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Philippe Houbert et Daniel Mourgues : L’adieu aux planches
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Philippe Houbert et Daniel Mourgues : L’adieu aux planches
Même pendant l’entracte, Philippe Houbert et Daniel Mourgues sont complices.
Enfin, plus de messes basses ! Leurs relations sont maintenant connues : Philippe et Daniel, partenaires pendant 53 ans, au théâtre comme à la ville, ont mis un terme à leur parcours artistique avec la pièce «Si on savait», estimant qu’ils ont amplement rempli leur contrat auprès du public mauricien. Avec plus de 25 pièces et spectacles confondus, ils ont réuni plus de 200 000 spectateurs !
Ce mardi 12 juin 1951, à la Clinique du Bon Pasteur à RoseHill, le Dr Duvivier, gynécologue de service, n’a pas d’autre choix. L’accouchement de Myriam Houbert (née Alleaume) s’annonce difficile. Il doit utiliser les fers. Il est assisté d’une sœur de la Charité pour cette intervention délicate. C’est ainsi que naît Philippe, alors que le père, Jean, fait les cent pas dans le couloir menant à la salle d’opération.
C’est le deuxième enfant du couple après Christiane ; viendra ensuite Patricia, huit ans plus tard. La famille Houbert, pratiquante, habite Rose-Hill, fréquente l’église Notre-Damede-Lourdes, ne rate aucune messe et assiste aux séances de prières au Montmartre. Myriam Houbert est femme au foyer et Jean est magasinier. Il travaillera pendant 35 ans pour une seule boîte.
■ L’équipe de la pièce «Si on savait».
Les enfants reçoivent une solide éducation dans le respect des convenances. À l’âge de 15 ans, Philippe se souvient du déménagement de la famille vers Quatre-Bornes, où son père avait fait construire la maison familiale – la première à l’avenue des Manguiers, au morcellement Saint-Jean, où l’église n’est qu’à un jet de pierre.
Toutes les conditions semblent réunies pour une vie familiale sans problèmes. Mais le destin de Philippe allait prendre un tournant singulier qui bouleverserait l’ordre des choses : une rencontre. «Plus qu’un coup de foudre… un véritable séisme»…
C’est ainsi que Philippe Houbert qualifie sa première rencontre avec Daniel Mourgues pendant le tournage à Maurice de la série en 13 épisodes Paul et Virginie, réalisée par Pierre Gaspard-Huit en 1974, avec Véronique Jannot et Jean-François Pistorio. Dans l’atmosphère romantique du roman de Bernardin de Saint-Pierre, il ne pouvait en être autrement. C’est le début d’une relation qui allait durer 53 ans.
«Tout a commencé en septembre 1973. Je débarquais à l’île Maurice pour le tournage de Paul et Virginie. Trois mois plus tard, les projecteurs du plateau s’éteignaient, mais une autre étincelle était née : Philippe a choisi de me suivre en France. Depuis ce jour, nous ne nous sommes plus jamais quittés», se souvient Daniel, le fidèle compagnon à la ville comme à la scène.
Il n’est pas difficile d’imaginer que cette relation allait provoquer des remous dans une île Maurice alors abusivement puritaine, où les pesanteurs religieuses et sociales étaient asphyxiantes et où les tenants de la bien-pensance ainsi que les gardiens de la morale traquaient les comportements jugés hors normes.
C’était, il faut le dire, avant l’avènement du Collectif Arc-enCiel en 2005, avant le courageux coming out de Nicolas Ritter et surtout avant l’arrêt historique de la Cour suprême en 2023 annulant l’article 250 du Code pénal qui criminalisait les relations homosexuelles. Plus importante encore fut la déclaration Fiducia Supplicans en 2023 sous le pontificat du pape François, permettant aux prêtres de donner des bénédictions pastorales aux couples de même sexe sans pour autant changer la doctrine du mariage.
Le maquillage n’est que pour la scène, pas dans la vie.
Une sacrée évolution ! Et quand bien même ! Les préjugés sont encore tenaces. Dans certaines régions de Port-Louis, les manifestations favorables à la cause LGBT sont évitées avec la complicité d’un pouvoir public pleutre. Il n’est donc pas étonnant que Philippe Houbert ait choisi l’exil en France en 1974.
Le coming out de Philippe provoque l’effet d’une bombe au sein de la famille Houbert, de la grande bourgeoisie de Rose-Hill, catholique pratiquante, sans pour autant être des grenouilles de bénitiers. On l’aurait été à moins, à l’époque. D’autant plus que Mme Houbert a un cousin qui s’appelle… Jean-Claude Alleaume, prêtre de son état.
Toutefois, malgré sa différence qui choquait à l’époque, Philippe Houbert, bien qu’il ait choisi la discrétion, n’aura pas connu les avanies infligées à Gaëtan Duval, «politicien homosexuel». Alain Gordon-Gentil, ancien directeur de la MBC TV et écrivain, en parle dans son ouvrage Mourir juste un peu… 30 ans après : «Il en a fallu du courage en 1955 à ce garçon de 25 ans pour vivre une sexualité différente. Qui n’a pas vu inscrit à la peinture noire sur les murs de nos villes : “Duval P*n” ? Lorsqu’en 1973 il lance la campagne “Black Power”, le caricaturiste d’un journal militant le représente penché en avant avec la mention “Black Power”. C’est dire la violence exercée sur la différence.»
Comme tout est relatif, Oscar Wilde, en son temps, en a plus bavé avec deux ans de prison de surcroît ! Heureusement, les temps ont changé. Gabriel Attal, ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron, a fait son coming out officiel avant d’annoncer sa candidature à l’élection présidentielle de 2027.
C’est pourquoi Philippe se rappelle, avec reconnaissance, que la réaction de ses parents n’a pas été excessive à son endroit, aussi parce qu’il avait choisi la discrétion : «Ce n’était pas un moment véritablement facile, mais nous tenions à éclaircir les choses plutôt que de vivre dans le mensonge et les faux-semblants. Mon père comme ma mère ont mis du temps à «digérer» la situation, ce qui était… normal ! Mais pas de crise d’hystérie.»
Une situation bien plus digeste car la séparation annoncée faisait plus mal aux parents que l’homosexualité de leur fils. Son éloignement permettait ainsi d’éviter le qu’en dira-t-on local. Philippe leur sait gré de l’avoir laissé vivre sa vie. Une vie qui lui a procuré un bonheur de 53 ans jusqu’ici tout en satisfaisant ses goûts artistiques dont les prémices datent de l’école primaire.
Les parents se sont par la suite rendus compte que le couple filait le parfait amour et devrait être cité en exemple ! De la famille Houbert, il ne reste aujourd’hui que Philippe et sa sœur Patricia. «Ma cadette était bien meilleure élève que moi et, après avoir brillamment achevé son Higher School Certificate, elle travailla aussitôt dans un secteur touristique en plein épanouissement. Suite à quelques années marquantes au Méridien Maurice, elle tenta l’aventure en cédant aux sollicitations de plusieurs agences sud-africaines et eut une belle carrière entre Johannesburg, Cape Town et Durban, où elle vit toujours», dit Philippe.
Philippe et Daniel, ensemble même sur les ondes.
Sa mère meurt le 14 octobre 2012, son père le jour de la célébration de l’Indépendance, le 12 mars 2017, et sa sœur Christiane le 26 janvier 2023.
Début théâtral
Le petit Philippe fréquente d’abord l’école de Notre-Damedes-Victoires, où la directrice, sœur Cécile, le chouchoute et où il est suivi de près par l’enseignante de la petite bourse, Dorothée Veerasamy, dite «Dodo». Au collège St Mary’s, par la suite, il compense ses lacunes académiques par une personnalité quelque peu marginale qui le fait inconsciemment «sortir du lot». «J’étais un élève très moyen qui s’ennuyait profondément dans les cours de mathématiques, n’ayant jamais rien compris à l’algèbre ni à la géométrie, mais qui, en revanche, se régalait des cours d’anglais et de français, avec une préférence très nette pour la littérature», avoue-t-il.
De ces années, il garde le souvenir de quelques amis : Serge Thomasse, peintre émérite toujours en activité, disciple de Serge Constantin, et Jean-Claude Antoinette, musicien qui a beaucoup collaboré avec Gérard Sullivan à la réalisation de ses comédies musicales. Mais celui qui l’a le plus marqué est le proviseur, frère Benedict, un Irlandais pur souche, amoureux du théâtre, qui lui a transmis cette passion des planches.
Il joue le rôle du frère Ladvenu dans L’Alouette de Jean Anouilh, avec, dans le rôle-titre de Jeanne d’Arc – Michèle Salaün – une étudiante du collège Lorette de Rose-Hill qui avait aussi joué dans d’autres pièces réalisées par le frère Benedict, notamment L’Avare de Molière, avec Lindsay Pointu dans le rôle d’Harpagon.
Philippe assure l’animation des kermesses du collège et c’est là que Yacoob Bahemia, producteur à la MBC, le remarque et le fait venir à la rue Pasteur, avec l’autorisation de ses parents, pour participer à plusieurs émissions de présentation.
Il côtoie ainsi quelques animateurs et animatrices qui deviendront presque des légendes : Mimi Labat, Max Moutia, Jacques Cantin, Manda Pillay, Marie-Josée Hervel (Baudot), Marie-Michèle Étienne, entre autres. «À cette époque, on est «multicarte» : on doit savoir produire et animer des émissions, présenter les journaux télévisés et les bulletins météo, interviewer des invités en fonction de l’actualité… Bref, être complet ! J’apprends tout sur le tas, sans doute la meilleure des formations», se souvient-il.
Mais pas question pour autant d’abandonner ses études : «Je poursuis mes études secondaires avec obligation de résultats, faute de quoi mon père menaçait de mettre un terme à mes activités artistiques. Engagement pris et pari tenu pendant près de sept ans avant que les hasards de la vie ne me tracent un nouveau parcours.»
Ce nouveau parcours est amoureux. Après le tournage de Paul et Virginie, Philippe et Daniel ne se quittent plus. Ils conviennent d’une période d’essai à Paris avant de prendre une décision finale.
Essai concluant. Mais les conditions imposées par les lois sur l’immigration sont difficiles. Les ministres de l’Intérieur Marcellin et Poniatowski sont de véritables Cerbères. «Mon installation est un véritable parcours du combattant. Mais l’amour ayant des ailes, je papillonne au gré des petits boulots – voix off, rédaction publicitaire, etc. – et arrive ainsi à tenir le coup en attendant que mes papiers soient réglés», raconte-t-il.
Et parfois, une bonne fée veille en lui donnant une rencontre déterminante : avec Gérard Sire, auteur, acteur, producteur et scénariste de Jean Yanne, alors en quête d’un assistant. Philippe travaille à ses côtés pour le compte de France Inter, notamment en préparant chaque matin une revue de presse humoristique. Un méchant cancer mettra hélas fin à leur collaboration, qui aura duré plus de cinq ans.
Finlay Salesse en compagnie de Philippe Houbert et Daniel Mourgues dans les studios de «Radio One».
Dans la foulée, Philippe renoue avec la chanson. Un premier 45-tours, suivi de trois albums, connaît ce qu’il appelle lui-même «un succès d’estime». Un album dédié à Noël au soleil se fait notamment remarquer en Belgique, mais c’est surtout en 1983 qu’il connaîtra une forme de reconnaissance : il participe à la sélection française de l’Eurovision et figure parmi les finalistes retenus parmi quelque 2 000 candidats. Sous la baguette de François Robert, arrangeur de Jacques Brel, entre autres, il interprète une chanson signée Pierre Delanoë et se classe troisième.
Cet épisode Eurovision met un terme à sa carrière de chanteur, conscient que cette voie n’était sans doute pas la sienne. «C’est alors que le théâtre refait surface, me rappelant mon goût inné pour la comédie, que m’avait inculqué dès mon plus jeune âge mon oncle Roland Houbert, vieux boulevardier devant l’éternel, avec qui j’ai eu le privilège de partager la scène plus d’une fois», se remémore-t-il.
Avec Daniel, il crée en 1987 des spectacles mêlant musiciens, danseurs, comédiens et projections géantes pour Le Festival de la mer. Suivront d’autres réalisations spectaculaires à la Citadelle, transformée en théâtre de plein air : Il était une fois 1001 fées, Le Missionnaire de septembre, un alléluia de son et lumière dédié au père Laval, La Nuit des animaux ou encore Pluie d’étoiles pour Arc-en-Ciel, grand spectacle présenté sur le port à l’occasion du 25ᵉ anniversaire de l’Indépendance de Maurice en 1993.
La fin d’un parcours
Le couple fait ainsi la navette entre Paris et Maurice jusqu’à tout récemment pour un tout dernier spectacle : la pièce Si on savait, de l’auteur corse Éric Fraticelli, dans laquelle un personnage se demande s’il a fait les bons choix dans sa vie et s’il aurait été plus heureux autrement. Philippe et Daniel ne se posent pas cette question !
Et Daniel Mourgues de résumer ainsi ces 53 années de vie commune sur les planches comme dans la vie : «Notre parcours a aussi été jalonné de projets hors normes et de défis techniques grandioses. Quatre grands spectacles son et lumière à la Citadelle, animés par la ferveur de plus de 200 participants sur scène. Un spectacle monumental sur le port de Port-Louis, véritable communion populaire qui a rassemblé pas moins de 75 000 spectateurs. C’est en ce mois de mai 2026 que nous avons choisi de clore ce chapitre artistique avec notre toute dernière pièce, Si on savait. Nous tirons notre révérence le cœur léger, heureux et profondément fiers d’avoir diverti, touché et fidélisé près de 200 000 spectateurs tout au long de cette aventure d’une vie.»
Une vie à deux, une vie de scène : 53 ans d’amour, d’art et de partage inoubliable.
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