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Asaf Avidan : «Si, à travers ma musique, ils se voient eux-mêmes, alors j’aurai réussi»
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Asaf Avidan : «Si, à travers ma musique, ils se voient eux-mêmes, alors j’aurai réussi»
Musicien israélien à la voix singulière et reconnaissable entre toutes, Asaf Avidan s'est imposé au fil des années comme l'une des figures les plus atypiques de la scène musicale internationale. Entre folk, blues, rock, jazz et pop, l'artiste a bâti un univers profondément personnel où les questions d'identité, d'amour, de perte et d'existence occupent une place centrale.
Dans cet entretien exclusif avec L’express, fait à l'occasion de sa venue au Sakifo 2026 à La Réunion, Asaf Avidan revient sur son retour sur scène avec un groupe après plusieurs années de concerts plus intimistes, sa relation avec sa voix, son rapport à l'authenticité et sa vision de la création artistique. L'artiste évoque également pour la première fois publiquement ses nouveaux projets discographiques, notamment Lost Ballads, une collection de chansons inédites accumulées au fil des années et qui seront dévoilées sous la forme de deux Extended Play (EP). Entre confidences, réflexions sur la condition humaine et amour retrouvé pour la scène après la parenthèse du Covid, Asaf Avidan se livre avec sincérité avant de retrouver le public réunionnais.
Avant de parler du «Sakifo 2026», j'aimerais revenir sur votre parcours. Après trois années de performances plus intimistes, vous revenez aujourd'hui sur scène avec un groupe au complet. Qu'est-ce qui a motivé ce retour ?
J'ai sorti un nouvel album durant cette période et cet album possède une palette sonore beaucoup plus large. Je voulais le présenter de la manière la plus fidèle possible à l'original. Le problème, c'est que l'album compte environ 50 musiciens. C'est pratiquement un orchestre complet. Donc, je ne pouvais pas reproduire cela sur scène. Mais il y a au moins quatre autres musiciens avec moi. Nous essayons de restituer toute la richesse musicale de l'album et j'espère que nous lui ferons honneur.
Qu'est-ce qu'un groupe apporte à votre musique qu'une performance en solo ne peut pas offrir ?
Il y a plusieurs choses. D'abord, il y a une énergie particulière. Il existe une communication entre les musiciens qui amplifie tout cela. Il y a une interaction sociale entre nous qui se transmet ensuite au public. Puis, cette énergie revient vers le groupe. Cela crée cette énergie rock’n’roll qui me manque parfois. J'ai commencé la musique dans un groupe de rock et il y a quelque chose que j'adore profondément dans cette dynamique. L'autre aspect, c'est que c'est plus facile pour moi. Je ne porte pas toute la scène sur mes épaules. Je peux m'appuyer sur mes collègues et c'est très agréable de jouer de cette manière. Tout simplement, c'est amusant.
Votre voix est l'une des plus reconnaissables de la musique contemporaine. Comment votre relation avec votre voix a-t-elle évolué au fil de votre carrière ?
J'ai une conversation permanente avec ma voix, même si elle ne m'écoute pas toujours. La voix est un instrument extrêmement fragile. C'est difficile parce que j'ai envie de donner 500 % chaque soir. Mais on apprend à travailler avec elle. J'ai 46 ans aujourd'hui. Je ne suis plus un enfant et à chaque fois que quelqu'un tombe malade, cela m'inquiète énormément. Il y a aussi autre chose : avant, je pensais que crier était la seule manière d'exprimer les émotions. Avec les années, j'ai découvert tout le spectre émotionnel de la voix humaine. On peut chuchoter, suggérer, utiliser différents timbres pour exprimer différentes émotions. J'aime énormément cette palette complète.
Vous avez annoncé non pas un, mais deux projets à venir. Pourquoi avoir choisi de sortir deux projets distincts et que peut attendre le public ?
Le prochain projet s'appelle Lost Ballads. Je crois que c'est la première fois que j'en parle publiquement. Ce sera composé de deux EP distincts. L'un devrait sortir cette année et l'autre l'année prochaine. Ce ne sont pas complètement de nouvelles chansons, mais des chansons que personne n'a encore entendues. Elles ne sont pas nouvelles pour moi. Elles s'appellent Lost Ballads parce qu'il s'agit de morceaux accumulés au fil des années qui n'ont jamais trouvé leur place sur mes albums, non pas parce qu'ils n'étaient pas bons, mais parce qu'ils ne correspondaient pas à l'identité des albums concernés. Au fil du temps, cela a créé une sorte d'accumulation archéologique de chansons que j'avais envie de partager avec le monde. Je ne voulais pas les sortir sous la forme d'un album, car un album annonce généralement une nouvelle direction artistique. J'ai donc préféré les diviser en deux petites parties.
Vos chansons explorent souvent l'amour, la perte, l'identité et le passage du temps. Quelles émotions ou quelles questions nourrissent actuellement votre écriture ?
Tout ce que vous venez de citer. Pour moi, il n'existe qu'un seul endroit où chercher des réponses : à l'intérieur de soi. Nous sommes enfermés physiquement. Le cerveau est dans le crâne, l'âme – ou quel que soit le nom qu'on lui donne – est contenue dans les limites de notre corps. La seule manière dont je peux découvrir le monde passe par mon propre prisme : mes peurs, mes espoirs, mes pertes, mes amours. Je les explore non pas par narcissisme, mais parce que je pense qu'en allant profondément en moi-même, je peux trouver quelque chose d'universel et ainsi entrer en connexion avec les autres. Il y a toujours une nouvelle couche à explorer lorsqu'on cherche à comprendre ce que nous appelons le soi ou les différents soi qui évoluent, se transforment, se séparent et se réunissent sans cesse. C'est cela qui m'intéresse : ce qui est tellement profond dans notre identité qu'il finit par devenir universel et humain.
À une époque où la technologie joue un rôle majeur dans la production musicale, vous continuez à monter sur scène sans «auto-tune» ni bandes préenregistrées. Pourquoi l'authenticité est-elle si importante pour vous ?
Imaginez que nous allions voir une compétition sportive et que nous découvrions que le coureur possède de petites roues électriques sous ses chaussures. Cela nous agacerait. Nous voulons que l'accomplissement d'un talent humain reste humain. Les difficultés et les imperfections font partie de notre condition humaine. Le fait que ma voix ne soit pas exactement à 100 % de ce que j'aimerais qu'elle soit aujourd'hui, ce n'est pas grave. Nous devons apprendre que la vie n'est pas un filtre Instagram. Tout n'a pas besoin d'être parfait. Les aspérités, les imperfections, les petites erreurs font partie de l'expérience humaine. C'est ce que je souhaite montrer sur scène.
Le «New York Times» vous a un jour décrit comme «un artiste qui écrit comme Leonard Cohen et chante comme Robert Plant». Comment réagissez-vous à ce type de comparaison et comment préservez-vous votre propre identité artistique ?
Pour être honnête, une comparaison comme celle-là me paraît presque irréelle tant j'ai l'impression de ne pas la mériter. Ce sont deux géants. Rien que d'être cité dans la même phrase qu'eux est déjà extraordinaire. C'est évidemment très flatteur. En même temps, je suis profondément influencé par l'écriture de Leonard Cohen et par le chant de Robert Plant. Les références sont donc justes. Mais lorsque l'on fait cela pendant longtemps – cela fait maintenant environ 20 ans pour moi –, on accumule suffisamment d'influences pour finir, je l'espère, par cristalliser sa propre identité. J'espère qu'aujourd'hui le public sait qui je suis sans avoir besoin de me comparer à quelqu'un d'autre.
Votre nouveau spectacle mêle folk, blues, jazz, rock, pop et même rap. Qu'est-ce qui vous enthousiasme dans cette rencontre entre autant d'univers musicaux ?
Cela rejoint ce que je disais sur la voix. Au final, j'essaie de peindre un paysage émotionnel ou narratif. J'ai quelque chose à dire, quelque chose à exprimer. Parfois, un seul genre musical ou une seule couleur ne suffit pas. J'ai grandi dans une famille de diplomates. Nous avons beaucoup déménagé. L'idée des frontières rigides, qu'elles soient géographiques ou musicales, m'a toujours semblé étrange. Je ne trouve donc pas bizarre de mélanger un passage de rap avec des arrangements cinématographiques, de la pop ou du blues. C'est simplement ainsi que les cultures évoluent. Nous voyageons, nous mangeons la nourriture des autres, nous portons leurs vêtements. C'est ainsi que nous avançons.
Le «Sakifo» est l'un des plus grands festivals de l'océan Indien et rassemble des artistes issus de cultures très diverses. Que représente pour vous le fait de vous produire à La Réunion ?
Je suis venu ici il y a plus de dix ans, peut-être 12 ou 14 ans. J'étais encore un jeune artiste. Je me souviens avoir été impressionné par le nombre de musiciens, par le niveau de talent et par les instruments que je découvrais, notamment ceux venus d'Afrique. J'ai été extrêmement marqué par cette expérience. Revenir ici aujourd'hui est un vrai plaisir. J'ai hâte de terminer cette interview pour aller voir des concerts et profiter du festival. Et puis, l'île est magnifique. Aujourd'hui, je suis parti en bateau et nous sommes tombés en panne en pleine mer. Cela ressemble à une mauvaise histoire racontée ainsi, mais c'était en réalité merveilleux. Nous avons dérivé pendant environ cinq heures avant que les garde-côtes n'arrivent. Il y avait des dauphins, les paysages étaient splendides. Une belle île, de la bonne musique, un beau climat... Je ne vois pas vraiment où je pourrais être mieux qu'ici.
Quel type de connexion espérez-vous créer avec le public du «Sakifo» ?
J'espère qu'il ressentira quelque chose de vrai et de complexe. Faire ressentir quelque chose aux gens, c'est facile. Donald Trump peut faire ressentir quelque chose. Il peut vous mettre en colère. Mais faire ressentir des émotions complexes plutôt que des idées simplistes, amener les gens à explorer leur propre paysage intérieur, leurs sommets et leurs vallées émotionnelles, voilà ce qui compte pour moi. Si, à travers ma musique, ils se voient eux-mêmes plutôt qu'ils ne me voient moi, alors j'aurai réussi.
Après une carrière internationale qui s'étend sur de nombreuses années, qu'est-ce qui continue de vous motiver à écrire, créer et monter sur scène soir après soir ?
C'est une excellente question. Si vous me l'aviez posée il y a quelques années, je vous aurais répondu que je ne savais pas. Après le Covid, lorsque tout le monde a dû s'arrêter. Pendant près de deux ans, je me suis vraiment demandé si j'allais encore aimer la scène. J'avais déménagé à la campagne. J'avais une belle vie. Je n'étais plus poussé par l'élan de la jeunesse ni par le besoin de prouver quelque chose. Puis, je suis remonté sur scène et quelque chose a changé. Peut-être que j'ai vieilli. Peut-être que cette pause m'a aidé. Aujourd'hui, l'amour que j'ai pour ce métier est immédiat. Avant, je pouvais regarder un concert après coup et me dire : «C'était une belle expérience.» Maintenant, presque chaque soir, il y a des moments où je regarde autour de moi et je n'arrive pas à croire que j'ai la chance de vivre cette vie. Je fais quelque chose que j'aime profondément, quelque chose que je ressens comme nécessaire, parce que mon âme cherche un écho à son existence. Le public reçoit quelque chose, les musiciens prennent du plaisir. Pour moi, c'est un miracle. C'est ce qui me pousse à continuer. Je suis amoureux de ce métier d'une manière que je n'avais jamais connue auparavant.
Si vous deviez choisir une seule chanson de votre répertoire qui représente le mieux l'Asaf Avidan d'aujourd'hui, laquelle serait-ce et pourquoi ?
Je choisirais une chanson de mon dernier album Unfurl. Je dirais I Don't Know When, I Don't Know How, I Don't Know Why. C'est une chanson existentielle qui pose toutes les questions existentielles qui m'habitent. Elle tente de décrire avec richesse l'angoisse même d'exister. C'est exactement ce que je ressens aujourd'hui.
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