrôle. Ces mesures sont-elles indispensables ?

Pour nous, l’essentiel est que les mêmes règles s’appliquent réellement à tous. Nous avons parlé avec de nombreux opérateurs, et beaucoup reconnaissent eux-mêmes que la situation actuelle n’est pas durable et que la nage avec les cachalots doit cesser. Certains nous disent très clairement qu’ils sont prêts à arrêter, à condition que tout le monde arrête.

Tant que certains respectent les règles tandis que d’autres obtiennent un avantage commercial en les enfreignant, le système entretient lui-même le désordre. Cette compétition permanente pour être toujours plus près des animaux augmente la pression sur les cachalots, dégrade la qualité du whale watching et accroît les risques de collisions et d’accidents, y compris pour les personnes.

C’est pourquoi une unité spécialisée de contrôle nous paraît essentielle. Les autorités nous ont souvent expliqué que les moyens humains et financiers étaient limités. Nous avons donc proposé une solution concrète : une petite contribution de conservation intégrée au prix de chaque excursion, versée directement au système public de contrôle et spécifiquement destinée à financer le fonctionnement de cette unité – patrouilles, bateaux, surveillance et enforcement.

Autrement dit, l’industrie financerait elle-même le dispositif nécessaire pour maintenir l’ordre dans son propre secteur. Un contrôle efficace protège les animaux, protège les opérateurs responsables contre la concurrence déloyale et assure la viabilité de l’industrie sur le long terme.

Vous estimez qu’il ne resterait qu’environ 25 cachalots résidents autour de Maurice. Si aucune réforme sérieuse n’est mise en œuvre rapidement, quel est concrètement le risque pour cette population dans les prochaines années ?

Il faut comprendre qu’il ne s’agit pas simplement de moins de 30 animaux indépendants. C’est une très petite population socialement structurée, composée principalement de femelles et de jeunes, avec des liens familiaux et sociaux très forts. La perte de quelques femelles adultes ou la déstabilisation de ces groupes peut donc affecter l’ensemble de la population.

Il existe deux risques majeurs. Le premier est un déclin démographique progressif : mortalité accrue, diminution du nombre de femelles adultes, perturbation de la reproduction et, à terme, réduction de la population. Le second est un changement d’utilisation de l’habitat. Si la pression devient intolérable, les groupes peuvent commencer à éviter les zones côtières les plus perturbées, voire cesser de les fréquenter régulièrement.

Et cela pourrait changer très rapidement la réalité du whale watching. Il ne faut pas imaginer une diminution parfaitement progressive, avec un animal en moins chaque année. Si un groupe social cesse d’utiliser cette zone, les animaux peuvent partir ensemble. Pour l’industrie, le résultat peut alors être brutal : il n’y aura tout simplement plus de cachalots accessibles à l’observation.

Nous pouvons discuter du nombre de bateaux ou de licences. Mais une condition n’est pas négociable : pour qu’il y ait du whale watching, il faut d’abord qu’il reste des cachalots.

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