Publicité

Questions à…

Ashish Beesoondial : «Huit ans après l’ouverture du Caudan Arts Centre, des spectateurs n’y étaient encore jamais venus»

15 juin 2026, 22:15

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Ashish Beesoondial : «Huit ans après l’ouverture du Caudan Arts Centre, des spectateurs n’y étaient encore jamais venus»

Ashish Beesoondial, «Theatre manager», Caudan Arts Centre.

La reprise de l’adaptation de «Hamlet» est prévue les 27 et 28 août prochains au Caudan Arts Centre. Réponse à l’engouement autour des sept représentations qui ont affiché complet, du 3 au 7 juin dernier. L’occasion pour le responsable du théâtre d’analyser non seulement ce succès, mais aussi le comportement du public.

Les pièces au programme scolaire montées pour les élèves, sont traditionnellement perçues comme d’un standard inférieur aux productions grand public. Les sept représentations de Hamlet du 3 au 7 juin dernier, au Caudan Arts Centre, ont affiché complet. Il y avait des comédiens professionnels au casting. C’était voulu de s’éloigner des stéréotypes ?

Tout à fait. La seule différence qu’il y a eu entre les school shows et les public shows, c’est que pour le grand public, il y avait l’entracte.

Les collégiens sont restés attentifs pendant deux heures trente ?

Cela a été fait pour des questions pratiques. Les profs nous ont dit qu’il y a une heure limite pour rentrer au collège après le spectacle. Ensuite, c’était pour éviter que les collégiens ne reviennent pas à temps, à la fin de l’entracte. Malheureusement, il a fallu y aller one shot. Par contre, en termes de performance, c’était clair dès le départ que ce serait la même chose.

Quand un jeune regarde une pièce, ça lui reste en mémoire. No matter what. L’objectif était de marquer les esprits. Pour y arriver, les school shows devaient être du même niveau que les public shows. Toute l’équipe a été payée, y compris pour la première représentation, qui était un school show.

Vous parlez de cachet. Se professionnaliser dans le théâtre est possible, mais est-ce que dans la durée, il y a suffisamment de travail ?

Grande question. Pour Hamlet, heureusement que nous avons eu des sponsors.

Ce n’est pas le Caudan Arts Centre qui a tout financé ?

C’est un projet du Caudan Arts Centre, mais pour suivre le business plan et payer convenablement les comédiens, nous avons aussi fait appel à des sponsors. Ce qui n’était pas simple.

Quel est le budget de cette production ?

C’est une grosse production qui tourne autour de Rs 1 million, ce qui était inimaginable pour moi au début. Mais entre les frais de costumes, les comédiens qu’on a payés, la nourriture que l’on a servie pendant les répétitions depuis novembre de l’année dernière, les chiffres ont grimpé. Mais de l’autre côté, il y a eu beaucoup de bonne volonté des comédiens. Comme ceux qui apportaient leur propre costume en demandant si cela ferait l’affaire.

Comme Max Anish Gowriah ? (NdlR : artiste pluridisciplinaire qui a joué les rôles de Young Fortinbras, Marcellus et un marin dans Hamlet)

Carrément. Il a lui-même confectionné le chapeau qu’il porte dans la pièce.

Cela a été facile de défendre le budget de Rs 1 million pour Hamlet ?

J’ai justifié ce que les school shows allaient apporter. D’abord, c’est une pièce au programme. Deuxièmement, il faut penser à la prochaine génération. Le management a été très keen pour ces school shows.

C’est pour ça qu’il y a eu plus de school shows que de public shows ?

Au début, je prévoyais trois school shows et un public show. Cela a évolué à trois school shows, trois public shows. Je me disais, Hamlet de Shakespeare, ki dimounn pou vinn gete ? Des gens qui ont étudié Shakespeare ?

D’autant plus qu’il n’y a pas souvent des pièces de théâtre en anglais au Caudan Arts Centre.

J’avais largement sous-estimé l’intérêt du public.

Avoir des jeunes dans l’équipe et des visages connus comme Edeen Bhugeloo, Guillaume Silavant a aussi attiré un nouveau public ?

Oui, mais ce qui était primordial, c’était d’avoir de la qualité. D’ailleurs, quand on a approché les professionnels, on leur a dit que l’on peut être un comédien chevronné, mais al trap Shakespeare, sa enn lot pwalon, sa. Au final, nous avons fait quatre school shows et trois public shows.

Adapter Hamlet est le début du projet Shakespeare du Caudan Arts Centre. Dites-nous en plus.

Avec Poonam Seetohul (Ndlr :* la metteuse en scène de Hamlet*) nous avons pensé à un vaste projet appelé Shakespearience, faire l’expérience de Shakespeare. En août 2025, durant les vacances scolaires, Poonam a fait des ateliers avec une vingtaine d’élèves.

Cette mentalité de parents qui estiment que les études passent avant et qu’il ne faut pas se disperser dans des activités comme le théâtre, elle se dissipe ?

Il y a cela d’une part, mais il me semble que les jeunes eux-mêmes s’affirment beaucoup plus, comparé aux générations précédentes. C’est ce que je vois quand je travaille avec les enfants de The School. C’est fascinant de voir des jeunes qui peuvent prendre des décisions.

image (4)

Pour revenir au projet Shakespearience, on s’est dit que l’on monterait une pièce, même si ce n’est pas chaque année, au moins tous les deux ans. If you want it to be good, cela prend au minimum neuf mois.

Parce que les comédiens ont un autre travail à côté ?

Si tout le monde avait été disponible en journée, en trois mois intenses, c’est bon. Au départ, je voulais monter Hamlet avec sept ou huit comédiens qui se partageraient les différents rôles. Mais Poonam Seetohul m’a dit, non, les élèves veulent voir les choses qu’il y a dans le texte. Si on monte une pièce pour les élèves, ils doivent avoir des réponses. C’est vrai que des comédiens jouent plusieurs personnages secondaires, mais pas les personnages principaux.

L’année prochaine, vous revenez avec quelle pièce ?

Je ne m’attendais pas une telle réaction du public, pour Hamlet. Que les enfants soient aussi emballés, que le public nous demande : what next ? On a eu des demandes pour The Tempest, Macbeth, Othello.

Tout ce qui est au programme.

Oui. J’ai eu la chance d’inviter mon prof du collège, qui a assisté à une représentation. L’amour pour la littérature reste, à travers le travail des profs.

Pour la prochaine production, je pense que ce sera l’une des autres tragédies de Shakespeare. Les comédies, c’est bien, mais avec les tragédies, il y a plus de force.

C’est plus intéressant à jouer ?

J’ai beaucoup plus d’affinités pour les tragédies, ou les pièces historiques, comme Julius Caesar. Si vous montez A Midsummer Night’s Dream, cela doit être spectaculaire, pour parler à un jeune public. You can’t go small.

Vous avez couvert les frais avec Hamlet ?

Break even. Heureusement. Nous avons ajouté un school show.

La suite est plus facile à défendre, non ?

Avant de penser à l’année prochaine, les 27 et 28 août de cette année nous reprenons Hamlet. Il y a des élèves qui vont prendre part aux examens en octobre. Certains, qui voulaient voir la pièce n’ont pas pu venir. Je me mets à leur place. Fin août c’est la période idéale, juste avant le début des activités dans les collèges, suivie de la période des révisions.

Pour l’année prochaine, c’est toujours le questionnement. Ce qui m’a vraiment étonné, c’est que dans le public, il y avait certes des élèves qui étudient le texte en Higher School Certificate (HSC), mais aussi des plus jeunes âgés de 13, 14 ans, dont des élèves d’écoles privées. Des élèves de Grade 9, qui n’étudient pas la pièce mais qui sont venus voir le spectacle. Donc, pour la reprise, on espère avoir des élèves en HSC mais aussi tous les autres. En août, il n’y a que trois dates disponibles dans le calendrier du théâtre. Est-ce que nous reprendrons à nouveau Hamlet l’année prochaine ? C’est à voir.

Est-ce que dans le projet Shakespearience, Poonam Seetohul sera la metteuse en scène attitrée ?

Initialement, it’s my liking de faire de la mise en scène. Mais quand nous avons décidé de monter, Hamlet, jouer et assurer la mise en scène en même temps, c’est impossible.

Vous êtes resté huit ans sans monter sur scène.

C’est vrai. Je n’étais monté sur scène que pour faire des discours. Avec Poonam Seetohul, nous partageons la même philosophie du théâtre. Je lui fais entièrement confiance. Nous pensons de la même manière, c’est la façon de faire qui diffère. Je dois le respecter, parce que c’est elle qui dirige.

Huit ans c’est aussi le temps depuis que le Caudan Arts Centre a ouvert officiellement ses portes le 1er décembre 2018. C’est une adresse désormais bien installée dans le paysage culturel ?

Installée, oui, mais je me rends compte qu’il y a toujours un très gros travail à faire pour faire venir le public. Case in point : Hamlet. Avec cette pièce, il y a des spectateurs qui sont venus au Caudan Arts Centre pour la première fois. Il y a des gens qui m’ont dit : «nou pa ti kone fer tousala isi». Ils sont arrivés, l’exposition de Samudra Art Prize était installée, cela a été la grande découverte pour eux.

Si huit ans après l’ouverture d’un lieu dédié aux arts, à Port-Louis, il y a des gens qui n’étaient pas au courant de son existence, cela bouscule ce que l’on croit savoir sur l’accessibilité à la culture ?

Il y a un manquement au niveau de l’éducation culturelle. Cela commence à changer avec des parents qui ont beaucoup plus d’ouverture vers la culture. Ils encouragent leurs enfants à aller aux manifestations culturelles.

Il y a un noyau dur dans le public. Il viendra que ce soit pour du jazz, du théâtre ou autre chose. J’estime que ce noyau dur ce n’est pas plus de 50 000 personnes, sur une population d’environ 1,3 million. Après, il y a la catégorie qui aime l’événementiel, donc pas nécessairement des événements culturels, ou s’asseoir dans un théâtre. Elle aime les soirées en plein air, par exemple, mais tout cela forme partie de la même industrie.

Quand je rencontre des gens qui découvrent le centre, la première chose que je me demande c’est : Are we doing our job right ? Il y a plusieurs défis. Les habitudes culturelles ne sont pas nécessairement tournées vers le théâtre. Dans le jeune public qui est venu voir Hamlet, une grosse partie est venue au Caudan Arts Centre pour la première fois. Ils nous ont dit qu’ils en avaient entendu parler sur les réseaux sociaux mais que c’était leur toute première visite.

Une fois ce constat établi, que comptez-vous faire ?

Il y a un travail enclenché depuis l’année dernière, au niveau de la communication, pour cerner ce public et aller le chercher. Mais cela ne peut pas se faire in a rush. Ce sera par étapes.

En attendant, de l’autre côté du front de mer, la rénovation long overdue du théâtre de Port-Louis se poursuit. Il finira bien par rouvrir, alors qu’il est fermé depuis 2008. Vous tenez cela en compte, dans le positionnement du Caudan Arts Centre ?

It’s great news, si le théâtre de Port-Louis rouvre bientôt. Tant qu’il n’y a pas une offre culturelle, nous ne proposons pas au public de sortir de son train-train quotidien. À Maurice, il n’y a pas assez d’offre culturelle. Si on veut que les gens viennent au théâtre, cela ne peut pas être que pour aller au Caudan Arts Centre ou au théâtre Serge Constantin. Plus il y aura des activités culturelles, plus cela incitera le public à se dire : ce jour-là je n’irais pas dans tel ou tel shopping mall. Le Caudan Arts Centre depuis huit ans tourne seul à Port-Louis, mais en weekend, nous ne pouvons proposer qu’un seul spectacle, par exemple Hamlet. Peut-être que ce n’est pas ce qui plaît au spectateur. Pourquoi se déplacera-t-il ? Si par contre au même moment, il y a un concert, peut-être que le spectateur ira le voir. Le plus important c’est d’inciter le public à se déplacer. René Leclézio (NdlR : l’ex Chief executive officer de Promotion and Development Ltd, responsable du développement du Caudan Waterfront) a toujours dit : «avec l’offre viendra la demande».

Publicité