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La démocratie des «propriétaires»

30 mars 2026, 04:45

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«C’est moi qui ai créé le MMM.» La phrase claque sur les planches. Au Plaza, Paul Bérenger ne s’est pas contenté de rappeler une paternité politique. Il a réaffirmé une propriété symbolique. Comme si, au-delà de tous ces militants – de Dev Virahsawmy à Rajesh Bhagwan, en passant par Jean Claude de l’Estrac et Ajay Gunness, de Hervé Masson à Alan Ganoo, Ivan Collendavelloo, Steven Obeegadoo –, l’histoire d’un parti pouvait se réduire à une signature. Une origine. Une autorité. C’est précisément là que se niche le malaise.

Derrière les débats procéduraux – rester «backbenchers», saisir la Cour suprême, consulter les délégués ou recréer un MMM – se joue en réalité une question plus fondamentale : à qui appartient un parti politique à Maurice ? À ses instances ? À ses militants ? Ou à celui qui en contrôle le récit, les symboles… et surtout les ressources financières ?

Dans un pays où la loi sur le financement des partis est toujours renvoyée aux calendes grecques, la réponse est moins idéologique que financière. Ce sont les leaders qui reçoivent les millions par dizaines. Ce sont eux qui arbitrent les investitures. Ce sont eux, surtout, qui décident de la transmission.

On remanie ceux d’en bas. On parle de renouvellement, de jeunesse, de «nouveaux visages». Mais à la tête, ce sont toujours les mêmes patronymes qui tournent, comme si la politique était impossible sans leur sagesse. Duval. Jugnauth. Ramgoolam (Navin Ramgoolam, contrairement aux autres, est le seul à ne pas avoir d’héritier et à ne pas avoir pris le relais du vivant de son père). Et désormais, peut-être, Bérenger. La méritocratie ? Elle n’est pas absente. Elle est simplement subordonnée. Elle s’infirme ou se confirme dans la durée, dans la loyauté, dans la capacité à survivre à l’ombre d’un chef – en attendant, parfois, d’en devenir le prolongement.

Le cas de Joanna Bérenger s’inscrit dans cette logique. Il ne s’agit pas ici de juger une personne, mais d’interroger un système. Celui où l’ascension politique ne dépend pas seulement du talent ou du travail, mais aussi du nom. De l’accès. Du moment choisi par le «propriétaire».

Car oui, à Maurice, certains politiciens se comportent comme des propriétaires. Propriétaires de parti. Propriétaires de circonscription. «Vinn isi dan n°20», «revinn dan n°18»… Ces défis lancés à la ronde traduisent une réalité brutale : celle des «dépôts fixes». Des électeurs captifs. Des territoires verrouillés. Des fidélités monnayées.

Le reste n’est que théâtre !

Les affrontements médiatisés entre seconds couteaux relèvent souvent du décor. Ils occupent l’espace, donnent l’illusion du mouvement. Mais le pouvoir réel se joue ailleurs : dans les états-majors, dans les alliances silencieuses, dans la circulation de l’argent. Car il faut parler de cet argent.

Des centaines de millions de roupies irriguent les campagnes. Du leader au «chef agent», du candidat au président d’un club du troisième âge, toute une économie parallèle s’active. L’Electoral Supervisory Commission n’y voit que du feu – ou feint de ne rien voir. Et les rares affaires qui émergent – comme celle ayant conduit à la condamnation d’Ashock Jugnauth – restent des exceptions, souvent tributaires de rivalités internes plus que d’une volonté systémique de transparence.

Dans ce contexte, la question de la succession prend une autre dimension. Chez les Jugnauth, elle est assumée et plantée comme le Sun Trust au beau milieu de la capitale. Le pouvoir se transmet, s’organise, se protège. Chez les Ramgoolam, l’histoire est plus ambivalente : SSR ne voulait pas que son fils fasse de la politique, et Navin Ramgoolam, revenu au pays six ans après le décès de son père, n’a pas, à ce stade, construit de succession évidente. Le cas Bérenger, lui, est paradoxal. Né contre les dynasties, le MMM semble aujourd’hui tenté par ce qu’il combattait – non par nécessité idéologique, mais par logique de contrôle.

Car transmettre un parti, ce n’est pas seulement transmettre une vision. C’est aussi transmettre un appareil, des réseaux, des financements, des loyautés – et, disons-le clairement, des zones d’ombre. Dès lors, l’éventuelle entrée en scène de Joanna Bérenger ne peut être analysée uniquement à l’aune de ses compétences ou maladresses. Elle doit être replacée dans cette mécanique plus large, où le biologique rejoint le politique, et où la filiation devient un instrument de continuité – voire de sécurisation.

Face à cela, les discours sur le renouvellement sonnent creux. On exhibe des jeunes, on les place à côté des leaders comme des promesses. Mais les tickets restent verrouillés. Les vétérans s’accrochent. Et les «vases à fleurs» ne remplacent pas les dinosaures.

La vérité est simple : pour exister politiquement à Maurice, il faut d’abord être adoubé. Par un Ramgoolam. Un Jugnauth. Un Bérenger. Ou un Duval. Ensuite seulement, on peut espérer devenir, à son tour, un «propriétaire».

C’est ce système qu’il faut interroger. Pas seulement les hommes et les femmes. Et c’est là que le silence sur le financement politique devient assourdissant. Car tant que l’argent restera opaque, tant que les caisses resteront invisibles, tant que les lois resteront lettre morte, les dynasties conserveront un avantage décisif : celui de contrôler les ressources – et donc, in fine, les trajectoires.

Alors oui, le MMM se tient au bord de son propre vertige. Entre institutions et leader. Entre héritage et recomposition. Mais au-delà du MMM, c’est toute la démocratie mauricienne qui est concernée. Et la question, au fond, est moins celle du prochain leader que celle du système qui le produira. Et si, derrière le débat sur l’héritage, il ne s’agissait pas de leadership – mais d’argent ?

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