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Ashish Beesoondial : Le théâtre dans la peau
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Ashish Beesoondial : Le théâtre dans la peau
À 49 ans, après tant d’années à mettre en scène et à diriger les autres sur les planches, Ashish Beesoondial, se retrouve sur celle du Caudan Arts Centre dans le rôle du prince du Danemark, Hamlet, pour ce fameux monologue «To be or not to be», qui a fait la notoriété de Laurence Olivier, Richard Burton, Mel Gibson, Kenneth Branagh ou autres Jude Law. Un rôle écrasant et surtout une immense responsabilité. Mais le succès a été au rendez-vous. De l’avenue Berthaud, son lieu de naissance, au Caudan, en passant par ses études en Inde, à Leeds ; son stage au «Globe Theatre» à Londres et ses performances aux États-Unis, Ashish Beesoondial est déjà au firmament théâtral.
«There is a tide in the affairs of man. Which taken at the flood leads on to fortune», dit Brutus dans le Jules César de Shakespeare. Ashish, quand il était en forme IV au MGI (après ses premières trois années au SSS de Bambous), a eu raison de profiter de la vague dans la cuisine familiale à l’avenue Berthaud à Quatre-Bornes, quand son père, tout en faisant frire un poisson vielle rouge, lui dit de laisser tomber les mathématiques, l’économie et accounts (qu’il avait choisis jusqu’ici à cause de lui) au profit des langues et de la littérature pour lesquelles il avait un net penchant. Pas de To be or not to be. Pas d’hésitation.Un choix décisif à l’époque qui lui a permis de réussir brillamment ses examens du HSC en 1995 (avec pour matières l’anglais, le français et l’hindouisme), pour enseigner temporairement l’anglais et le français au collège St. Andrews de Rose-Hill avant de partir à l’université St. Xavier’s de Mumbai pour une licence et une maîtrise d’Anglais avec au bout de cette ascension un doctorat. Mais qu’il n’aura jamais la possibilité d’atteindre parce qu’il avait pris la décision de satisfaire une de ses passions : le théâtre ! Sans cela il n’aurait jamais pu devenir le directeur du Caudan Arts Centre et incarner tout récemment le personnage de Hamlet dans la pièce éponyme.
Condamné à réussir
De l’avenue Berthaud, le lieu de sa naissance le 24 novembre 1977, aux planches duCaudan Arts Centre, Ashish Beesoondial ne cessera de grimper pour atteindre les sommets académiques et professionnels. Mais il est presque condamné à réussir, vu l’environnement studieux dans lequel il grandit : le pater est Bhomeetra Beesoondial, 75 ans, prof d’économie au secondaire et sa mère, Gauri Malleck, 71 ans, prof d’hindi à l’école Aryan Vedic de Vacoas. Elle, originaire de Calcutta, où son père était brigadier de l’armée indienne (dans la section médicale) et où sa mère vient de décéder cette année. Bhomeetra Beesoondial a d’ailleurs rencontré Gauri Malleck en Inde lors de ses études.
■ «An Invisible Man», écrite par Sedley Assone, et présentée au «Indie Fringe Festival» (Indianapolis).
Le jeune Ashish fréquente, comme il se doit, l’école de sa mère avant de bouger pour la 4e à la 6e à l’école du gouvernement Baichoo Madhoo où il terminera ses études primaires. C’est dire qu’il n’a pas le droit à l’erreur. Ses parents veillent au grain. À l’avenue Berthaud, la vie s’écoule paisiblement entre études, jeux d’enfants, chants, séances de tabla et jardinage. En compagnie de son jeune frère basé maintenant à Singapour. La maison appartient aux grands-parents paternels depuis 1975 et un étage a été ajouté par la suite pour abriter Ashish, son épouse et sa fille, Avighna, 12 ans – aussi connue sous le nom de Mansi en hommage à sa grand-mère maternelle. «Comme j’étais élève en économie avec mon père, elle est actuellement dans mes cours de théâtre. À 12 ans, elle a développé un goût prononcé pour la lecture, les histoires, l’écriture et surtout les performing arts – théâtre et danse. Elle a déjà joué dans quelques pièces, notamment au Caudan Arts Centre. Elle est actuellement à Dukesbridge de Trianon», dit Ashish le papa-acteur avec fierté.
Mansi grandit dans le même environnement que son père avec ses grands-parents. Des grands-parents à la retraite, mais toujours actifs. D’ailleurs, le grand-père a complété tout récemment une maîtrise en relations internationales. «Tous deux sont passionnés d’actualité, ma mère particulièrement par l’actualité indienne. Je crois que c’est ce qui les motive : rester au courant de tout ce qui se passe dans le monde, même dans la politique. Ils regardent beaucoup de cricket et sont de grands amateurs de ce sport. Tout récemment ils ont suivi de près la Coupe du monde de cricket ainsi que les élections au Bengale ! Mais, tout aussi important, c’est qu’ils passent beaucoup de temps dans le jardin, à cultiver aussi. Et tous les jours, sans faute, ils font un peu d’exercice physique pour rester en forme – la marche ou le yoga. Ils ont un petit cercle d’amis avec lesquels ils se retrouvent et passent du temps, ce qui est très important à leur âge», précise Ashish.
L’aventure indienne
Le choix d’une université indienne s’est imposé de luimême pour des raisons de cœur et de sous par les parents. Mais pas question d’aller se couler douce chez les grandsparents à Calcutta. Direction St Xavier’s College à Bombay où Ashish passe sa licence et sa maîtrise (MA) d’anglais le doigt dans le nez. C’est à ce moment-là qu’il sent l’appel des planches :«Dès ma première année, j’ai vu mes amis jouer et j’ai su que c’était ce que je voulais faire. Cela m’a interpellé. La première pièce à laquelle j’ai assisté était The Crucible d’Arthur Miller et j’ai été impressionné par leur performance. Dans le cadre de notre programme d’études, il y avait un festival littéraire auquel nous pouvions participer. Quasar Thakore Padamsee, le fils du célèbre acteur Alyque Padamsee, était dans ma classe et il dirigeait notre premier projet. J’ai auditionné et, pour mon premier rôle, j’avais sept répliques.» Le début d’une grande aventure.
■ «Mahadevbhai», un «one-man show», dans lequel il incarne le rôle du Mahatma Gandhi.
Très vite cet intérêt pour les planches est devenu une véritable passion. «Par la suite, je me suis davantage impliqué dans les répétitions et mes études ! C’était un tournant décisif. Chaque année, nous montions une pièce et nous avons eu l’opportunité de lancer un mouvement de théâtre pour les jeunes à Bombay (Thespo). Nous avons joué au Prithvi Theatre (qui appartient à la famille de Raj Kapoor) et au National Centre for Performing Arts. Pendant mon MA English, j’ai également travaillé avec d’autres metteurs en scène indiens et j’ai découvert des formes de théâtre plus traditionnelles mêlant chant, danse et musique en direct. Ma première pièce à Bombay était Inherit the Wind, une pièce qui invite à la réflexion»,se souvient Ashish.
Retour au bercail
Back home en 2000, Ashish atteint du virus théâtral, rejoint l’équipe du Mahatma Gandhi Institute comme chercheur et puis comme enseignant. Il fait la connaissance de Soorya Gayan, «une grande dame», qui l’initie aux lettres mauriciennes. Mais il réalise qu’il souffre de quelques carences dans le domaine théorique. Il bénéficie en 2005 d’un stage au Globe Theatre de Londres, qui va lui permettre d’explorer de nouvelles frontières. Il monte alors The Lion and The Jewel, une pièce de Wole Soyinka, dramaturge nigérian et l’un de ses auteurs préférés.

■ (À g.) : Jouant du tabla avec une petite équipe bengalie pour célébrer l'anniversaire de Tagore.
En 2006, toujours soif de connaissance, il part à Leeds, sur une demi-bourse, pour effectuer une MA en études théâtrales. À son retour, il rejoint, comme chargé de cours, le Mauritius Institute of Education où l’on avait commencé à intégrer le théâtre au cursus et à monter différentes pièces, à commencer par Mahadevbhai, un one-man show dans lequel il incarne le rôle du Mahatma Gandhi. Ce qui lui vaut une belle notoriété. Quelques années plus tard, en 2013, on lui propose de mettre en scène un projet d’envergure : Porgy ek Bess – adaptation en créole parMarjorie Desveaux-Munien – de Porgy and Bess (créée en 1935 sur une musique de George Gershwin), produite par René Leclezio et Promotion and Development, qui a été jouée à Case-Noyale, Mahébourg et Grand-Gaube. Un gros succès populaire avec, dans des rôles-titres, Géraldine Geoffroy et Zulu !

■ La troupe de «Hamlet», avec au centre en noir et portant un bouquet Poonam Seetohul, qui a mis en scène la pièce.
Quatre ans plus tard, au volant de sa voiture, son téléphone sonne. Il s’arrête pour prendre l’appel. Au bout… René Leclezio, qui lui fait une proposition qu’il ne peut refuser. Celui-ci lui demande de se joindre à son équipe pour la construction d’un Arts Centre, doté d’un théâtre. «J’ai tremblé pendant de longues minutes. Parfois, les choses nous tombent du ciel, et c’était bien le cas ce jour-là. Je n’ai pas hésité longtemps avant de quitter mon poste de Senior Lecturer à la MIE, un poste bien établi, pour me lancer dans cette aventure. C’était une chance à ne pas manquer. Un dream job», se souvient-il.René Leclézio s’en souvient aussi : «During the (almost) two years that we spent working together on the Porgy and Bess project, I came to know Ashish as a creative and energetic director who exuded confidence and optimism, and possessed a work ethic that you do not often see in Mauritius. When the time came to recruit a director for the Caudan Arts Centre, he was the obvious choice for the job and no one else was considered.»
■ Avec Soorya Gayan, «une grande dame», qui l’initiera aux lettres mauriciennes.
Ashish réalise que passer du secteur public au secteur privé est un grand pas à franchir. Il lui a fallu un certain temps pour s’adapter: «Mes mentors étaient là pour m’accompagner et me permettre de progresser rapidement : René lui-même, Jocelyne Martin, David Easton et Sheila Moollan. Dans le secteur privé, les choses vont très vite et l’on réalise qu’on a la liberté de prendre des décisions et qu’il faut les assumer. Pour moi, en tant qu’acteur et metteur en scène, ça a été un choc. Je suis passé par une phase où je me demandais ce que je devenais, tant sur le plan personnel que professionnel, mais j’ai grandi très rapidement.»
■ Avec Marjorie Desveaux-Munien, qui a adapté le texte de «Porgy & Bess» en créole et le producteur René Leclézio (au centre).
L’ouverture du Caudan Arts Centre le 1er décembre 2018, il s’en souvient comme si c’était hier. Une soirée grandiose. Un grand moment pour lui. «Cette ouverture m’a aussi profondément impacté car j’ai dû évoluer vite pour être à la hauteur des attentes. Je considère aussi ces années comme des années formatrices car j’ai dû développer des managerial skills que je ne possédais pas forcément. Et c’est ça qui est le plus beau dans ce métier… je continue à apprendre et de grandir avec l’Arts Centre.»
■ Avec sa fille, Mansi, en «backstage» du Caudan Arts Centre, le jour où elle a joué Jacob Marley dans «A Christmas Carol», mise en scène par Ashish Beesoondial.
Depuis cette date, Ashish Beesoondial s’évertue à maintenir le cap sur les objectifs fixés pour le Caudan Arts Centre. «Offrir un maximum d’expériences artistiques à un large public (diversifié) et ainsi d’inciter un maximum de personnes à découvrir les arts sous différentes formes. Une offre artistique riche et variée est essentielle à toute société. C’est pourquoi nous nous efforçons de proposer une programmation aussi variée que possible, avec différents genres et styles, pour un public adultes comme pour les enfants. Dans ce contexte et, compte tenu de la situation du secteur artistique à Maurice, qui est encore en développement, nous devons également créer un espace propice à l’épanouissement des artistes. C’est pourquoi nous ne sommes pas seulement un lieu de spectacle, mais aussi une organisation artistique qui travaille en étroite collaboration avec les artistes afin d’optimiser l’offre. Nous souhaitons former la prochaine génération d’artistes et de spectateurs et à travers des cours et des ateliers, nous proposons un programme pour les personnes intéressées par les arts.»
Ashish peut se flatter aussi d’un riche bilan avec un nombre impressionnant de pièces qu’il a réalisées et dans lesquelles il n’a pas joué. Il s’agit de Porgy ek Bess, La Ravanne de Daniella (qu’on a confondu avec celle de Daniella Bastien), Hansel and Gretel (écrite pendant le confinement), The Confinement Show, A Night at the Opera – O Re Piya 1-5 – (cinq éditions différentes, une par an en collaboration avec Poonam Seetohul), Tizan Gato Kanet (en anglais, français et kreol) La légende de Pieter Both, Un tramway nommé Desir, La folle et inconvenante histoire des femmes, Les folles aventures de Lili Chardon, Le tour du monde en 80 jours et Sister Act.
Et vint «Hamlet»…
Hamlet. Comme un besoin d’abord de remonter sur scène comme acteur après si longtemps ; pour entendre les trois coups du brigadier tout juste avant que ne se lève le rideau et aussi pour répondre à un autre besoin, celui de mieux faire comprendre ce texte assez compliqué aux collégiens parce que c’est inscrit à leur programme. Il a donc fallu que Ashish fasse le trajet inverse pour se faire diriger. Une seule pouvait prétendre à ce rôle : Poonam Seetohul, (prof d’anglais pendant 16 ans au collège Hindu Girls; et depuis 2018 au Lycée Labourdonnais toujours comme prof d’anglais, metteuse en scène et référente culturelle, autrice avec une pièce (Effluves du passé en 2014), mais qui partage surtout une belle complicité théâtrale avec Ashish.
Son témoignage : «C’est d’abord d’une histoire de théâtre – art, outil pédagogique et pouvoir de transformation, trois axes qui nous amenés à nous côtoyer. Pour son retour sur scène, il nous fallait un grand défi et on s’est rapidement positionné sur Hamlet, dont je devais assurer la mise en scène. Diriger Ashish ? Pas si compliqué – il reste ouvert aux propositions et aux dialogues et, comme tout bon comédien, il propose des choses aussi et décortique le texte. Et, quand ça se dégénère entre théâtreux (ça arrive !), c’est pour pousser la réflexion et sortir de ses limites. Confier la mise en scène de Hamlet à une autre, étant lui-même metteur-en-scène, ne peut que démontrer sa largesse d’esprit. Je plaisante souvent que le public et les HAMs (les autres membres de la troupe) sont les fans ou les groupies d’Ashish, mais il est très apprécié comme professionnel et comme humain. Et comme le prince du Danemark, il assure !»
Pour la dernière représentation de Hamlet dans une salle archicomble, alors que les applaudissements nourris et enthousiastes rappellent les comédiens, Ashish a une pensée spéciale pour son équipe sans laquelle le miracle n’aurait pas été possible :Chloé Mayotte, responsable du département des Beaux-Arts et, avec Megan Saide, pour les différents projets artistiques et créatifs; Estelle Lassémillante pour l’administration, tandis que Warda Sobratty et Anick Penelope gèrent la billetterie et les relations avec le public. «Sans ce soutien, le fonctionnement d’un centre des arts serait impossible», conclut le directeur du Caudan Arts Centre.
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