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Maurice Lam : Un fils du sol qui n’a jamais cessé de croire en son île
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Maurice Lam : Un fils du sol qui n’a jamais cessé de croire en son île
Fondateur de Stewardship Consulting Pte Ltd.
Bienheureux les ignorants, surtout lorsque l’ignorance donne le courage d’oser. C’est ce qu’a vécu Maurice Lam et cela lui a ouvert bien des portes. Après une belle carrière à l’international dans la gestion des risques financiers, il s’est mis à son compte, fondant la Stewardship Consulting Pte Ld, spécialisée en gouvernance familiale. Son désir de mettre son expertise au service de son île a fait qu’il accepte de présider bénévolement le conseil d’administration du défunt Board of Investment. Basé à Singapour mais de retour souvent dans l’île, il pense que le pays peut tirer parti de la guerre au Moyen Orient et s’en explique. Voici son portrait, croqué entre deux portes.
Maurice Lam a beau avoir 79 ans, être devenu malvoyant et se faire aider pour marcher en raison d’un accident qui a abîmé sa colonne vertébrale, son esprit est aussi vif que celui d’un jeune professionnel de la finance.
Si on avait dit à ce natif de Mahébourg, qu’un jour, il côtoierait les plus importants banquiers au monde, il nous aurait ri au nez. Or, c’est ce qui s’est produit. Il faut dire que son père a beaucoup trimé pour élever ses sept enfants, allant d’abord quotidiennement livrer du pain à vélo de Mahébourg jusqu’à Riche-en-Eau à partir de 4 heures du matin. Les Lam ont ensuite migré à PortLouis, s’installant à la rue La Paix en plein cœur de China Town. À la fin de la scolarité primaire de Maurice Lam à Central Boys à Port-Louis, sa famille s’installe et commerce à Cassis. Ce qui permet à Maurice Lam d’entrer au Collège Royal de Port-Louis. Il suit les conseils d’une personne mal avisée qui lui recommande d’opter pour la filière classique comprenant entre autres le latin et le grec, lui assurant qu’avec ces matières, il pourrait être lauréat. Or, les langues et lui ça fait deux. «C’était catastrophique jusqu’en Form V», précise-t-il, de sorte qu’il a été obligé de refaire cette classe.
Il s’investit à fond dans les activités extrascolaires en rejoignant les scouts et en allant régulièrement en excursion et camper avec eux, découvrant ainsi plusieurs régions de l’île. Intéressé par l’agriculture, Maurice Lam rejoint aussi le mouvement des Young Farmers, qui venait de débuter et encouragé par son enseignant de géographie, Clovis Vellin, il fait le tour de l’île à vélo. En Form VI, il opte pour les mathématiques qu’il aime beaucoup, la physique et la chimie, cette dernière matière le rebutant toutefois. Il n’a pas honte de dire qu’il n’a pas obtenu son Higher School Certificate pour avoir échoué en chimie.
Un vendredi, alors qu’il doit aller camper au cours du week-end, il se rend au marché de Port-Louis. En chemin, il aperçoit l’enseigne de la Barclays Bank. Il suit alors son instinct. «J’ai poussé la porte pour voir s’il y avait un job pour moi. Le planton à qui je me suis adressém’a dit qu’il fallait que je remplisse un formulaire. J’ai répliqué que je n’avais pas le temps pour cela. J’ignore pourquoi mais au lieu de m’envoyer balader, il a été voir un cadre de la banque, un Britannique, qui m’a reçu. Comme mon anglais était baroque, celui-ci m’a demandé d’écrire une rédaction sur l’île.» Pour Maurice Lam, qui a fait le tour de l’île avec les scouts, cette rédaction se révèle un jeu d’enfant. Après l’avoir lue, le Britannique lui propose un emploi, lui demandant de commencer lundi. Il refuse, expliquant qu’il doit aller camper avec ses amis et qu’il prendra le travail à son retour. L’Anglais accepte. Son père lui fait coudre un costume en quatrième vitesse et son premier jour, il se présente à la maison-mère de la banque à la rue Sir William Newton, sans même savoir comment nouer une cravate.
De caissier à directeur financier
Maurice Lam est affecté à la caisse. Il apprend progressivement le métier. Il est ensuite envoyé à la succursale de Vacoas avec pour consigne d’accompagner de temps à autre le responsable de la succursale de Quatre-Bornes. Port-Louis lui manque et il est soulagé lorsqu’on le mute à la filiale de la rue Desforges. Il suit des cours de formation sur le système bancaire. Il est ensuite transféré à la filiale de Curepipe. Il prête l’oreille lorsqu’il entend dire qu’une banque française, la Banque Nationale pour le Commerce et l’Industrie, va ouvrir à PortLouis, avec la possibilité d’avoir une succursale à Curepipe. Cela l’intéresse. Autant il est reconnaissant envers la Barclays Bank de l’avoir formé, autant son ambition le pousse à vouloir «reach the top» rapidement. Mais il réalise qu’à la Barclays Bank, bon nombre d’employés sont dans la place avant lui. Autant dire qu’il devra attendre longtemps avant d’intégrer les hautes sphères.
Apprenant que le cadre de la BNCI envoyé à Maurice loge au Park Hotel, il suit une fois de plus son instinct et appelle l’hôtel, demandant à lui parler. Lorsque ce cadre nommé M. Bach décroche, il lui dit d’emblée qu’il veut être le patron de la succursale de la BNCI à Curepipe. Était-ce une nouvelle fois du culot ? «Non, ce n’était pas du culot de ma part mais de l’ignorance sur la façon de procéder.» Il se plie à la directive et envoie son curriculum vitae. On lui propose un emploi, d’abord comme stagiaire. Il quitte la Barclays Bank pour la BNCI. Mais il déchante peu après. «C’était un cauchemar. Mo pa ti konn ekrir bon français. Mo enn Morisien mwa.» Guy Pitot qu’il a connu à la Barclays Bank et avec qui il a sympathisé, l’aide à améliorer son français.
Mais Maurice Lam est en quête d’autre chose. Ayant appris que Dawood Rawat, son contemporain au collège et client de la Barclays Bank, allait ouvrir la British American Insurance, il le rencontre et lui demande de placer son argent à la BNCI. Dawood Rawat renchérit en lui offrant un emploi, proposition qu’il entretient et il fait son entrée à la BAI en tant que directeur financier.
Entretemps, sa belle-sœur, Margaret Yip Tong, sœur de son épouse Nicole, les encourage à émigrer au Canada. Les Lam se disent que cela vaut peut-être le coup de tenter leur chance dans ce pays pendant trois ans, le temps d’obtenir le passeport canadien et ensuite revenir à Maurice. Ils entament alors leurs démarches en ce sens.
Sentant qu’il a besoin d’être davantage formé, il se fait admettre à l’université de Maurice (UOM) pour suivre le cours menant au diplôme en gestion, animé par un coopérant français,Bruno Montmerle. Étant à l’affût de tout ce qui se passe autour de lui, il entend parler du Master in Business Administration et veut en obtenir un. Confiant que sa demande d’immigration aboutira, il écrit à cinq universités américaines pour demander une admission et suivre le cours du MBA, précisant qu’il suit déjà un cours de gestion à l’UOM.
Il est accepté comme immigrant au Canada avant d’avoir pris part aux examens à l’UOM. Ayant un délai précis pour arriver au Canada, les Lam doivent quitter Maurice précipitamment pour Montréal. Juste avant de partir, l’université de Colombia à New York accepte sa demande d’admission. Il se dit qu’il est finalement parvenu à ses fins. Sauf qu’installé à Montréal et employé dans une banque, il ne sait plus comment réagir lorsque l’administration de l’université de Colombia qui l’a pourtant admis, lui demande une copie de son diplôme de l’UOM. Il appelle l’université pour expliquer son cas et s’entend dire «No transcript no admission». Sachant qu’il n’a rien à perdre, il signifie à son interlocuteur son intention de poursuivre l’université. «Quand il m’a entendu dire : ‘I am going to sue you’, le gars a craqué. Il m’a dit qu’il ferait une exception pour moi à la condition que je réussisse les cinq cours au programme d’études du MBA. J’ai répliqué: I’ll take the challenge.» C’est ainsi que les Lam sont arrivés à New York. Il a suivi ses cours, relevant le défi et obtenant son MBA.
Gérer les risques financiers
De retour à Montréal, il est embauché dans une société d’affacturage mais cet emploi lui plaît moyennement. Il découvre que la plus grosse entreprise textile du Canada, Dominion Textile, aujourd’hui fermée, cherche un attaché de trésorerie. Il postule et est recruté. «À partir de là, je me suis intéressé aux marchés financiers.» À un moment, il anticipe que la Fed, banque centrale des États-Unis, dont le rôle est de garantir la stabilité financière et monétaire, va relever les taux d’intérêts pour combattre l’inflation. Maurice Lam pousse donc les emprunts de la compagnie qui l’emploie sur 12 mois et il fait gagner de l’argent à son employeur, qui le nomme alors responsable de gestion des risques. «C’est là que j’ai appris à gérer les risques, c’est-à-dire voir où ils se situent pour les éviter ou les mitiger. Mais qui dit risque, dit aussi opportunité», dit-il.
Les opportunités ne sont effectivement pas que pour sa compagnie. Il rencontre plusieurs banquiers dans le cadre de son travail. Le directeur de la Security Pacific Bank, basée en Californie, lui propose un emploi de gestionnaire de risques. Il accepte mais insiste pour être déployé dans un pays où les températures sont plus clémentes. Un emploi à Singapour lui est alors offert. Ce père de deux fils à l’époque, Bertrand et Nicolas, accepte. La famille Lam met donc le cap sur Singapour mais a du mal à se loger, passant deux mois à l’hôtel avant de trouver un appartement décent. Ils s’y installent en 1982 et Maurice Lam fait alors ce qu’il sait faire le mieux, développant les activités liées aux salles des marchés financiers de la banque qui l’emploie. Après quatre ans à Singapour, il estime avoir accompli ce qu’il devait faire dans ce pays et demande son transfert à Tokyo pour réactiver les activités de la salle des marchés de la filiale s’y trouvant. Il s’y rend et agit comme responsable du Treasury Management Advisory Service. Il continue son ascension auprès de ce groupe bancaire et on le nomme bientôt responsable des banques du groupe pour toute l’Asie. Ce qui ne lui fait passer que deux semaines par mois à Singapour auprès de sa famille qui s’est agrandie avec l’arrivée de Gregory.
Il lance un programme mondial pour les banques centrales visant à faciliter la gestion des réserves internationales et réussit à embrigader les banques de l’Asie du Nord, du Sud, une partie de l’Afrique incluant Maurice. Lorsque se produit le Big bang de Londres et que la Bourse de Londres est déréglementée, il demande à être muté dans la capitale britannique. Sa requête est acceptée. Il est alors nommé responsable pour l’Europe. Bien qu’il soit basé à Londres, il voyage énormément, s’occupant des clients de l’Europe continentale et des pays nordiques, aidant les sociétés à gérer leurs risques financiers.
Quand la banque qui l’emploie est rachetée par la Bank of America, il se retire pour prendre de l’emploi dans une filiale d’AIG. Il a la chance de travailler avec sir Alan Walters, un des conseillers économiques de l’ancienne Première ministre britannique Margaret Thatcher. Il réussit à convaincre le patron d’AIG de le laisser ouvrir une branche à Singapour et voilà les Lam de retour dans ce pays. Approché par un ami travaillant à la Canadian Imperial Bank of Commerce, il se laisse débaucher jusqu’à ce qu’il se sente prêt à se mettre à son compte.
Attirer les investisseurs
C’est là qu’il fonde la Stewardship Consulting Pte Ld spécialisée d’abord en gestion de risques. C’est à travers feu Nash Mallam-Hasham, qui était à l’époque directeur général d’Air Mauritius, et qui l’avait sollicité pour un problème de gestion de risques, qu’il rencontre le Premier ministre Navin Ramgoolam. On est alors en 1993. Navin Ramgoolam veut connaître son opinion car il veut attirer les investisseurs étrangers dans l’île. Maurice Lam lui propose de jeter les bases d’un organisme dont ce serait le rôle. «J’ai travaillé bénévolement avec son équipe pour poser le cadre légal du Board of Investment. C’était une façon pour moi de rendre au pays ce que j’avais reçu.» En l’an 2000, Navin Ramgoolam perd les élections. Le nouveau régime met en place le Board of Investment.
En 2005, Navin Ramgoolam revient au pouvoir et insiste pour que Maurice Lam préside le conseil d’administration du BOI. Ce dernier accepte à condition de pouvoir continuer à vivre à Singapour et à ne pas être payé pour ses services.
En 2006 toutefois, un cancer virulent est diagnostiqué à son épouse Nicole. Malgré ce stress, Maurice Lam se partage entre les soins de son épouse en médecine alternative, la société qu’il a fondée à Singapour et le BOI. Quand Navin Ramgoolam perd les élections en 2014, Maurice Lam quitte le BOI. Deux ans plus tard, les traitements de son épouse sont un succès et son cancer est éliminé. Maurice Lam réoriente alors son entreprise de consulting, se concentrant cette fois sur la gouvernance familiale. «On travaille notamment sur la mission, sur les valeurs partagées, comment les refléter dans l’entreprise familiale, comment prendre des décisions en famille, comment résoudre les différends, comment communiquer et comment effectuer une passation de pouvoir sans heurts.»

Appelé à évoquer sa plus belle réussite, Maurice Lam ne mentionne pas un succès professionnel. «Je n’étais pas motivé par le succès. Il y avait en moi une force intérieure qui me disait you can do better for the world to be a better place. C’est la parabole des talents dans la Bible. Dieu m’a donné des talents et je les ai mis à son service et à celui des autres. Je dirai que ma plus belle réussite a été mes 55 années de mariage avec Nicole. Elle a été très patiente envers moi. Nos différences n’ont jamais été irréconciliables.Nous sommes tous les deux de fervents catholiques et grâce à Dieu et à elle, j’ai changé. Je me suis bonifié.»
Alors que les dirigeants évoquent des temps difficiles pour le monde et surtout pour l’économie mauricienne, notamment avec la guerre au Moyen Orient, Maurice Lam se montre optimiste. «Maurice a presque toujours su se réinventer. Lors de la crise pétrolière de 1973, l’île s’est transformée, passant de king sugar à la zone franche. Lors de la deuxième crise pétrolière en 1979, la roupie a été dévaluée et l’île a lancé l’industrie touristique avec le succès qu’on lui connaît. Et lors de la crise financière de 2008-2009, elle a développé son global business, devenant un pivot pour les services financiers. Aujourd’hui, malgré une phase difficile, elle se trouve dans une position unique. Les États-Unis assuraient le bon fonctionnement du système global mais ce contexte a changé avec Donald Trump, qui a brouillé les cartes. Aujourd’hui, c’est la loi du plus fort qui est en vigueur. Nous sommes dans une nouvelle ère. Il faut composer avec les États-Unis, la Chine, l’Inde, la Russie. Maurice doit s’adapter à ce nouvel environnement en tissant des réseaux avec les pays amis pour avoir un certain poids dans la collaboration. L’île a un Premier ministre très respecté aussi bien par les dirigeants africains qu’européens. Il peut utiliser ses relations d’État pour établir un réseau avec le continent africain. Notre survie se trouve en Afrique. Le pays doit être ami à tout le monde mais à l’heure des choix, notre intérêt national doit dicter notre façon de faire.Il ne faut pas oublier que nous faisons aussi partie de l’Union africaine, de la SADC, du COMESA et que nous avons des accords de libre-échange avec plusieurs pays comme la Chine, la Turquie, le Pakistan et l’Inde. Nous sommes le seul pays de l’océan Indien à avoir tous ces liens.»
L’opportunité d’une vie
Il met aussi en avant le fait que le pays a de bonnes lois, un Privy council, un bon centre financier, une démocratie qui fonctionne. «Je crois qu’il y a un avenir pour Maurice. Avec la guerre au Moyen Orient, nous avons a one in a lifetime opportunity pour que le pays prenne vraiment sa place dans le monde.» Il estime qu’avec cette guerre, cela en est fini du centre financier de Dubaï. «Le centre financier de Dubaï n’est plus un concurrent pour nous. Cette guerre qui a commencé a détruit son aura d’un point de vue sécuritaire et les investisseurs seront désormais frileux pour y investir. Maurice doit consolider son centre financier et attirer les investisseurs. Et avec la fermeture du Détroit d’Ormuz, tous les navires devront nécessairement passer par le Cap de Bonne Espérance et l’océan Indien. Maurice a donc une position stratégique et si nous jouons nos cartes comme il le faut, nous pouvons vraiment devenir le Star and Key of the Indian Ocean. Zot tou bizin fer kamarad ar nou.»
Ensuite, dit-il, le pays a besoin de talents. En sus d’encourager les jeunes à ne pas émigrer, il pense qu’il faudrait solliciter la diaspora, qui est prête à contribuer au développement de l’île. Il est aussi en faveur du recrutement des travailleurs étrangers qualifiés, faisant valoir que tous les Mauriciens sont des descendants de travailleurs étrangers. «Si on les traite mal, c’est le pays qui en sera perdant. Il faut les faire venir, les former pour qu’ils deviennent des experts dans leur domaine et les encourager à rester. Il faut croire en l’avenir de l’île, quel que soit votre background. Moi, j’y crois dur comme fer…»
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