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Drogues

De la dose à Rs 100 aux soirées à Rs 15 000

3 juin 2026, 16:00

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De la dose à Rs 100 aux soirées à Rs 15 000

Entre la drogue synthétique, qui ravage les quartiers populaires, et les substances consommées dans les boîtes de nuit et «rave parties», Maurice fait face à une réalité plurielle de l’addiction.

Dans une ruelle discrète d’un quartier populaire, un adolescent de 14 ans tient entre ses doigts un sachet de drogue synthétique acheté à Rs 100. À plusieurs kilomètres de là, dans une villa louée pour une rave party privée, un jeune professionnel dépense plus de Rs 10 000 en une seule nuit pour de la cocaïne, de l’ecstasy et du LSD. Deux mondes. Deux réalités. Une même dépendance.

Ces dernières années, la drogue synthétique a profondément modifié le paysage des stupéfiants à Maurice. Son prix dérisoire, sa disponibilité et sa composition souvent inconnue en ont fait la substance la plus accessible pour les jeunes de milieux modestes. À l’opposé, les drogues dites «récréatives» continuent de circuler dans certains milieux aisés où l’argent permet d’accéder à des produits plus coûteux.

2 José Ah-Choon.

Pour José Ah-Choon, président de l’ONG A Nou Là, la situation n’a jamais été aussi préoccupante. «La drogue synthétique est devenue la drogue la plus accessible. Avec Rs 100, un jeune peut déjà commencer à consommer. C’est ce qui rend la situation extrêmement dangereuse. Aujourd’hui, des adolescents de 14 ans connaissent déjà ce chemin. Beaucoup de familles viennent nous voir parce que leurs enfants sont tombés dans cet engrenage.»

Selon lui, les produits vendus sous l’appellation de drogue synthétique sont devenus de véritables cocktails chimiques dont les consommateurs ignorent souvent la composition. «Nous entendons parler de fentanyl mélangé à du cannabis. D’autres utilisent de la naphtaline écrasée pour imiter la méthamphétamine. Certains mélangent différents produits chimiques, des substances achetées dans des quincailleries ou d’autres commerces. Personne ne sait réellement ce qui se trouve dans ces sachets. C’est une loterie dont l’issue peut être mortelle.»

Dans son centre de réhabilitation, il constate une évolution alarmante. «En 1986, nous recevions cinq ou six jeunes en traitement. Aujourd’hui, nous pouvons en avoir 12 à 15 simultanément. La demande a considérablement augmenté.» Le militant regrette également l’absence de structures adaptées aux mineurs. «Beaucoup commencent à consommer à 14 ans, parfois même avant. Pourtant, la plupart des centres de réhabilitation n’acceptent pas les mineurs. Il existe très peu de solutions pour eux. Nous avons besoin de structures régionales capables d’accompagner les jeunes qui veulent sortir de la drogue.»

À ses yeux, la prévention demeure l’un des maillons faibles de la lutte antidrogue. «Pendant des années, nous avons mené des campagnes de sensibilisation dans les écoles. Malheureusement, cela fait longtemps que ces programmes ne sont plus organisés avec la même intensité. Pourtant, c’est à cet âge que tout se joue.» À 70 ans, José Ah-Choon affirme trouver sa motivation dans les succès obtenus au fil des décennies. «Beaucoup de mères me remercient encore aujourd’hui. Certaines me disent qu’elles ont pu célébrer la fête des Mères avec leur enfant après des années de souffrance. C’est ce qui me donne la force de continuer. Voir un jeune retrouver sa famille, trouver un emploi et reprendre goût à la vie n’a pas de prix.»

Le revers de la médaille

Pendant que la drogue synthétique gagne du terrain dans les quartiers populaires, une autre réalité se développe discrètement dans les sphères plus aisées. Ancien enquêteur de l’ADSU ayant servi pendant plus de 20 ans dans plusieurs unités spécialisées, cet ex-policier accepte de témoigner sous couvert de l’anonymat. Selon lui, le contraste est frappant. «Les consommateurs de rue et les consommateurs des milieux festifs ne vivent pas la même réalité. Dans certains cercles, des jeunes peuvent dépenser entre Rs 10 000 et Rs 15 000 en une seule soirée.»

L’ex-policier décrit un marché parallèle où les prix atteignent des niveaux sans commune mesure avec ceux de la drogue synthétique. «Une ligne de cocaïne peut coûter environ Rs 1 000. Un comprimé d’ecstasy se vend autour de Rs 3 000. Les patchs de LSD atteignent également plusieurs milliers de roupies selon leur taille et leur qualité.» Les prix fluctuent en fonction de la demande. «Lorsqu’une fête attire beaucoup de monde, certains revendeurs augmentent leurs tarifs. Si la soirée touche à sa fin, mais que la demande reste forte, les prix ne baissent pas nécessairement. C’est un marché qui obéit à ses propres règles.»

L’ancien enquêteur évoque également l’essor des rave parties. «Elles sont devenues très populaires. Certaines soirées privées attirent une clientèle prête à dépenser beaucoup d’argent pour vivre une expérience intense. Les stupéfiants font souvent partie du décor.» Contrairement à la drogue synthétique, cette consommation reste généralement invisible. «Ces personnes continuent souvent à travailler, à gérer leurs affaires et à maintenir une apparence normale. Leur addiction passe inaperçue. Pourtant, elle existe bel et bien.»

Selon lui, la principale différence réside dans le rythme de consommation. «Celui qui achète une dose de synthétique à Rs 100 peut consommer tous les jours. L’addiction se développe rapidement. Celui qui dépense Rs 15 000 dans une soirée ne le fera peut-être qu’une fois par semaine ou deux fois par mois. Les conséquences sont différentes, mais le risque demeure.» Pour les forces de l’ordre, ces différentes formes de consommation nécessitent des approches adaptées.

Un ancien haut gradé de l’ADSU explique que les policiers affectés aux opérations antidrogue suivent une formation spécifique. «Lors d’une interpellation, la première règle consiste à assurer la sécurité de tous. Le suspect doit être invité à vider ses poches. Les officiers portent des gants et restent attentifs à son comportement. Une personne sous l’influence de certaines substances peut être désorientée, imprévisible ou agressive.»

Il rappelle également que les trafiquants ne transportent pas toujours la marchandise sur eux. «Lors des opérations ciblant des réseaux de distribution, il est fréquent de découvrir du matériel d’emballage, des balances, des téléphones ou des sommes d’argent plutôt que la drogue elle-même. Les organisations criminelles ont appris à compartimenter leurs activités.»

photo Hector Tuyau.

Au-delà de la répression, plusieurs observateurs estiment que la lutte contre les stupéfiants doit être repensée. L’ancien assistant surintendant de police Hector Tuyau, chef enquêteur de la commission d’enquête présidée par l’ancien juge Paul Lam Shang Leen, estime que les conclusions de cette commission demeurent d’actualité. «La drogue synthétique est devenue la porte d’entrée la plus accessible vers la dépendance. Son faible coût la rend particulièrement attractive pour les jeunes.»

Selon lui, les recommandations formulées il y a plusieurs années restent largement pertinentes. «Une commission d’enquête peut faire des recommandations, mais leur mise en œuvre dépend ensuite des autorités. Le défi consiste à transformer les constats en actions concrètes.» Il plaide pour une meilleure coordination entre les organismes chargés de lutter contre le trafic. «Plusieurs institutions travaillent déjà sur cette problématique. L’objectif devrait être de renforcer la coopération afin que chacun poursuive le même combat avec les mêmes priorités.»

Au terme de plusieurs décennies passées à observer l’évolution du phénomène, son constat demeure empreint d’inquiétude, mais aussi d’espoir. «La vigilance reste essentielle. Les jeunes doivent comprendre que la vie est courte, mais qu’elle peut être belle. Derrière chaque consommation se cache un risque. Derrière chaque dépendance se trouve une famille qui souffre.»

Maurice est confronté à une fragmentation du marché des stupéfiants. Les produits changent, les réseaux évoluent et les consommateurs appartiennent à des milieux différents. Mais les conséquences, elles, finissent souvent par se ressembler : rupture familiale, problèmes de santé, dépendance et marginalisation.

À mesure que la drogue se démocratise dans certains milieux et se banalise dans d’autres, les spécialistes s’accordent sur un point : la réponse ne pourra pas être uniquement policière. Prévention, traitement, accompagnement des familles et prise en charge des mineurs apparaissent aujourd’hui comme des éléments essentiels d’une stratégie qui peine encore à suivre l’évolution rapide du phénomène. Dans les rues comme dans les boîtes de nuit, la drogue a changé de visage. Son emprise, elle, demeure intacte.

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