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Le climat fait loi
Il est rassurant de constater que certains textes ne restent pas prisonniers des diplomates, des acronymes et des communiqués. Le vote historique adopté cette semaine par 141 États à l’ONU appartient à cette catégorie. Désormais, le monde reconnaît officiellement une vérité que les peuples les plus vulnérables connaissent déjà dans leur chair : protéger le climat n’est plus un choix moral ou une posture politique. C’est une obligation juridique.
Pour beaucoup, cela restera une résolution de plus dans les archives internationales. Pour les petits États insulaires, pour les peuples pastoraux d’Afrique de l’Est, pour les habitants des littoraux rongés par la mer, c’est autre chose. C’est une ligne invisible qui vient enfin relier le droit international aux réalités du sol.
Plongé dans cette exploration intérieure où l’on interroge à la fois son travail, ses silences et sa vie, je repensais ces derniers jours aux Maasaï rencontrés à Nairobi, pas trop loin des salons climatisés du Africa Forward Summit où l’on parlait d’«adaptation», de «croissance verte» et de «résilience» comme on échange des devises. Eux parlaient simplement d’eau. Ou plutôt de son absence. Sous un arbre maigre, au bord d’une terre couleur cendre, Sulei regardait l’horizon avec cette fatigue silencieuse des hommes qui observent le ciel depuis toute une vie. «Avant, les pluies arrivaient en mars. Maintenant elles viennent quand elles veulent. Ou elles ne viennent plus.» Cette phrase contenait davantage de vérité climatique que bien des rapports internationaux. Le changement climatique, pour leurs ancêtres et eux, ne commence pas dans les conférences. Il commence quand une saison cesse d’obéir à la mémoire des anciens. Quand un troupeau maigrit. Sur l’océan, quand un pêcheur ne reconnaît plus la mer. Sur nos plages, quand des filaos dévoilent leurs racines comme des os sortant du sable.
Et voilà justement que, pendant que l’ONU proclame l’obligation des États à protéger le climat, Maurice se retrouve face à sa propre contradiction nationale. À Pomponette, des activistes se sont rendus sur une plage blessée. Les gabions sont éventrés. Le littoral recule. La mer avance. Et au milieu de cette fragilité écologique documentée depuis des années, un projet de villas de luxe menace désormais des centaines de filaos. Une audience est prévue le 28 mai. Cette fois, fait rare, le ministère de l’Environnement lui-même exige un Environmental Impact Assessment face au promoteur.
Ce détail est important. Car il marque peut-être le début d’un changement de culture politique. Pendant trop longtemps, l’environnement à Maurice a été traité comme une variable secondaire du développement. On parlait d’écologie après avoir parlé béton. On invoquait la croissance avant d’évoquer les dunes, les mangroves ou les récifs. Comme si la nature était un décor touristique et non une infrastructure de survie.
Les filaos de Pomponette ne sont pas seulement des arbres. Comme le bétail chez les Maasaï, ils contiennent une mémoire collective. Ils protègent le sable, amortissent le vent, stabilisent la côte et rappellent qu’un littoral n’est pas un produit immobilier ordinaire. Une plage appartient aussi à ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter une villa face à la mer.
Les Maasaï m’avaient confié une phrase que je ne vais jamais oublier : «Les gens pensent que nous sommes un peuple du passé. Mais nous vivons déjà dans le futur climatique des autres.»
C’est exactement ce que disent aujourd’hui les petits États insulaires. Maurice, les Maldives, Vanuatu ou les Seychelles vivent déjà dans le futur climatique du monde développé. Nous voyons avant beaucoup d’autres ce que signifie un océan qui monte, des pluies qui se dérèglent et des côtes qui s’effondrent lentement. C’est pourquoi le vote de l’ONU (même si l’organe n’a plus sa fougue et force d’antan) change quelque chose de profond. Il ne s’agit plus seulement de sensibilisation ou de diplomatie verte ou bleu-vert. Désormais, les États pourront être jugés sur leur inaction climatique. Le droit international commence enfin à rattraper la réalité physique de la planète.
Mais les résolutions internationales ne sauveront aucune plage si les États eux-mêmes continuent à contourner leurs propres lois environnementales. Aucun sommet ne protégera Pomponette si les études d’impact deviennent des formalités administratives négociables. Et aucune transition climatique crédible ne pourra exister si le développement continue de signifier privatisation du littoral, destruction des dunes et bétonisation des côtes.
Au Kenya, la nuit tombait sur la savane lorsque les silhouettes rouges des Maasaï disparaissaient lentement dans la poussière. À cet instant, j’avais eu l’impression de voir des sentinelles du siècle qui commence. Des hommes et femmes vivant déjà dans un monde où le climat dicte désormais les règles de l’économie, des migrations et même de la survie.
À Maurice aussi, les sentinelles existent. Elles se tiennent aujourd’hui sur les plages, dans les ONG, parmi les pêcheurs, les scientifiques, les journalistes et les citoyens qui refusent de croire que tout terrain côtier finit fatalement en projet immobilier.
L’ONU vient de rappeler aux États leur responsabilité envers la planète. Reste maintenant à savoir si, face à la mer qui monte, nous aurons enfin le courage de l’appliquer chez nous...
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