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Toxicomanie
La drogue, une spirale qui dépasse le consommateur
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Toxicomanie
La drogue, une spirale qui dépasse le consommateur
Du meurtre d’un nourrisson de sept mois aux agressions et scènes de violence qui inquiètent dans plusieurs quartiers, la drogue ne se résume plus à une affaire de trafic ou de consommation. Elle s’invite dans les foyers, bouleverse les familles et nourrit un sentiment d’insécurité. Derrière les statistiques, il y a des parents qui ne reconnaissent plus leurs enfants, des jeunes qui peinent à sortir de la dépendance et des victimes qui, parfois, n’ont rien à voir avec la drogue.
Un bébé de sept mois. Une vie qui venait à peine de commencer. Et une famille aujourd’hui plongée dans l’horreur. Le drame survenu dimanche à Roche-Bois, où un nourrisson a été mortellement agressé à l’arme blanche, a une nouvelle fois placé la question de la toxicomanie au centre des préoccupations. Le père de l’enfant, âgé de 30 ans, a été arrêté et provisoirement inculpé de meurtre.
Selon les premiers éléments de l’enquête, la police soupçonne qu’il aurait pu être sous l’influence d’une substance intoxicante au moment des faits. Il est également connu de l’Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU) dans une affaire datant de 2020, liée à la possession de drogue synthétique. Des proches ont, de leur côté, affirmé qu’il était dépendant, notamment au «synthé» et au Brown Sugar.
Ces éléments devront toutefois être établis par l’enquête et la justice. Mais au-delà de ce drame une question s’impose : jusqu’où la drogue s’est-elle installée dans la société ? Les chiffres officiels donnent une partie de la réponse. En 2024, 4 373 infractions liées à la drogue ont été enregistrées, contre 4 205 en 2023. Le taux d’infractions est ainsi passé de 3,3 à 3,5 pour 1 000 habitants.
Le cannabis reste associé au plus grand nombre d’infractions, avec 40,9 %. Mais les cannabinoïdes synthétiques représentent maintenant 27,6 % des infractions, tandis que l’héroïne compte pour 15,4 %. En 2024, l’Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU) a enregistré 3 451 affaires liées à la drogue et procédé à 2 520 arrestations. Des chiffres qui témoignent de l’ampleur du phénomène, mais qui ne permettent pas de mesurer tout ce qui se passe derrière les portes des maisons.
La drogue ne touche pas uniquement celui ou celle qui la consomme. Elle atteint souvent toute une famille. C’est le constat fait par Abbas Doorgahed, qui accueille dans son centre à Vacoas des hommes désireux de sortir de la dépendance. Certains, après plusieurs rechutes, disent craindre de quitter le centre, par peur de retrouver les mêmes habitudes et de céder de nouveau à la tentation.
Il témoigne : «Tou kalite model mo finn trouve, depi so zenfan 13 an ziska so pli vie. Ladrog li pa get rezion, ni cous sosial. Ena plisier profesionel finn tomb dan ladiksion. Mem zenfan minis inn vinn la». Pour lui, le problème dépasse largement les questions de trafic et de répression. Il appelle les organisations non gouvernementales (ONG), les travailleurs sociaux, les autorités et toutes les personnes souhaitant contribuer à la lutte contre la toxicomanie à unir leurs efforts. Il se souvient notamment des parents qui, dépassés par la situation, venaient chercher de l’aide.
Il raconte : «Sa inn koumanse ena dis-15 an, kan bann dimounn inn koumans tap nou laport dir ki bann zenfan pe kokin tou dan lakaz. Mo dir bann paran-la : ‘Vinn kit ou zenfan, ou refer ou lakaz.’ Lerla bann lezot paran koumans vini.». Derrière cette image se dessine une réalité particulièrement dure : des familles qui ne savent plus comment protéger un proche devenu dépendant.
Parmi ceux qui tentent aujourd’hui de se reconstruire figure un ancien policier de 30 ans, originaire de Port-Louis. Il avait intégré la police à l’âge de 18 ans avant de rejoindre l’unité policière des chiens renifleurs. Son travail l’a ensuite conduit à participer à des opérations d’infiltration. C’est dans cette période qu’il affirme avoir lui-même sombré dans la drogue.
Il confie : «Apre mo’nn rant dan lekip Rottweiler. Mo’nn koumans fer infiltrasion. Letan mo pe fer sa mem ki mo’nn tomb dan yen. Kan ou dan yen, ou pa pans nanie ni personn. Zis ladrog ki inportan». Père d’un jeune enfant, il avait été retrouvé en possession de drogue sur son lieu de travail. Il avait alors été arrêté et condamné à six mois d’emprisonnement. À sa sortie, une décision est prise avec sa famille : pousser la porte du centre de bhai Abbas Doorgahed.
Aujourd’hui, il dit avoir retrouvé une certaine sérénité. Mais il préfère rester au centre, précisément parce qu’il redoute le retour à la vie extérieure et la tentation de replonger. Son témoignage illustre l’un des grands défis de la réhabilitation : sortir de la drogue ne signifie pas nécessairement être à l’abri d’une rechute.
Pour certains, la dépendance commence très jeune. À Mahébourg, un jeune homme de 22 ans raconte avoir consommé sa première cigarette synthétique alors qu’il n’avait que 15 ans, lors d’une fête d’anniversaire. Il raconte : «Mo ti ena 15 an. Enn fami inn vini, li ti amenn simik ek linn dir mwa seye. Apre enn zour, mo mem mo’nn le rode, mo dir mo anvi resey sa. Dan mo latet mo ti panse ki mo pou zis reseye apre fini, me mo’nn tase. Boukou larzan finn fini ar sa».
Ce qui devait être une expérience ponctuelle est progressivement devenue une dépendance. Son histoire fait écho aux inquiétudes liées à la circulation des cannabinoïdes synthétiques, dont la présence reste importante dans les statistiques liées aux drogues à Maurice.
En 2024, le laboratoire de police scientifique a confirmé 3 268 cas de substances illicites saisies. Les nouvelles substances psychoactives représentaient 28,8 % de ces cas, derrière le cannabis, à 46,1 %, mais devant l’héroïne, à 17,9 %.
Le phénomène est d’autant plus difficile à combattre que de nouvelles substances apparaissent rapidement et que leurs effets peuvent varier considérablement. Une évaluation menée par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) en 2024 avait notamment identifié Maurice comme un important utilisateur de cannabinoïdes synthétiques dans la région.
Pour les familles, la dépendance représente aussi un combat quotidien. Shameem Korimbocus est aujourd’hui confronté à cette réalité. Son fils est incarcéré à la prison de GrandeRivière. Malgré tous les efforts entrepris pour l’aider, il dit avoir été confronté à l’impuissance face à la dépendance de son enfant. «Mo’nn met enn ros lor mo leker. Mo’nn fer zis tou pou mo zenfan sorti ladan, malerezman li pa finn ena volonte. Linn vann tou seki ena pou li al droge», lâche-t-il.
Cette situation rappelle que la dépendance ne se résume pas à une question de volonté. Elle peut entraîner des conséquences sociales, familiales et judiciaires lourdes, jusqu’à la rupture des liens et à l’endettement ou la vente des biens familiaux pour financer la consommation.
En 2024, 1 081 personnes ont été admises dans des établissements publics de santé pour des problèmes liés à la consommation de drogues. Parmi elles, 985 étaient des hommes et 96 des femmes. Plus de 73 % des admissions concernaient des personnes âgées de 18 à 39 ans.
Dans les quatre unités d’addictologie du ministère de la Santé, 500 nouvelles personnes ont recherché un traitement au cours de la même année. À cela s’ajoutent 991 nouveaux cas pris en charge par différentes ONG spécialisées dans la réhabilitation, les soins et l’accompagnement.
La prise en charge passe également par le traitement à la méthadone. En 2024, 1 849 nouveaux cas ont fréquenté les centres de traitement à la méthadone et 1 710 personnes ont été mises sous méthadone. Ces données montrent l’importance du dispositif de soins, mais aussi l’ampleur des besoins.
Le gouvernement a d’ailleurs reconnu que les capacités de réhabilitation dans le secteur public demeurent limitées et que le suivi psychologique ainsi que l’accompagnement post-traitement doivent être renforcés.
La question n’est donc plus seulement de savoir comment empêcher la drogue d’entrer à Maurice. Il faut également se demander comment empêcher une personne déjà dépendante de sombrer davantage et comment l’aider à reconstruire sa vie après la consommation.
Pour Ishtiyaq Caunhye, travailleur social, les conséquences dépassent largement les familles directement touchées. Il affirme : «Akoz ladrog, nou bann zen pe fini ek nou workforce inn diminie. Nou pe bizin amenn profesionel depi lezot pei pou travay. Nou finn pran langa zman pou kas lerin baron ladrog. Pena enn plas dan Moris kot ladrog pa disponib ek tou zeness kone kot sa li disponib». Il lance un appel à ceux qui souhaitent s’engager dans cette lutte à rejoindre les initiatives visant à accompagner les personnes dépendantes.
Car derrière chaque arrestation, chaque saisie et chaque statistique, il y a une réalité beaucoup plus difficile à quantifier : celle des familles qui attendent un changement, des jeunes qui tentent de sortir de l’addiction et des personnes qui, après une rechute, cherchent une nouvelle chance.
Le drame de Roche-Bois rappelle brutalement que les conséquences de la toxicomanie peuvent parfois dépasser celui qui consomme et atteindre les personnes les plus vulnérables. La lutte contre la drogue ne peut donc pas se limiter à la répression. Elle passe aussi par la prévention, la prise en charge, la réhabilitation et, surtout, par la capacité de la société à ne pas abandonner ceux qui tentent de s’en sortir.
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