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Éclairage

Pension : entre la rue et les chiffres

15 juillet 2026, 18:00

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Pension : entre la rue et les chiffres

La rue a parlé samedi. Et son message est sans ambiguïté. Les manifestants descendus dans les rues de Port-Louis réclament le retour pur et simple de la pension universelle à 60 ans. Sans condition. Sans compromis. Point final.

Pour autant, il est difficile d’imaginer l’exécutif céder à cette revendication. Navin Ramgoolam, Premier ministre et ministre des Finances, a tracé sa ligne depuis son premier exercice budgétaire. À ses yeux, la pension universelle, dans sa forme actuelle, n’est financièrement plus soutenable. Elle doit être profondément réformée si l’on veut préserver ce pilier essentiel de l’État-providence et continuer à assurer le versement de cette prestation aux quelque 265 000 bénéficiaires de la République.

Le report progressif de l’âge d’éligibilité à 65 ans, annoncé l’année dernière lors du premier Budget de l’Alliance du changement sans véritable consultation populaire, avait suscité une vive contestation. Beaucoup y ont vu une profonde injustice, tant pour les futurs retraités que pour une large partie de la société civile et de la classe politique. Face au tollé, Navin Ramgoolam avait fini par battre en retraite, sans jeu de mots, en introduisant un Income Support destiné aux personnes âgées de 60 à 65 ans.

Ne nous voilons pas la face : une réforme des pensions est nécessaire. Elle l’était hier et elle l’est encore davantage aujourd’hui. Sur ce point, il faut reconnaître au Premier ministre le mérite d’avoir ouvert un chantier que son prédécesseur, Pravind Jugnauth, avait soigneusement évité. Pendant dix ans, ce dernier a préféré repousser une décision politiquement explosive plutôt que d’en assumer le coût électoral. Ce courage politique mérite d’être salué.

Contestation

Mais le courage ne dispense pas de méthode. C’est précisément là que le bât blesse. Une réforme d’une telle ampleur ne pouvait être menée sans concertation, encore moins sur un sujet aussi sensible que la pension, qui touche directement au contrat social entre l’État et les citoyens. L’absence d’un véritable débat national, combinée à une approche jugée brutale, explique en grande partie l’ampleur de la contestation.

Le deuxième Budget du 19 juin a d’ailleurs ravivé les tensions. En reprenant les principales recommandations du comité d’experts institué en septembre 2025 sous la présidence d’Ashok Prayag, notamment l’introduction d’un Means test et d’une pension graduée selon les revenus, le gouvernement a donné l’impression de persister dans la même erreur. Le tout sans véritables consultations avec ses collègues ministres ni avec les principaux partenaires sociaux.

En l’espace d’un week-end, sous la pression populaire, le Premier ministre a été contraint de suspendre, d’abandonner même, la mesure la plus controversée de la réforme. Lui présente ce revirement comme la démonstration de sa capacité d’écoute et de son sens de l’intérêt général. Beaucoup d’observateurs économiques et politiques y voient plutôt une reculade, voire une capitulation.

Cette volte-face ne lui vaut pas seulement les critiques de l’opposition. Le malaise est également perceptible au sein même de la majorité. Certains ministres s’opposent à cette réforme devenue politiquement toxique. Quant à Ashok Subron, leader de Rezistans ek Alternativ et ancien syndicaliste, il lui est sans doute difficile d’endosser une réforme qui heurte une partie de l’électorat de gauche qu’il prétend représenter.

Résultat : le gouvernement revoit sa copie pour la troisième fois. Cette nouvelle mouture est le fruit d’un brainstorming des membres du comité économique du gouvernement afin de finaliser le Finance Bill et de revisiter la réforme de la pension pour se rapprocher davantage du principe de la pension universelle, tout en prévoyant une indexation sur l’inflation. Vendredi dernier, Ashok Subron, accompagné des ministres Ramful et Uteem, est envoyé en service commandé pour assurer le service après-vente.

Soyons lucides. Cette nouvelle inflexion vise aussi à couper l’herbe sous le pied de Reaaz Chuttoo et de la Platform Komun Syndikal, bien décidés à transformer cette mobilisation en rapport de force avec le gouvernement.

Manifestants de tous poils

La manifestation de samedi réunissait d’ailleurs des profils très différents. Des jeunes qui ne mesurent pas toujours que la réforme vise précisément à préserver leur future pension. Des futurs retraités qui refusent de devoir patienter deux ou trois années supplémentaires pour bénéficier d’une pension presque identique à la pension universelle. Des fonctionnaires préoccupés par leur lump sum. Des ménagères étranglées par la cherté de la vie. Autrement dit, une addition de frustrations qui dépasse largement la seule question des pensions.

Navin Ramgoolam ne souhaite certainement pas gouverner au rythme des manifestations. Mais il ne peut pas davantage ignorer le message envoyé samedi. Pravind Jugnauth avait lui aussi sous-estimé la portée de mobilisation monstre provoquée par le naufrage du Wakashio en août 2020. On connaît la suite…

Ce qui interpelle davantage lors de cette manifestation, c’est que la question de la soutenabilité financière du système de pension soit restée largement absente des slogans et des discours. Certes, la pension universelle constitue un acquis social et un symbole fort de solidarité nationale. Mais aucun contrat social ne peut survivre durablement si les ressources permettant de le financer viennent à manquer.

Les chiffres, eux, sont implacables. En 1962, Maurice comptait 16 actifs pour un retraité. Ce ratio est tombé à 4,5 en 2025. Il devrait passer à trois en 2049 puis à seulement 2,5 en 2064. Dans le même temps, le coût annuel de la pension est passé de Rs 5,9 milliards en 2020 à plus de Rs 57 milliards aujourd’hui. Le FMI prévient déjà qu’en l’absence de réforme, cette facture pourrait atteindre les Rs 100 milliards en 2035. Ces chiffres ne relèvent pas d’un narratif gouvernemental. Ils décrivent une réalité budgétaire.

De plus, Maurice demeure d’ailleurs l’un des rares pays, sinon le seul, où l’État finance intégralement la pension universelle. Cette singularité fait la fierté du modèle social mauricien mais elle constitue aussi sa principale fragilité.

Jusqu’à présent, malgré la controverse, le Premier ministre a défendu bec et ongles les membres du comité d’experts. D’ici neuf mois quand le rapport final sera soumis, on saura à quelle sauce seront mangés les retraités et jusqu’où Navin Ramgoolam est prêt à suivre leurs recommandations. Car une réforme des pensions ne saurait être réduite à une simple équation comptable. Elle exige également une dimension humaine, une pédagogie constante et une mise en œuvre progressive afin de préserver les fondements mêmes du Welfare State.

D’ailleurs, tous les spécialistes des retraites le rappellent: une réforme de cette nature se construit sur plusieurs décennies. Son objectif n’est pas seulement de protéger les retraités d’aujourd’hui, mais aussi de garantir la pension des générations futures.

Reconnaissons-le toutefois : le comité d’experts aura néanmoins eu un mérite. Celui d’avoir provoqué un véritable électrochoc auprès des jeunes actifs. Beaucoup prennent désormais conscience que la pension publique ne suffira peut-être plus demain et qu’il devient prudent de préparer dès aujourd’hui une retraite complémentaire par le biais d’un plan de pension privé.

Enfin, au-delà des chiffres et des arguments économiques, la manifestation de samedi aura offert une image qui n’a échappé à personne. Celle de plusieurs anciens dirigeants, restés dix ans au pouvoir sans engager la moindre réforme du système, défilant en défenseurs de la pension universelle. Une conversion tardive qui laisse forcément songeur, tant ils portent eux aussi une part de responsabilité dans l’explosion du coût de cette prestation.

Au fond, le véritable débat n’oppose pas les défenseurs de la pension universelle et les partisans de la réforme. Il oppose le court terme au long terme, l’émotion à la réalité budgétaire. C’est précisément ce débat que Maurice tarde encore à mener sereinement. Car si la rue a rappelé samedi que les chiffres ne suffisent pas à convaincre, elle ne pourra pas, à elle seule, financer les pensions de demain.

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