Publicité

Le Sahel, épicentre du désordre africain

11 mai 2026, 04:40

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

La scène ressemble à un avertissement lancé au continent entier. À Bamako, le général Assimi Goïta, homme fort du Mali depuis les coups d’État de 2020 et 2021, a dû reprendre, lui-même, le 4 mai, le portefeuille de la Défense, après l’assassinat spectaculaire de son ministre Sadio Camara dans une attaque-suicide, survenue le 25 avril, et revendiquée par une alliance improbable entre jihadistes affiliés à Al-Qaïda et séparatistes touaregs. Derrière la violence de l’événement se cache une réalité beaucoup plus inquiétante : l’Afrique entre dans une nouvelle phase de désordre sécuritaire où les frontières entre insurrection, criminalité transnationale, rivalités géopolitiques et effondrement des États deviennent de plus en plus floues. Le sommet Africa Forward, qui se tient loin du théâtre de guerre, dans un pays - anglophone - de l’Afrique de l’Est, va se pencher, en séance plénière, le 12 mai, sur la question de la paix et la sécurité humaine sur le continent.

Longtemps, les conflits africains furent analysés à travers des grilles relativement simples : guerres civiles, luttes ethniques, terrorisme islamiste ou coups d’État militaires. Cette lecture ne suffit plus. Les recherches récentes de centres stratégiques comme l’Africa Center for Strategic Studies, l’Institute for Security Studies Africa, Chatham House ou le CSIS de Washington, D.C., convergent désormais vers un même constat : les crises africaines sont devenues systémiques, interconnectées et profondément transnationales.

Le cas malien en est aujourd’hui l’illustration la plus brutale. Au Sahel, les groupes armés ne fonctionnent plus comme des organisations idéologiques cloisonnées. Les alliances deviennent opportunistes, mouvantes et pragmatiques. Jihadistes, trafiquants, milices communautaires et mouvements séparatistes peuvent désormais coopérer ponctuellement contre un ennemi commun : l’État central. Cette hybridation des menaces transforme profondément la nature même des conflits.

Plus grave encore, la stratégie exclusivement militaire montre ses limites. Le Mali devait symboliser le retour de l’autorité souveraine grâce au départ des forces françaises et à l’appui sécuritaire russe. Or, malgré la présence de mercenaires russes et une militarisation croissante du pouvoir, Bamako demeure vulnérable. Les attaques du 25 avril ont démontré qu’aucune protection extérieure ne peut compenser l’érosion de la légitimité politique, la faiblesse des institutions publiques et le ressentiment accumulé au sein des populations périphériques.

C’est précisément là que se situe le cœur du problème africain actuel. De Khartoum à Goma, de Mogadiscio au nord du Mozambique, les conflits contemporains prospèrent moins sur l’idéologie que sur les fractures de gouvernance. Corruption, exclusion économique, chômage massif des jeunes, sentiment d’abandon territorial et effondrement des services publics constituent aujourd’hui les principaux carburants de l’instabilité.

À cela s’ajoute une nouvelle compétition mondiale pour l’Afrique. Les grandes puissances ne regardent plus le continent uniquement comme un espace humanitaire, mais comme un terrain stratégique essentiel : minerais critiques, routes maritimes, influence diplomatique, accès militaire et contrôle énergétique. Russie, Chine, Turquie, États du Golfe, États-Unis et puissances européennes y avancent désormais leurs intérêts sécuritaires avec une intensité croissante. Cette externalisation des conflits africains fragilise davantage les mécanismes régionaux de médiation.

Les chercheurs insistent également sur un facteur souvent sous-estimé : le climat. Dans le Sahel et la Corne de l’Afrique, sécheresses, insécurité alimentaire et déplacements de populations accélèrent les tensions communautaires et facilitent le recrutement par les groupes extrémistes. La crise climatique devient ainsi un multiplicateur de menaces sécuritaires.

Face à cette recomposition du chaos, l’Union africaine se retrouve devant un défi historique. Sa mission ne peut plus se limiter à des communiqués diplomatiques ou à des médiations ponctuelles. Nombre de think tanks spécialisés sur l’Afrique plaident depuis des années pour une architecture africaine de sécurité plus autonome, mieux financée et davantage tournée vers la prévention. Cela implique des systèmes d’alerte rapide plus efficaces, des mécanismes régionaux capables d’agir vite, mais surtout une réhabilitation de l’État comme acteur de confiance.

Car la véritable bataille africaine n’est peut-être plus seulement militaire. Elle est politique, économique et morale. Un État qui ne protège plus, qui ne nourrit plus et qui n’inspire plus ouvre un vide que remplissent les armes, les trafics et les prophètes de guerre.

Le drame malien nous rappelle finalement une vérité brutale : la paix en Afrique ne pourra pas être durable tant qu’elle reposera uniquement sur des hommes forts, des mercenaires ou des alliances militaires fluctuantes. La sécurité du continent dépendra avant tout de la capacité des États africains à reconstruire leur légitimité auprès de leurs propres peuples.

Publicité