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Questions à...
Jack Bizlall : «Cessons de parler de ‘best loser’, c’est de l’obscurantisme qui déforme notre humanité»
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Jack Bizlall : «Cessons de parler de ‘best loser’, c’est de l’obscurantisme qui déforme notre humanité»
Jack Bizlall, ancien député , syndicaliste et citoyen engagé.
Mardi, lors des débats sur la Constitutional Review Commission, le Premier ministre a souhaité que la réforme se concrétise avant le 60ᵉ anniversaire de l’indépendance. Jack Bizlall, ancien député du Mouvement militant mauricien, syndicaliste et citoyen engagé, livre un regard critique sur cette initiative.
Le PM a déclaré qu’il souhaitait que la réforme soit actée avant le 60ᵉ anniversaire de notre Indépendance. Pensezvous que c’est un délai réaliste ?
Cette Constitution n’est pas celle de la population mauricienne et encore moins d’une République qui se respecte. Il faut passer à la Deuxième République avec des changements majeurs. Le délai est plus que suffisant puisque nous savons ce que nous voulons et avons la compétence de la rédiger. Ensuite, il faudra nommer une assemblée constituante pour l’adopter et un vote populaire pour l’approuver. D’ici le 12 mars 2028, c’est possible.
Cette date devient-elle ainsi une ligne d’horizon pour le gouvernement, avant l’échéance électorale de 2029 ?
Le plan de travail est bon. Mais je crains que la stratégie soit d’obtenir un autre résultat – celui de la Constitution d’une République présidentielle et quasi monarchique. Si cela se confirme, il n’y aura pas de changement et, pire, cela va ouvrir la voie à la famille Jugnauth. Ce fut le désir d’Anerood Jugnauth. L’horizon de 2029 est sombre. C’est le premier combat à mener pour la démocratisation de notre société. Il faudra se rassembler pour empêcher cela par prévention et par anticipation.
Quelle est votre opinion concernant le collège électoral pour élire le président de la République ?
L’élection du président dépend de la nature de la République. Il faut éviter deux voies: une République présidentielle, c’est-à-dire un président avec un pouvoir exécutif qui n’a de compte à rendre à personne, serait catastrophique ; ou un président qui est nommé sur proposition du PM, soumis au PM, comme c’est le cas actuellement. Ce serait non seulement d’une inutilité mais cela rendrait la fonction du PM autocratique, comme cela a été le cas sous le règne des Jugnauth. Il nous faut une République parlementaire avec un président élu par la population ou un collège électoral plus large que l’Assemblée nationale. Dans ce dernier cas, la responsabilité d’un président doit d’abord et avant tout être définie dans la Constitution et il doit agir conformément à ses responsabilités constitutionnelles. Il ne doit pas usurper le pouvoir parlementaire. Ce n’est pas la personne du président qui prime. Ce sont ses pouvoirs de faire respecter la Constitution.
Fallait-il passer par l’étape d’une commission avant la refonte de la Constitution à proprement parler ?
Passer par une commission n’a rien de mauvais si c’est pour amener, dans un deuxième temps, une assemblée constituante, l’appropriation du projet par l’Assemblée nationale et un vote pour l’adoption de la Deuxième République. En France, ils sont dans une cinquième République et bientôt, ils devront passer à la sixième pour enlever le pouvoir régalien de leur président.
Avant de démarrer ses travaux, la commission peut, selon la loi, mener des consultations publiques alors qu’en décembre 2025, le Bureau du PM avait appelé à des consultations nationales sur la réforme de la Constitution. Pensez-vous que de nouvelles consultations publiques soient utiles ?
Définitivement. Il faut passer par une commission. Justement parce que des dizaines de propositions ont été faites. Dans le cas du Collectif pour un combat unitaire, nous avons publié plus de huit écrits sur la question. De plus, j’étais membre d’un comité comprenant Rajen Narsinghen, Jocelyn Chan Low, Milan Meetarbhan, Alain Laridon et Joseph Tsang Mang Kin, et j’ai produit cinq textes à ce sujet. On a produit un livre intitulé For a People’s Constitution. Il existe plusieurs contradictions entre les propositions. Il faut les analyser. Ce n’est pas un exercice facile. Pour moi, cette commission doit écouter toutes les propositions pour guider l’assemblée constituante dans la rédaction de la Constitution à adopter.
Vous qui avez beaucoup travaillé sur la Deuxième République, pensez-vous que les conditions sont maintenant réunies pour réformer le «Best Loser System» ?
Je place trois projets comme mes priorités : une nouvelle Constitution pour la Deuxième République, l’éducation d’assertion et mettre l’économie au service du social. Cessons de parler de best loser; c’est de l’obscurantisme qui déforme notre humanité. Comment peut-on encore penser que notre population a différents modes of living de par le fait que nous sommes venus de la Chine (sur le plan géographique), que nous appartenons à deux religions (l’hindouisme et l’islam) et que les autres n’appartiennent à rien. C’est du racisme exprimé sans pudeur. Alors que nous avons une culture à construire imprégnée autant de la nature humaine que de la culture humaine.
La «freedom of information» fait aussi partie du mandat de la commission. Pensez-vous que les décideurs actuels, ainsi que les fonctionnaires, soient disposés à communiquer plus librement ?*
Cette liberté doit être effectivement assurée, surtout pour ceux qui forment l’opinion publique, c’est-à-dire les écrivains, les journalistes, etc. Si rien n’est fait, on va être submergés par des fake news et les Moustass, comme ce fut le cas pour les élections de 2024. Pour faire approuver les lois organiques concernant la freedom of information, il faut tout un contexte constitutionnel et l’adoption d’un cinquième pouvoir comme cela a été proposé.
Vous avez toujours soutenu que toute modification constitutionnelle majeure devrait s’inscrire dans le cadre d’une Deuxième République. Est-ce que cette commission indépendante ne risque pas d’accoucher d’une réforme «pièce par pièce» plutôt que de la refonte systémique que vous réclamez ?
Cette question est sans doute la plus importante. Les Ramgoolam, les Jugnauth, les Duval et maintenant les Bérenger ne veulent pas que leurs familles soient dépossédées de ce pouvoir absolu conféré au leader. Mon plus grand combat est celui de l’abolition de ce poste pour que les partis politiques se conduisent autrement.
Certains mouvements de gauche craignent que la commission serve de bouclier politique au gouvernement actuel face aux attentes de la population. Partagez-vous l’avis que le gouvernement utilise le temps de la commission pour repousser des réformes qu’il aurait pu voter directement grâce à sa majorité ?
Pas tous les mouvements de gauche. Celui qui propose une nouvelle République n’a pas tiré les leçons de ce qui s’est passé depuis l’absolutisme du stalinisme. Entendons-nous sur une chose importante : le débat sur une nouvelle Constitution n’est pas une obstruction à des réformes sur le plan social. Il existe plusieurs insécurités que l’on peut et que l’on doit toujours combattre. Le retour de l’âge de la retraite à 60 ans, par exemple.
En tant que syndicaliste, pensez-vous que cette réforme de la Constitution doit inclure de nouveaux droits fondamentaux pour les travailleurs, tels que la constitutionnalisation du droit de grève (souvent restreint par les lois sur le travail) ou la protection stricte contre le licenciement abusif ?
On ne pourra pas avancer davantage. Il y a trop d’obstacles constitutionnels. Supposons que l’on redéfinisse la propriété privée – personnelle et sociale –, un bond immense sera fait. Il n’y a pas que les travailleurs, mais aussi les consommateurs. Il n’y a pas que la force de travail ; il y aura aussi l’intelligence artificielle. Il y a certainement une faiblesse répétée chez Ramgoolam. J’ai déjà écrit sur lui – une longue publication identifiant 11 erreurs de sa part. Il n’a pas changé. Il lui manque toujours du savoir-faire. C’est regrettable, mais c’est ainsi. Jugnauth, lui, manquait de savoir-vivre, comme Bérenger de savoir-être.
Dans le système Westminster actuel, le pouvoir reste extrêmement centralisé entre les mains du Premier ministre. Si l’on doit réviser la Constitution, ne faudrait-il pas d’abord limiter les prérogatives de l’exécutif en faveur d’une démocratie participative ou directe ? Quelle formule préconisez-vous ?
Il ne faut pas répéter les erreurs qui ont produit des absurdités. Nous avons une République et cinq pouvoirs – celui du peuple, celui de l’exécutif, celui du Parlement, celui du judiciaire, et celui de la presse et des individus en collectifs qui forment l’opinion commune et la civilisation contemporaine. Nous sommes en République et avons à la transcender pour entrer dans une société sans classes et, ainsi, post-républicaine. Il faut construire des proto-alternatifs pour bâtir cette société. Un de ces proto-alternatifs reste le changement de notre Constitution. Demain, la Deuxième République et, plus tard, la Troisième République. C’est là mon combat et ma contribution à la société mauricienne.
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