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Interview…
Alain Jeannot : «Le permis à points seul ne pourra modifier les comportements»
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Interview…
Alain Jeannot : «Le permis à points seul ne pourra modifier les comportements»
Alors que le bilan routier s’établit à 100 morts du début de l’année à hier, Alain Jeannot appelle à des mesures plus fortes. Contrôles, caméras, sensibilisation, permis à points, road rage et vulnérabilité des deuxroues : le président de Prévention Routière Avant Tout passe en revue les principaux défis de la sécurité routière.
Maurice compte déjà 100 morts sur les routes depuis le début de l’année. Comment analysez-vous ce bilan ? Qu’est-ce qui explique que nous n’arrivions toujours pas à enrayer durablement la mortalité routière ?
Cette année est très particulière et demande une analyse qui tienne compte de paramètres divers. Lorsque le permis à points avait été introduit en 2013, la moyenne du taux de fatalité routière a chuté de 14 % ! Il est passé de 12,8 pour 100 000 habitants pour la période 2010-2012 à 11,2 pour 100 000 habitants pour la période 2013-2015.
Ce système, à cette époque, a fort probablement contribué à cette baisse, d’autant plus qu’il y a eu une augmentation de caméras fixes contre la vitesse excessive en parallèle.
Le fait que le taux de fatalité ait augmenté de 7 % après l’abolition du système (me basant sur les années 2016 à 2019) tend à confirmer l’idée que le permis à points avait eu un impact à sa première introduction. Or, à première vue, cette mortalité routière à la hausse après la réintroduction du permis à points est étonnante. Il faudrait faire une analyse en profondeur dans les meilleurs délais. J’ai tout de même mon opinion sur la question.
Craignez-vous que Maurice ter mine une nouvelle fois l’année avec un bilan particulièrement lourd ?
Oui, si les mesures adéquates ne sont pas prises, le bilan pourrait définitivement être plus lourd que l’année dernière et les trois années précédentes.
Parle-t-on principalement d’un problème de comportement des conducteurs ou existe-t-il également des failles dans notre politique nationale de sécurité routière ?
La sécurité routière repose sur cinq piliers : des usagers de la route sûrs, des véhicules sûrs, des routes sûres, des vitesses sûres et une excellente prise en charge post-accident.
Il y a certainement des améliorations à apporter à toutes ces échelles qui, souvent, dépendent non seulement de notre politique nationale de sécurité routière, mais aussi d’autres politiques nationales comme celle de l’éducation. Est-ce que l’éducation au civisme obligatoire et évaluée dans les institutions scolaires ne contribuerait-elle pas à souligner les valeurs citoyennes et universelles telles que le respect d’autrui et des lois, qui sont si déterminantes pour le partage de la route en toute sécurité ?
Excès de vitesse, alcool, drogue, téléphone portable, imprudence… Quels sont aujourd’hui les comportements qui causent le plus d’accidents mortels à Maurice ?
Tous ces comportements mentionnés peuvent être réunis sous une ombrelle : le manque de respect ! Manque de respect pour le code de la route qui proscrit toutes ces dérives, mais aussi manque de respect pour la vie, la nôtre et celles de ceux qui partagent la route avec nous. De ces comportements, la vitesse excessive et la conduite sous l’effet de la drogue ou de l’alcool sont à l’origine de beaucoup d’accidents mortels.
Après plusieurs mois d’application, quel premier bilan faites-vous du permis à points ? A-t-il réellement commencé à modifier le comportement des automobilistes ?
C’est difficile de faire un bilan sur quelques mois, mais il est clair que le permis à points seul ne pourra modifier le comportement des usagers de la route. Il faut aussi une sensibilisation ciblée qui utilise toutes les plateformes. Le mauvais comportement doit être repéré pour qu’il puisse être soumis au régime répressif.
Les quelque 600 000 automobilistes et motocyclistes qui circulent ne peuvent être surveillés par un nombre correspondant de policiers. Toutefois, il serait souhaitable de multiplier les moyens de repérer les offenses. En dix ans, notre flotte de véhicules a augmenté de 50 % et notre réseau routier de 27 %. Par contre, le nombre de caméras fixes contre la vitesse n’a augmenté que de 15 %. Honnêtement, je pense que, valeur du jour, la soixantaine de caméras fixes est insuffisante.
Or, pour que le comportement change en profondeur, les mesures doivent être encore plus cohérentes.
Lors de l’introduction du permis à points, vous aviez estimé que la répression était nécessaire. Plusieurs mois après, considérez-vous que les contrôles et les sanctions sont suffisamment dissuasifs ?
Les sanctions sont assez dissuasives, mais cette dissuasion dépend de la multiplication des contrôles et de l’application effective et visible des sanctions de manière régulière.
J’ai aussi ajouté, lors de l’introduction du permis à points, que seule la répression ne suffit pas. Qu’il faudrait aussi revisiter l’écosystème et les piliers satellitaires tels que la sensibilisation, les infrastructures, les modes de déplacement. C’est tout un ensemble. Pensezvous qu’avec un parc de véhicules composé de 36 % de deux-roues motorisés, nous pouvons atteindre une performance de cinq fatalités par 100 000 habitants ? Aucun pays au monde avec un tel profil n’affiche une telle performance. Il faudrait, dans le long terme, travailler pour revisiter nos modes de déplacement et notre exposition par kilomètre parcouru selon les catégories de véhicules. Je suis très heureux qu’une étude sur le transport public vienne d’être réalisée par l’UoM.
Faudrait-il renforcer les contrôles automatiques, notamment à travers les radars et les caméras, plutôt que de dépendre principalement de la présence policière sur les routes ?
C’est clair. C’est une nécessité, tout en sachant que cela a un coût.
Avez-vous le sentiment que le road rage et l’agressivité entre automobilistes prennent de l’ampleur à Maurice ? Si oui, comment lutter contre ce phénomène ?
Absolument ! 237 cas de janvier 2022 à octobre 2025, cela fait une moyenne de 63 cas de road rage par an, alors qu’à Singapour, qui dispose d’un million de véhicules, le nombre de cas rapportés à la police en 2021 était de 36. Nous retournons aux valeurs universelles qui sont en grande difficulté à Maurice, faut-il le dire. Dans le moyen et long terme, l’éducation au civisme est essentielle. Dans le court terme, il faut une répression visible dans les médias, avec des cas de sanctions contre ceux qui ont commis cette offense. Les cas de road rage doivent être logés à une enseigne différente d’une simple agression.
Faut-il identifier officiellement les principaux «black spots» du pays et rendre publics les chiffres d’accidents enregistrés sur ces axes afin de mieux cibler les interventions ?
Plusieurs black spots sont officiellement connus. Notre ONG a d’ailleurs fait placer 20 panneaux avertisseurs dans dix de ces black spots, il y a une dizaine d’années. Toutefois, leur nombre et leur location évoluent au fil des années en fonction des «clusters of accidents» qui surgissent à des endroits spécifiques. Ce sont des données qui sont gérées par les autorités. Ce serait souhaitable, dans la mesure du possible, de placer des caméras près de ces black spots et de poursuivre leur identification visible à travers les panneaux.
Les motocyclistes restent particulièrement vulnérables sur nos routes. Quelles mesures spécifiques devraient être mises en place pour réduire les accidents impliquant les deux-roues ?
Premièrement, réduire leur exposition en proposant des alternatives au mode de déplacement, telles qu’un réseau de transport public plus performant. Puis, assurer un meilleur entretien des routes. Les nids-de-poule, c’est souvent mortel pour les deuxroues ! Ensuite, une meilleure formation et un contrôle ciblé sur le comportement.
Si vous aviez aujourd’hui trois mesures urgentes à imposer au gouvernement pour faire baisser le nombre de morts sur les routes avant la fin de l’année, quelles seraient-elles ?
Multiplication visible des contrôles policiers, surtout pour la vitesse et aussi la nuit ! Revoir les marquages de route et les panneaux dans les environs des endroits où il y a des clusters répétitifs d’accidents dans un premier temps, mais étendre à d’autres endroits dans les meilleurs délais.
Redoubler la sensibilisation. Une campagne contre la vitesse excessive et une autre contre les dépassements imprudents dans les semaines à venir seraient souhaitables. Il est bon de noter que plus de 70 % des accidents causant morts ou blessés surgissent lors d’un dépassement.
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