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Questions à…
Emmanuel D’Offay : «Je revendique mon africanité»
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Questions à…
Emmanuel D’Offay : «Je revendique mon africanité»
Emmanuel D’Offay,artiste seychellois.
L’artiste seychellois explore avec «Forgotten Saints» les vies invisibilisées par l’Histoire : les victimes de l’esclavage dont il révèle la dignité, les visages, les regards et les émotions, dépassant l’image de la victime anonyme pour restituer témoins et survivants. Son exposition est visible au centre Nelson Mandela du 21 août au 20 septembre. Il nous partage son histoire et son parcours…
■ Comment avez-vous accueilli cette invitation du Centre Nelson Mandela ?
C’était un grand plaisir et c’est toujours un plaisir. C’était mon but de partager mon travail et de faire connaître au monde ce que je fais. Mon parcours a commencé à Maurice, mais je souhaite aller plus loin. Je remercie le Centre Nelson Mandela de me donner l’occasion de faire cette exposition.
■ Votre travail sur l’esclavage ne date pas d’hier. Pourquoi cette histoire vous poursuit-elle artistiquement depuis autant d’années ?
D’abord, remettons les choses dans leur contexte. J’ai toujours eu envie d’être peintre. Parfois, malheureusement, le parcours d’une vie change et vous devenez bureaucrate. Après ma retraite, je suis devenu peintre à plein temps, mais je n’ai jamais vraiment arrêté de peindre. En 1990, j’ai rencontré Tony Mathiot, qui m’a donné une copie du registre des esclaves, et cela m’a touché personnellement. Je n’ai jamais su pourquoi. Peut-être que les gens vont se poser la question : un blanc aux yeux bleus, en plus artiste, qui a vu l’opportunité de prendre le thème de l’esclavage parce que tout le monde en parle et il utilise cela dans son art pour son propre bénéfice.
Ce n’est pas le cas. Je revendique mon africanité. D’après mon ADN, j’ai 6 % de sang du Ghana et 15 % de sang du Mozambique. Je me sens plus à l’aise avec la culture africaine qu’avec la culture européenne. Cette démarche justifie mon combat personnel. L’esclavage, c’est la cruauté et le pire génocide qu’il y ait eu dans le monde entier. On montre souvent l’esclavage comme des personnes enchaînées. J’avais envie d’utiliser ces portraits pour pousser le monde à réfléchir plus loin que la souffrance, à voir ce qu’elle a engendré et ce qu’elle peut nous transmettre en tant qu’humains.
Quand j’ai vu ces visages, je me suis dit qu’ils ne méritaient pas de rester dans les archives. Le monde doit les voir pour savoir qu’ils ont existé et ressentir des émotions en voyant mes tableaux. Ça doit éveiller les consciences et provoquer le débat sur ce qui s’est passé. Si nous sommes là aujourd’hui, c’est grâce à ces esclaves, car c’est dans la souffrance qu’il y a l’humilité, l’amour et la sainteté.
■ L’exposition s’appelle «Forgotten Saints». Pourquoi cette allusion aux saints ?
Je voulais challenge la sainteté dans le concept de la religion catholique, où on parle de miracles et de tout un processus. À travers la prière que les mamans faisaient autrefois pour protéger leurs enfants contre les coups de fouet et atrocités de l’époque, n’estce pas là aussi une forme de sainteté ? Pour moi, ces gens-là sont des saints. À travers tout ce qui s’est passé, même en ce moment, ce sont des personnes qui ont un cœur, une âme et des sentiments. C’est ce que montre mon ouvrage.
L’expression est très importante dans mon travail. D’ailleurs, je mets beaucoup d’accent sur les yeux car je considère que les yeux et la mémoire de ces gens sont importants. Je fais mes ouvrages en utilisant des symboles ou tissus africains. Ils ont leurs saints, mais pas les yeux bleus aux grands cheveux comme beaucoup veulent le faire croire. Je veux montrer que l’esclavage était là avec son mauvais côté, mais qu’il y a aussi le côté humain et social, et son impact sur nos jeunes de demain. C’est tout un questionnement auquel j’ai envie de répondre à travers mon travail.
Ce que je fais n’est pas à vendre, mais destiné à élever la conscience humaine. Je ne suis pas intéressé par l’argent. Vendre un de mes tableaux, c’est comme vendre une partie de moi-même. C’est pour cela que, si je dois vendre, je vends à des gens qui ressentent la même chose que moi ou qui ont une connexion avec mes tableaux.
■ Vous dites ne pas être un blanc aux yeux bleus qui fait du «business» sur l’esclavage. Avez-vous déjà eu cette critique que vous n’avez pas le droit de parler d’esclavage parce que vous êtes blanc ?
Oh oui. Une fois, on m’a posé la question. Cela m’a poussé à aller faire un test ADN pour prouver ma revendication. Il est important de voir que dans l’histoire des Seychelles, il n’y a pas de «blancs». 99,9 % des «blancs» aux Seychelles ont du sang africain. À travers mon tableau, j’ai envie de montrer que, peu importe la couleur de peau et ce qui est arrivé, nous sommes des humains avant tout, et que ce qui s’est produit dans le passé ne doit pas se reproduire. Le fameux trafic humain, par exemple, terme qu’on utilise aujourd’hui, c’est l’esclavage. Nous, en tant qu’artistes, il est temps pour nous de nous réapproprier ce qui s’est produit.
■ Avant votre rencontre avec Tony Mathiot, quelle était votre perception de l’esclavage ? Aviez-vous facilement accès aux informations à ce sujet ?
L’esclavage a toujours été masqué et même jusqu’à aujourd’hui. Ce n’est pas enseigné dans les écoles. C’est un des pires génocides et l’un des plus meurtriers, mais à l’école on enseigne l’histoire d’Hitler, le nombre de Juifs qu’il a tués. En parallèle, combien d’esclaves ont été martyrisés et torturés, mais on ne parle pas de ça. Vous voyez l’hypocrisie. On doit arrêter de cacher cette partie de l’histoire, car cela risque d’endommager gravement l’avenir de notre future génération.
Aujourd’hui, certains jeunes disent qu’ils se sentent américanisés et on le voit dans les vêtements qu’ils portent. Aujourd’hui, on est bombardé par la globalisation, au point qu’on en oublie qui nous sommes. Aux Seychelles, j’entends des gens dire «Je suis seychellois d’origine bretonne». Non. Tu es seychellois, tout court. Il faut l’accepter. Mo kontan kan mo tann enn dimounn dir li enn Morisien. Se tou. E kan ou enn Morisien ou enn Kreol. C’est toutes ces questions que je me pose et que j’ai envie de transmettre à travers mes tableaux. C’est une exposition que je ne pourrai jamais répéter.
■ Selon vous, à qui profitait le fait de faire oublier l’esclavage, au point qu’aujourd’hui on soit obligé de penser à la réparation ?
Aux colons. Soyons honnêtes avec nous-mêmes. L’histoire de l’esclavage est écrite par les colons. Il y a quelque chose dont on ne parle pas : c’est la colonisation culturelle. La tendance aujourd’hui, c’est quoi ? Qui fournit les produits de maquillage ? L’Europe et l’Amérique. Et ils vous font croire qu’il faut mettre du rouge à lèvres pour être plus jolie. Au fil des années, les gens ont perdu leur identité.
Combien de femmes, aujourd’hui, vont dans les salons de coiffure pour refaire leurs cheveux naturels d’une manière qui leur plaît ou pour faire comme ce qui est montré à la télé ? On perd notre identité comme ça, et on perd l’intérêt de chercher cette identité. J’ai envie de mener mon combat pour qu’au moins ceux qui réalisent qu’ils ont commis des erreurs viennent présenter des excuses. Je suis content de voir que le nouveau pape l’a fait. Finalement, la réparation ne rime pas avec l’argent, mais consiste à reconnaître l’erreur et à présenter des excuses au monde et aux pays africains. C’est la moindre des choses à faire pour aller vers la vraie réparation.
■ Quelle est l’émotion que vous souhaitez provoquer avec cette exposition ?
L’empathie. J’ai envie qu’une personne qui regarde mon tableau se pose des questions et que chacun l’interprète à sa façon.
Raviver la mémoire de l’esclavage
Emmanuel D’Offay, avec Forgotten Saints, propose de revisiter la mémoire de l’esclavage en déplaçant le regard : de la seule souffrance vers la dignité, l’identité et la transmission. Pour lui, cette exposition relève d’une démarche profondément personnelle, impossible à reproduire à l’identique. À deux jours de l’ouverture de Forgotten Saints: A Journey Through Sufferings to Sacredness, le Nelson Mandela Centre for African Culture Trust Fund s’apprête à accueillir sa première exposition solo internationale, un moment important pour l’institution, souligne Anoushka Massoudy. Elle estime que les œuvres de l’artiste toucheront un large public et participeront à une forme de «reconnexion». Au total, 47 pièces, accompagnées d’archives réunies par Emmanuel D’Offay, seront présentées du 21 août au 20 septembre 2026. Le centre remercie ses partenaires, dont Creative Seychelles Agency, Zee Arts et Action for Artistic Creativity, qui organise un atelier avec l’artiste le 23 août.
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