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Les saisons du pouvoir

30 juillet 2026, 09:20

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Débattons-nous vraiment de la réforme des pensions ? Ou assistons-nous, plus profondément, à l’épreuve de vérité d’une classe politique confrontée à ce qu’elle redoute le plus : gouverner contre l’air du temps ?

Navin Ramgoolam ne cède pas. Malgré les manifestations, malgré une opinion publique devenue méfiante, malgré une communication qui n’a convaincu ni les sceptiques ni les convaincus, il persiste. La réforme des pensions est, à ses yeux, une nécessité économique. Il n’a pas tort. Maurice ne pourra indéfiniment financer un État-providence imaginé pour une autre démographie, une autre croissance, un autre monde. Le vieillissement de la population ne relève pas d’une opinion ; il relève de l’arithmétique. Mais la politique n’est jamais seulement affaire d’arithmétique. On peut avoir raison sur les chiffres et perdre sur les hommes.

L’erreur du gouvernement fut peut-être moins la réforme elle-même que le moment et la manière. Une décision qui engage plusieurs générations s’est retrouvée noyée parmi les mesures d’un exercice budgétaire. Le débat s’est réduit à une ligne comptable alors qu’il aurait dû devenir une conversation nationale. En abandonnant le terrain des émotions à ses adversaires, le pouvoir s’est ensuite étonné d’avoir perdu celui de l’opinion. Depuis, Dhaneshwar Damry et d’autres tentent d’expliquer, rassurer, sauf que la pédagogie arrive rarement avant le jugement ; elle lui succède.

La question n’est donc plus de savoir si cette réforme est nécessaire. Elle est devenue politique, au sens le plus pur du terme : jusqu’où Navin Ramgoolam est-il prêt à aller pour l’imposer ? Gouverner consiste parfois à accepter l’impopularité. Encore faut-il savoir combien de temps un gouvernement peut survivre à une réforme qu’il juge indispensable mais qu’une partie du pays refuse.

Pendant ce temps, les plaques tectoniques de la politique mauricienne continuent de glisser. Le départ de Paul Bérenger du gouvernement dépasse le simple épisode d’une coalition qui se défait. Il raconte aussi la difficulté d’un homme à accepter que son parti ne soit plus le centre de gravité de la vie politique. Le Front Militan Progresis voudrait retrouver le souffle du MMM des origines : un parti de terrain, de combat, presque de ferveur. Mais les électeurs possèdent cette mémoire silencieuse que les états-majors sous-estiment toujours. On ne devient pas, d’un matin à l’autre, l’opposant d’une politique que l’on a défendue la veille. Bérenger demeure un combattant. Il lui reste à convaincre qu’il mène désormais une autre bataille.

Le MSM, lui aussi, tente de retrouver son souffle après dix années de pouvoir. Les meetings reprennent. Les communiqués se succèdent. Le parti dénonce une instrumentalisation des institutions et s’interroge sur les fuites qui précèdent les interrogatoires de ses dirigeants. Pourtant, la politique avance moins vite que la justice.

Pravind Jugnauth demeure sous caution. Entre les convocations de la FCC, l’affaire du contrat pétrolier de MMG, la valise de Rs 114 millions et les enquêtes liées aux écoutes téléphoniques, l’ancien Premier ministre passe désormais davantage de temps face aux enquêteurs que face aux électeurs. Ces procédures, quelles qu’en soient les conclusions, suffisent déjà à ralentir toute tentative de reconquête politique. Chaque retour sur le terrain est aussitôt rattrapé par une nouvelle séquence judiciaire. Le meeting annoncé dans l’Est dira peut-être si le pays distingue encore l’homme poursuivi du leader politique. Reste cette éternelle promesse mauricienne : la troisième voie.

À La Louise, Roshi Bhadain croyait avoir réussi à fédérer les mécontentements autour des pensions et du Finance Bill. Son message méritait d’être entendu. Pourtant, la mémoire collective est parfois plus rapide que les discours. Ce ne sont ni les chiffres ni les réformes qui ont dominé les conversations, mais les huées adressées à Alan Ganoo.

La scène résume à elle seule le dilemme de toute alternative politique. Les Mauriciens réclament du neuf, mais refusent que celui-ci soit porté par les figures de l’ancien monde. En politique, les symboles survivent toujours aux programmes. Inviter un ancien ministre du gouvernement précédent revenait à brouiller le message au moment précis où il fallait l’éclaircir. Steven Obeegadoo semble, à l’inverse, avoir compris cette vérité. N’ayant pas été invité par Bhadain, il n’a pas suivi Alan Ganoo — malgré leur hommage commun aux tribuns et aux travailleurs le 1er mai dernier. Obeegadoo nous paraît faire un autre pari : celui de reconstruire, lentement, un espace politique pour l’après-MSM. Les reconstructions sérieuses ne connaissent jamais les raccourcis.

Pendant que l’opposition cherche encore sa forme, le gouvernement conserve, lui, toute sa force institutionnelle. Sa majorité demeure écrasante. La seule véritable inconnue réside aujourd’hui dans l’appel en quatorze points du DPP dans l’affaire des coffres-forts. Mais la véritable fragilité ne siège ni dans les tribunaux ni au Parlement. Elle s’installe plus discrètement, dans cette lente érosion de la confiance publique qui finit toujours par atteindre les gouvernements avant les élections.

Il fut un temps où les citoyens craignaient les politiciens. Aujourd’hui, ce sont souvent les politiciens qui redoutent leurs citoyens. Cette inversion est peut-être le phénomène politique le plus profond de l’après-2024. Elle explique les hésitations du pouvoir, les prudences de l’opposition, les calculs permanents de chacun. Personne ne semble plus capable de lire durablement l’humeur du pays.

C’est peut-être là le paradoxe de notre époque. Maurice a besoin de réformes profondes : les pensions, les finances publiques, la méritocratie, la croissance, la productivité, l’innovation. Pourtant, jamais le capital politique nécessaire pour les conduire n’a paru aussi fragile.

Les saisons du pouvoir ont ceci de cruel qu’elles ne récompensent pas toujours ceux qui ont raison. Elles éprouvent surtout ceux qui acceptent d’en payer le prix. Car la question qui domine désormais notre vie publique n’est peut-être plus de savoir qui remportera la prochaine élection. Elle est plus exigeante : qui aura encore le courage de dire la vérité au pays sans perdre, dans le même mouvement, le pouvoir de la mettre en œuvre ?

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Le Finance Bill et un Miscellaneous Provisions Bill de près de 250 pages, soumis dans l’urgence, qui modifient des dizaines de lois sans laisser au Parlement, aux syndicats ou à la société civile le temps d’en mesurer toutes les conséquences ! Gouverner vite est parfois nécessaire. Gouverner dans la précipitation l’est rarement. Une démocratie ne s’affaiblit pas seulement lorsque les réformes sont contestées ; elle s’affaiblit surtout lorsque la confiance dans la manière de les élaborer commence, elle aussi, à vaciller.

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