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Exit Bérenger, un séisme politique
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Analyse
Exit Bérenger, un séisme politique
Le départ spectaculaire de Paul Bérenger du gouvernement et du leadership du Mouvement militant mauricien (MMM), pour raison de divergences stratégiques, constitue véritablement un séisme politique dont les conséquences se feront ressentir longtemps encore et bien au-delà du MMM.
Cet épisode rarissime de la vie politique mauricienne (un leader désavoué quittant son propre parti, après des décennies à la direction de celui-ci), a une charge émotionnelle considérable dont on voit ces jours-ci toute l’étendue. Il revêt, en effet, pour beaucoup de Mauriciens, une portée historique, qui les ébranle, les déroute et qui, assurément, les attriste. Paul Bérenger est, en effet, avec sir Seewoosagur Ramgoolam, sir Gaëtan Duval et sir Anerood Jugnauth un des quatre géants politiques des 60 dernières années ; adulé, détesté, redouté mais en même temps admiré et respecté par ses plus grands adversaires. Son destin personnel et celui du MMM, se confondaient, se renforçaient et se déterminaient ensemble.
■ Mars 1983. Cassure de l’alliance MMM-PSM : Paul Bérenger et les autres ministres MMM démissionnent du gouvernement.
Sans lui, de nombreux Mauriciens se sentent, désormais, politiquement orphelins. L’effet est dévastateur. Les circonstances de ce départ équivalent, psychologiquement, pour les Bérengistes irréductibles, à un régicide, voire un parricide. Ils en retiendront toujours l’image d’une grande trahison, d’une profonde injustice et d’une terrible ingratitude.
En face, les frustrations accumulées depuis plusieurs années devant l’autoritarisme et l’arrogance grandissants de Paul Bérenger et face à la montée irrésistible de Joanna Bérenger, explosent au grand jour. Il y a longtemps que le feu couve. La distinction, élaborée principalement par les derniers venus, entre supposés «vrais militants» et supposés «jouisseurs et opportunistes» blesse cruellement et va laisser bien des cicatrices. La déchirure est donc partout, le désordre des esprits évident, le degré d’amertume choquant, et la volonté de dénigrement et de vengeance, manifeste.

■ Août 1993 : Paul Bérenger, ministre des Affaires étrangères, quitte l’hôtel du gouvernement après sa révocation par le Premier ministre, sir Anerood Jugnauth. Le Bureau politique du parti décide que les autres ministres MMM restent en poste.
Mais après l’émotion et ses diverses manifestations, il va bientôt falloir affronter la réalité et la raison.
Pour le gouvernement, embourbé dans de dangereuses difficultés économiques et sociales, ce remuménage intervient au plus mauvais moment possible. La perception populaire des événements à Maurice sera celle d’une instabilité accrue alors que la situation présente exige esprit de décision, unité, solidarité. Le gouvernement ne pavoise pas: Bérenger est quelqu’un qu’il vaut mieux avoir près de soi plutôt qu’en face de soi.
■ Juin 1997 : Paul Bérenger, vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, est
révoqué par le PM Navin Ramgoolam. Les autres ministres MMM démissionnent par solidarité
avec leur leader.
Pour le MMM officiel, dont toutes les instances ont choisi de demeurer au pouvoir et de terminer la mission de redressement national qui lui a été confiée par l’électorat, la situation à moyen et long termes s’annonce très problématique. Scindé en deux, privé de son champion historique, le MMM sera désormais aspiré dans un rapport de forces modifié avec le Parti travailliste (PTr), qui ne lui sera pas nécessairement favorable.
Même avec Paul Bérenger à sa tête, le MMM en tant que formation politique majeure, s’était déjà considérablement affaibli depuis plusieurs élections, sa force politique passant de 40% de soutien électoral dans les années 1970-90 à seulement 20 % en 2019, puis aujourd’hui à 9-10 %, selon des sondages Straconsult. Paul Bérenger constituait, pour le MMM, un label et une plus-value, difficiles à estimer mais certains. Sans lui, le MMM pourrait bien dégringoler encore plus vite, pour descendre, peut-être même entre 5 et 10% contre 30 % au PTr et au Mouvement socialiste militant (MSM).
Qui voudra demain d’un allié réduit à ce niveau de soutien populaire et que lui concèdera un partenaire pour l’avoir à ses côtés ?
Par ailleurs, même avec Paul Bérenger à sa tête, le nombre de tickets électoraux proposés au MMM dans toute alliance avec le PTr était tombé de 25 en 1995 et en 2014 à seulement 19 en 2024, et le nombre de ministères de 12 à huit. Qui croira une seule minute que ces chiffres augmenteront avec Rajesh Bhagwan, Reza Uteem et Ajay Gunness dans une négociation avec le Premier ministre ?
Pour n’avoir su retenir son chef, opérer une réconciliation et arrêter cette folie, le MMM s’est peut-être condamné demain à l’insignifiance électorale et à s’accrocher plus que jamais au PTr en 2029 et après. Sa seule alternative serait alors un retour vers le MSM mais là encore, il pourrait bien découvrir avec stupéfaction que d’autres (et non des moindres) l’y auront précédé !
Pour Navin Ramgoolam, le départ de Bérenger doublé du maintien intégral de son parti au gouvernement est pain bénit. Ces développements ouvrent un boulevard pour le Premier ministre. Il est le grand gagnant de la crise au MMM et ne doit pas en croire sa chance. Avec le soutien inconditionnel qu’ils lui apportent, Navin Ramgoolam ne considérera les 15 parlementaires MMM que comme des passagers dans l’autobus travailliste et comme l’assurance d’une majorité constitutionnelle de trois quarts au Parlement. Que va-t-il en faire ?
Gouverner avec plus de sérénité et moins de pressions certes. Mais aussi s’en prévaloir pour faire voter le seul changement constitutionnel majeur qui importe à ses yeux et dont il a toujours rêvé : établir une présidence exécutive à la française et taillée à sa mesure, en gardant le poste de Premier ministre demain pour tout allié à ses ordres (Parti mauricien social-démocrate [PMSD] et Xavier Duval, MMM sans Bérenger, nouveaux partis ou même, qui sait, MSM new-look)…
«Peinés», «Tristes» ? On doit, au contraire, se tordre de rire à Riverwalk et à Angus Road ! Car c’est bien là l’ironie de la situation et la contradiction majeure du coup de tête de Bérenger: débarrassé (sans avoir rien fait) de son ancien vice-Premier ministre encombrant, Navin Ramgoolam va désormais avoir le champ libre, devenir le maître absolu du jeu, gouvernant comme il l’entend, avec personne entre ses pieds pour le contredire ou le dissuader, faisant ce qu’il veut, quand il veut et où il veut, nommant qui il veut, où il veut, quand il veut. Ce dont l’ex-leader MMM se plaignait et ne voulait absolument pas voir arriver. Belle stratégie !
Les 15 parlementaires MMM gagnent une première manche tactique mais pourraient bien, en 2029, être réduits à une dépendance totale du PTr.
Tout a été bien trop vite et mal pensé dans cette affaire. Personne n’a joué la réconciliation. Le prix à payer demain pourrait être très lourd pour tout le monde.
Enfin, pour Paul Bérenger, il faut sérieusement craindre et sans doute regretter (vu les circonstances) que ce soit là possiblement le crépuscule d’une formidable carrière politique. La voie dans laquelle il s’est engagé avec sa double démission est extraordinairement difficile, périlleuse et potentiellement suicidaire. Il est plus qu’évident qu’une large majorité de cadres et de l’électorat MMM, après dix ans de jugnautisme, souhaite aujourd’hui marquer sa présence au gouvernement, mettre en place ses idées pour le pays, peser sur le cours des choses, arrêter de pratiquer une opposition stérile et cesser de n’être que le marche-pied d’alliés politiques (PTr et MSM), qui utilisent continuellement le MMM pour accaparer le pouvoir et servir leurs agendas.
Paul Bérenger a choisi de faire passer ses frustrations et sa proverbiale impatience avant le souhait de ceux qui l’ont suivi en 2024 : ses activistes et die hards certes mais aussi les 700 000 Mauriciens, qui ont voté PTr-MMM sans nécessairement être des Bérengistes. Cette victoire, c’était aussi la leur. Paul Bérenger a cru pouvoir disposer de leur vote comme bon lui semble. C’est là une terrible erreur !
Les temps ont changé, à Maurice comme outre-mer. Le culte du héros détermine de moins en moins l’alignement et le vote politique et partout semble prendre fin. Nous ne sommes plus en 1982. Les électeurs développent aujourd’hui «a mind of their own». S’ils suivaient autrefois religieusement les consignes des leaders dans un culte de la personnalité effréné, ce réflexe est aujourd’hui largement dépassé. Diriger au XXIe siècle, c’est aussi être à l’ecoute de ceux que l’on dirige : «I am their leader. I must therefore follow them!» disait Lord Melbourne, Premier ministre anglais. Si Paul Bérenger ne s’en rend pas compte, son nouveau parti, comme le MMM, éclatera tous les six mois.
On a assisté, ces 20 dernières années, à un affaiblissement, une «duvalisation» progressive du MMM. On se souviendra, sous ce rapport, d’un Gaëtan Duval charismatique, crédité de 44% de l’électorat en1967, puis ramené à 16% aux élections de 1976, pour n’avoir pas écouté le «peuple PMSD» et ses lieutenants (qui avaient vigoureusement dit leur opposition à une coalition avec le PTr). Cette lente décrépitude et le départ de toutes ses personnalités, firent à la longue du grand PMSD un simple fan-club d’un Gaëtan Duval isolé, abandonné par tous, humilié et incapable de remporter une élection municipale partielle à Curepipe face à Paula Atchia, avec un nouveau parti politique, le Parti Gaëtan Duval (PGD), dont le symbole était un cheval.
L’Histoire ne se répétera pas nécessairement mais Paul Bérenger est aujourd’hui à un tournant : se repenser ou lentement se condamner à l’insignifiance.
Créér, à son âge, un nouveau parti, opérer un retour à une gauche «militante et progressiste» comme en 1970 mais qui ne correspond plus aux réalités modernes, est un immense pari qui requiert une énergie débordante, un rethinking complet et un engagement de tous les instants. Rassembler quelques milliers de fidèles en régions urbaines ne suffira plus pour remporter des sièges dans des élections qui requièrent 20 000 suffrages dans chaque circonscription pour espérer gagner.
D’autre part, choisir une «troisième voie» entre Ptr/MMM et MSM/alliés est une chimère : il n’y a que deux blocs qui comptent vraiment à Maurice à chaque élection.Toutes les dissidences (UDM de Maurice Lesage, RMM de Jean-Claude de L’Estrac, Lalit de Ram Seegobin, MMMSP de Dev Virahsawmy, Reform Party de Roshi Bhadain, Rassemblement mauricien de Nando Bodha) échouent invariablement à Maurice et s’écrasent contre la réalité du vote utile. Le parti de Bérenger fera-t-il exception ?
Paul Bérenger songe-t-il à un «Front» progressiste, avec un Nando Bodha prometteur, qui a raté le coche en 2024, un bouillant Roshi Bhadain, un ambitieux Patrick Belcourt, possiblement un ReA d’Ashok Subron qui, frustré, aura quitté le gouvernement et d’autres petits partis extraparlementaires pour surfer sur la vague antiRamgoolam et anti-prix actuelle ?
■ Avril 2026 : Chetan Baboolall, Paul Bérenger et Joanna Bérenger démissionnent du MMM, après le départ du leader du gouvernement Ramgoolam.
La question restera toutefois posée : qui voudra s’allier demain à Paul Bérenger en mettant ses ambitions de côté, connaissant la propension de Bérenger à détruire les alliances qu’il concocte, suivies par des ruptures ? Se tournera-t-il vers le PMSD de Xavier Duval, autrefois son partenaire dans l’Alliance de L’Espoir ? Mais celui-ci n’aura que l’embarras du choix entre son vieil ami Navin Ramgoolam et son partenaire de 2024, Pravind Jugnauth.
Bérenger espère-t-il qu’une purge au MSM rende ce parti plus fréquentable en 2029 ? Pourquoi cette nostalgie subite de l’ère MMM/MSM de 2000-05 qu’il évoque ? Mais comment vendrait-il alors ce canard au peuple après les années 2015-2024 ? Où tout cela le menerait-il ? S’il souhaite conserver un rôle politique d’importance dans le pays, Paul Bérenger a encore deux cartes maîtresses à jouer : se faire nommer, sans états d’ame, leader de l’opposition parlementaire pour demeurer au-devant de la scène – son refus initial de cette option étonne ; rechercher, dans quelques mois (une fois son parti établi), une nouvelle légitimité populaire pour son action actuelle, au moyen d’une démission du Parlement et d’une élection partielle à Rose-Hill, où il se représenterait.
Une victoire le conforterait dans la justesse de ses choix actuels et le replacerait au centre du jeu. Une défaite démontrerait avec éclat son absence dramatique de jugement et l’achèverait.
Après tant de convulsions politiques ces derniers mois, Paul Bérenger doit bien cette clarification au pays !
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