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«Africa Forward»
Quand le réalisme remplace le paternalisme
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«Africa Forward»
Quand le réalisme remplace le paternalisme
Longtemps, l’Europe a imaginé l’Afrique comme son passé : pauvre,dépendante, inachevée. Dr Achille Mbembe, philosophe et politologue camerounais, a réitéré, à Nairobi, devant Macron et Ruto, que notre continent pourrait bien être son futur. Car plus jeune, plus instable*, plus créative, mais surtout incontournable...
En 2017, à l’Université Joseph Ki-Zerbo, Emmanuel Macron voulait enterrer la Françafrique. Hier à Nairobi, soit neuf ans plus tard, le président français semble avoir compris quelque chose de plus déstabilisant encore : l’Europe pourrait ne plus avoir d’avenir sans l’Afrique !
La différence entre les deux discours raconte autant l’évolution du président français que celle du monde.
À Ouagadougou, Macron parlait comme un jeune réformateur libéral persuadé que la mondialisation pouvait encore être réparée. À Nairobi, il parle comme le dirigeant d’une puissance moyenne fragilisée, coincée entre une Chine prédatrice, une Amérique transactionnelle et une Russie déstabilisatrice.
Le basculement est profond. En 2017, il s’agissait surtout de repentance, de mémoire coloniale, de restitution d’œuvres d’art, d’entrepreneuriat et de jeunesse. En 2026, le langage a changé : minerais critiques, migration, démographie, sécurité énergétique, souveraineté industrielle, intelligence artificielle, transition verte. Ouagadougou était philosophique. Nairobi est civilisationnel.
Ce glissement rejoint précisément la pensée d’Achille Mbembe dans The Politics of Time: Imagining African Becomings. Mbembe rejette l’idée d’une Afrique «en retard» sur l’Europe. Selon lui, l’Afrique n’est plus une périphérie attendant son entrée dans l’histoire moderne ; elle est déjà l’un des laboratoires du XXIᵉ siècle. Urbanisation sauvage, capitalisme informel, innovations numériques, résilience climatique, nouvelles formes culturelles et politiques : le futur s’y expérimente déjà.
Pendant des siècles, l’Europe s’est pensée comme le centre du monde : exportatrice de civilisation, de démocratie et de développement. Mbembe inverse brutalement le regard. L’Europe vieillit, s’endette, doute d’elle-même et dépend technologiquement des États-Unis et de la Chine. L’Afrique, elle, est jeune, urbaine et entrepreneuriale. Les chiffres suffisent pour comprendre pourquoi Macron change de ton. D’ici 2050, l’Afrique comptera environ 2,5 milliards d’habitants ; un être humain sur quatre sera Africain. Dans le même temps, l’Europe fera face à une pénurie chronique de main-d’œuvre, à l’explosion des coûts des retraites et au ralentissement de sa croissance. Le véritable réservoir démographique du continent européen se trouve désormais au sud de la Méditerranée.
Lorsque Macron affirme : «Si l’Afrique échoue, l’Europe aura un énorme problème.» Il ne parle plus comme un humanitaire. Il parle comme un stratège. L’Afrique n’est plus présentée comme un problème à résoudre, mais comme une condition de survie économique et géopolitique pour l’Europe.
Cette lucidité nouvelle doit aussi beaucoup aux humiliations françaises au Sahel. Entre 2021 et 2024, Paris a été repoussé du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Les juntes militaires ont préféré Moscou ; la Chine a consolidé son emprise économique ; la Turquie et les monarchies du Golfe ont avancé leurs pions. Macron a compris ce que ses prédécesseurs refusaient d’admettre : la France ne peut plus remodeler l’Afrique à sa guise.
C’est pourquoi son discours à Nairobi abandonne progressivement le vieux logiciel paternaliste. Fini les bases militaires permanentes et les leçons de morale. Place aux partenariats sécuritaires ponctuels, aux garanties d’investissement, à la transformation locale des minerais critiques et à la mobilisation du capital privé.
Cette évolution n’est pas seulement idéologique ; elle est imposée par le rapport de force. La France n’a pleinement renoncé au paternalisme qu’au moment où elle a perdu les moyens de rester paternaliste.
Macron tente désormais de vendre l’Europe comme une alternative entre deux modèles jugés toxiques : le capitalisme autoritaire chinois et le nationalisme transactionnel américain. «Nous ne sommes pas les prédateurs du XXIᵉ siècle», dit-il. La formule est audacieuse venant d’un continent qui fut sans doute le principal prédateur des cinq siècles précédents.
Mais l’Afrique reste méfiante. Elle se souvient du colonialisme, des ambiguïtés françaises au Sahel, des restrictions de visas, des controverses sur le franc CFA et des doubles standards occidentaux sur les droits humains ou Gaza. Écouter l’Afrique n’est pas encore accepter l’égalité stratégique avec elle.
C’est pourtant là que Mbembe, qui a remis hier son dernier ouvrage aux présidents français et kényan, devient essentiel. Son intuition la plus dérangeante est que l’Afrique n’est déjà plus simplement «africaine». Elle est à l’intérieur même de l’Europe : dans ses diasporas, sa musique, son football, ses villes, ses tensions identitaires et son économie. Macron lui-même reconnaît que sept millions de Français entretiennent un lien direct avec l’Afrique. La vraie question n’est donc plus : «Que peut faire l’Europe pour l’Afrique ?» Mais plutôt : «Que deviendra l’Europe dans un siècle africain ?»
Longtemps, l’Europe a imaginé l’Afrique comme son passé : pauvre, dépendante, inachevée. Mbembe suggère qu’elle pourrait bien être son futur : plus jeune, plus instable, plus créative, mais surtout incontournable. Macron semble désormais l’avoir compris. Reste à savoir si l’Europe le comprendra avant que son déclin démographique et géopolitique ne le lui impose brutalement.
(*) Dans la pensée d’Achille Mbembe, l’instabilité ne signifie pas seulement chaos ou échec institutionnel. Elle désigne aussi une société en mouvement rapide, en recomposition permanente, capable d’inventer des formes nouvelles de survie, d’économie et de culture.
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