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Interview
Danny Philippe : «Aujourd’hui, on en compte deux à trois overdoses par semaine»
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Interview
Danny Philippe : «Aujourd’hui, on en compte deux à trois overdoses par semaine»
Danny Philippe,travailleur social et responsable de prévention au sein de l’ONG DRIP.
À l’occasion de la Journée internationale contre l’abus et le trafic des drogues, la problématique des stupéfiants demeure l’un des plus grands défis en matière de santé publique et de sécurité à Maurice. Les dernières données officielles du National Drug Observatory Report 2024 témoignent d’une situation toujours préoccupante. En 2024, 4 373 infractions liées à la drogue ont été enregistrées par la police, contre 4 205 en 2023. Au total, 2 520 personnes ont été arrêtées pour des délits liés aux stupéfiants, portant le taux d’infractions à 3,5 pour 1 000 habitants, contre 3,3 l’année précédente. Le cannabis reste la drogue la plus fréquemment saisie, devant les drogues synthétiques et l’héroïne, tandis que ces nouvelles substances continuent de faire des ravages dans plusieurs régions du pays.
Pour Danny Philippe, travailleur social et responsable de la prévention au sein de l’organisation non gouvernementale (ONG) Développement, rassemblement, information et prévention (DRIP), ces chiffres ne reflètent qu’une partie de la réalité. Présent sur le terrain depuis de nombreuses années, il constate une aggravation inquiétante du phénomène, marquée par l’apparition de drogues toujours plus puissantes, le rajeunissement des consommateurs, la féminisation du phénomène et une hausse spectaculaire des overdoses.
Quel est votre constat sur l’ampleur de la drogue à Maurice ?
La situation est extrêmement préoccupante. En tant que personne travaillant sur cette problématique depuis de nombreuses années, je n’ai jamais connu une situation aussi grave. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à une multitude de substances : drogues synthétiques, crystal meth, cocaïne, héroïne et bien d’autres encore. Le phénomène a pris une ampleur sans précédent. Ce qui m’inquiète particulièrement, c’est le rajeunissement des consommateurs ainsi que la féminisation du phénomène. Nous voyons de plus en plus de jeunes et de femmes touchés par la consommation de drogues. Cette évolution rend le travail de prévention et d’accompagnement encore plus complexe. L’autre élément particulièrement inquiétant concerne les overdoses. Il y a une vingtaine d’années, nous enregistrions seulement deux ou trois cas par an. Aujourd’hui, nous en comptons deux ou trois chaque semaine. Depuis l’apparition des drogues synthétiques à Maurice, en 2012, les substances qui circulent sont devenues beaucoup plus puissantes. Les molécules évoluent constamment et les risques d’intoxication ou de décès sont désormais bien plus élevés qu’auparavant.
Des vidéos particulièrement choquantes montrant les effets des drogues synthétiques circulent régulièrement sur les réseaux sociaux. Qu’est-ce qui explique cette dérive ?
Aujourd’hui, beaucoup de jeunes sont attirés par l’argent facile. Je me souviens d’un jeune qui m’avait confié vouloir intégrer un réseau de trafic de drogue simplement pour pouvoir conduire une grosse voiture. Cette réflexion m’a profondément marqué. Je voyais autour de moi des personnes posséder des véhicules de luxe, de belles maisons et afficher un certain niveau de vie, alors que je n’avais rien. Je considérais le trafic de drogue comme le moyen le plus rapide d’accéder à cette réussite matérielle. C’est un changement de mentalité particulièrement inquiétant. Certains jeunes ne voient plus uniquement la drogue comme une substance à consommer, mais aussi comme une source d’enrichissement rapide. Les conséquences humaines, familiales et judiciaires passent au second plan. Seuls les signes extérieurs de richesse semblent compter.
Aussi, il y a le phénomène de filmer une personne en état second et de poster les images sur les réseaux. C’est mauvais de faire ça car la personne ira mieux après 15 minutes, mais les images restent sur les réseaux. On est en train de déshumaniser cette personne.
Lors d’une rencontre au Plaza autour de la drogue organisé par le ministre Deven Nagalingum, vous avez expliqué que certaines personnes ne se tournent plus vers la drogue uniquement pour consommer, mais aussi pour accéder à une réussite financière. Pouvez-vous développer ?
Oui. Aujourd’hui, certains jeunes associent directement le trafic de drogue à la réussite sociale. Ils voient des personnes rouler dans de grosses voitures, posséder des motos ou construire de grandes maisons, et pensent que ce mode de vie est facilement accessible grâce au trafic de drogue. Le véritable danger est là : le trafic de drogue se banalise progressivement. Beaucoup n’en perçoivent que les avantages matériels, sans mesurer les conséquences dramatiques qui les attendent : arrestations, peines de prison, destruction des familles, dépendance, violence et, parfois, la mort. Il est donc indispensable de changer cette perception et de montrer aux jeunes la réalité qui se cache derrière cette apparente réussite.
Quel est votre message pour cette Journée internationale contre la drogue ?
Je partage le constat de la National Agency for Drug Control, selon lequel le slogan «Say No to Drugs» n’est plus suffisant. Ce slogan, utilisé depuis plusieurs décennies, ne répond plus aux réalités actuelles. Nous devons adopter une approche beaucoup plus globale, intégrée et ancrée dans les communautés.
À DRIP, nous travaillons avec plusieurs plateformes communautaires à travers le pays. Notre objectif n’est pas d’organiser une simple séance de sensibilisation avant de repartir. Nous restons sur le terrain pendant plusieurs semaines afin d’accompagner les habitants, d’identifier les difficultés et de construire avec eux des solutions durables.
La prévention doit également commencer très tôt. Dès l’âge de huit ans, nous devons renforcer les compétences psychosociales des enfants, développer leur confiance en eux, leur apprendre à gérer les pressions, à prendre les bonnes décisions et à résister aux influences négatives.
Enfin, cette lutte ne peut reposer sur une seule institution. Les ministères, les écoles, les ONG, les familles, les travailleurs sociaux, les professionnels de santé, les forces de l’ordre et les collectivités doivent unir leurs efforts. La prévention, la réhabilitation, l’accompagnement des familles et la réinsertion des personnes dépendantes doivent être considérés comme des priorités nationales.
La drogue est aujourd’hui un problème qui touche l’ensemble de la société mauricienne. Seule une mobilisation collective, fondée sur la collaboration et l’expertise, permettra d’inverser cette tendance et de protéger les générations futures.
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