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Questions à ...

Alain Wong So : «Nous ne verrons jamais un tourisme de masse à Rodrigues»

4 juin 2026, 20:00

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Alain Wong So : «Nous ne verrons jamais un tourisme de masse à Rodrigues»

Rodrigues est souvent présentée comme une destination «authentique». Jusqu’où peut-on développer le tourisme sans détruire précisément ce qui fait l’âme de l’île ?

Quand je me suis installé dans le fauteuil de commissaire au Tourisme, j’ai fait réaliser un audit. Nous avons pu conclure que 75 % des touristes qui viennent à Rodrigues séjournent hors des hôtels : chez l’habitant, dans les bungalows, les résidences, etc. Nous avons décidé qu’il fallait préserver cet acquis et qu’il est de notre devoir de faire en sorte que la population puisse bénéficier des retombées de ce «gâteau national». Nous voulons maintenir cette orientation. Toutes nos campagnes de marketing et de stratégie vont dans ce sens. Ici, le visiteur découvre un produit unique : il n’y a pas d’industrie lourde. L’hôte va souvent lui-même chercher ses clients à l’aéroport. Et puis il y a la nature. Rodrigues, c’est aussi une île de 108 kilomètres carrés.

Existe-t-il aujourd’hui un seuil de capacité touristique que Rodrigues ne veut pas dépasser ?

Le carrying capacity est défini comme le nombre de personnes présentes en permanence sur l’île à un moment donné. En période normale, c’est-à-dire hors pointe, nous accueillons environ 1 150 touristes par jour. En période de pointe, nous pouvons aller jusqu’à 1 800 personnes, entre octobre et décembre. Nous n’avons pas d’objectif à court terme, mais plutôt une vision à long terme. Aujourd’hui, avec 1 150 touristes, il suffit de se promener en ville, de prendre l’autobus ou d’aller sur les plages pour voir que ce n’est pas saturé. Est-ce que c’est bondé au point de ne pas pouvoir poser sa serviette ? Est-ce que nous subissons un envahissement touristique ? Tel n’est pas le cas. Nous avons déjà atteint 125 000 touristes sur l’île. Et si nous doublons ce chiffre, cela voudrait dire simplement deux fois plus de personnes qu’aujourd’hui. Ce n’est ni Ibiza, ni Venise, ni Barcelone.

L’agrandissement de la piste de Plaine-Corail est présenté comme un tournant historique. Certains Rodriguais craignent un tourisme de masse. Comment les rassurer ?

Nous ne verrons jamais un tourisme de masse à Rodrigues. Par exemple, l’Albanie a une population de 1,1 million d’habitants et reçoit 15 millions de touristes par an. C’est un ordre de grandeur. Nous n’en sommes pas là !

Mais vous m’accorderez qu’elle n’a pas la même superficie que Rodrigues ?

Je suis d’accord avec vous. Mais regardons les choses autrement. Le tourisme est le pilier économique de Rodrigues. Nous générons plus de Rs 3 milliards de revenus par an. Ce calcul est basé sur la dépense moyenne par touriste, entre Rs 25 000 et Rs 30 000 par personne. Ces revenus sont répartis dans toute la population : agriculteurs, pêcheurs, artisans, petits entrepreneurs, marchandes de confitures, de tourtes, d’ourites séchées, de miel, etc. L’économie fonctionne de manière inclusive.

Ce que craignent certains Rodriguais, c’est la dispersion des ressources. Qu’en est-il réellement ?

Je vous pose une question pour y répondre : il y a dix ans, nous recevions seulement 75 000 touristes. Avions-nous suffisamment de ressources ? Aujourd’hui, nous sommes à 125 000. Sommes-nous en déficit de ressources ? Vous savez, l’humain a cette capacité remarquable de s’adapter aux conditions qui lui sont proposées, parfois imposées. Toutefois, en tant que gestionnaires de l’État, nous sommes conscients qu’il existe un seuil à ne pas dépasser.

Et quel serait ce seuil ?

Il arrivera naturellement. Nous le saurons. Je ne peux pas le prévoir. On nous disait qu’audelà de 100 000 touristes, on allait stagner. Finalement, ce chiffre s’est avéré être un bon repère pour Rodrigues. Dans toute société, il y a toujours une pression. Il faut l’assimiler et vivre avec. On ne peut pas fixer un plafond artificiel et fermer l’île à partir d’un calcul arithmétique. Notre responsabilité, à nous décideurs, est de planifier en amont pour que les ressources suivent le développement économique. La population a aussi ses aspirations : subvenir aux besoins de sa famille, envoyer ses enfants à l’université, voyager, peut-être acheter une voiture. Sans ressources financières, cela devient impossible et l’on devient dépendant de l’État.

On parle beaucoup d’écotourisme. Qu’est-ce qui distingue Rodrigues d’une destination balnéaire «verte» classique ?

L’écotourisme est le pilier fondamental du secteur à Rodrigues. Le trail, la régate, le kitesurf vous montrent que nous avons fait le choix d’activités non-motorisées. Notre réputation sur le tourisme vert est indéniable.

La qualité des prestations reste un sujet sensible : service, transport, internet, entretien des sites… Y a-t-il un chantier de montée en gamme ?

Je le reconnais : tout n’est pas parfait. Mais la qualité d’un service est aussi liée au niveau de développement d’un pays. C’est comparable au secteur de la santé : cela reflète une réalité globale. Toutefois, dans le cadre de l’agrandissement de la piste de l’aéroport, la Banque mondiale prévoit une allocation de dix millions de dollars à ma commission. Cet argent servira à améliorer les prestations.

Nous accorderons notamment des subventions aux opérateurs touristiques pour former leur personnel, améliorer les services, installer des systèmes de récupération d’eau de pluie et des panneaux solaires afin de réduire la dépendance aux énergies fossiles. Notre objectif est qu’ils produisent eux-mêmes au moins 80 % de leur consommation énergétique. Nous visons cela d’ici trois ans. Nous financerons jusqu’à 60 % de leurs projets.

L’actualité internationale, notamment la guerre au Moyen-Orient, a-t-elle eu des répercussions sur le tourisme à Rodrigues ?

Les derniers chiffres pour la période janviermars montrent une baisse de 8,5 %, liée à deux facteurs majeurs. D’abord, Air Mauritius n’a pas pu assurer le nombre habituel de vols sur la desserte Maurice–Rodrigues. Nous avons eu au moins dix vols annulés par mois sur cette période. Ensuite, à partir du 28 février, le déclenchement du conflit au Moyen-Orient a affecté le trafic. Dubaï étant un hub pour notre région, de nombreux touristes ont annulé leur voyage à Maurice, et par ricochet à Rodrigues. Nous observons toutefois une reprise depuis avril, avec une nette amélioration.

Quelle transformation vous rend le plus fier depuis votre prise de fonction ?

Il y a eu une véritable prise de conscience de la population sur le potentiel de Rodrigues. Nous privilégions le tourisme régional et avons étendu nos campagnes de marketing en Afrique du Sud, La Réunion, l’Australie et l’Inde. Nous mettons en avant nos atouts que sont l’écotourisme, la sécurité et la simplicité. Nous n’avons pas l’ambition de faire de Rodrigues une destination sophistiquée comme Maurice, les Maldives ou les Seychelles. Nous ne voulons pas être en compétition avec les autres îles de l’océan Indien, mais nous différencier. Avec nos 108 kilomètres carrés, nous n’avons pas vocation à rivaliser.

À huit mois des élections, vous restet-il un regret ?

Nous aurions souhaité que le gouvernement central nous donne davantage de moyens et de marge de manœuvre. Nous avons une stratégie marketing, mais en termes de ressources financières, nous restons contraints. Avec plus de moyens, nous aurions pu viser plus haut. Malgré cela, nous avons avancé. J’ai une équipe formidable. En quatre ans, nous sommes passés de 75 000 à 125 000 arrivées touristiques.

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