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Avec Ella Nobac, Cabon est là

16 février 2026, 17:00

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Avec Ella Nobac, Cabon est là

■ Séverine Martial est l’éditrice et la traductrice d’«À l’ombre du manguier»; Si les œuvres complètes de Marcel Cabon ont été lancées en 2023, cette fois, la démarche est «personnelle et affectueuse ».

C’est une double aventure. Celle de l’auteure qui, pour son premier roman, a choisi l’anonymat. Une discrétion totalement à l’opposé du flou artistique, car nourrie d’une histoire vraie. Celle de Marcel Cabon, un écrivain que l’on croit connaître, un journaliste engagé, un homme blessé par les préjugés racistes des années 1930-1970. Il y a aussi le pari relevé par Séverine Martial de NaMMa Éditions, qui a traduit le manuscrit de l’anglais au français. Elle nous raconte cette entreprise poétique.

Qui est derrière l’anagramme Nobac ? Pour raconter aussi intimement Cabon. Et nous introduire en son intimidante présence, dans une ambiance onirique couleur jaune alamanda. «Est-ce que c’est important ?» questionne à son tour l’éditrice Séverine Martial. Avec NaMMA Editions, elle propose À l’ombre du manguier d’Ella Nobac. Un premier roman d’après une histoire vraie.

Celle de Marcel Cabon, écrivain que l’on croit connaître, journaliste engagé jusqu’à se mettre à dos son «propre clan». Lui qui s’est inscrit dans la lignée de Rémy Ollier. «Fervent défenseur de la langue de Voltaire», qui soutient que : «‘Pour chaque mot étranger, il existe un mot en français. Trouve-le !’ Lancé non par mépris, mais par amour du dépassement, il espérait entraîner les autres dans son vertige d’excellence». Un «vertige» décrit avec une justesse grinçante par le personnage luimême. Devenu rédacteur en chef. «Un jour, il avait demandé qu’on coure après un journaliste connu, déjà parti pour profiter de son week-end, juste pour lui faire corriger une virgule. Il avait éclaté de rire en partageant cette histoire, fier d’être aussi pointilleux.» Cabon, c’est aussi le militant pro-indépendance. Le poète sensible à la magie des petits riens qui illuminent la vie des gens de peu. Des gens, comme lui, nés dans le dénuement. Qui savent ce que c’est que d’avoir le ventre vide.

Alors, pour dire tout cela, sans oublier les contradictions du personnage, et bien plus encore, l’anonymat de l’auteure ce n’est pas pour «jouer à cache-cache ou une forme de snobisme», défend l’éditrice. L’objectif est de tendre vers l’universel, «parce que sinon, on enferme Joe -l’écrivain dans le roman dans un personnage sur qui tout le monde sait déjà quelque chose, sur lequel tout le monde a déjà un avis». Face à la curiosité légitime du lecteur, Séverine Martial oppose qu’il n’y a pas besoin de connaître tous les détails. De démêler la réalité de la fiction. Le lecteur qui a tout de même ses repères, s’accroche à des prénoms comme «Malika», «Raoul» ou «Édouard», le «poète, journaliste et diplomate». Il s’arrête devant le flamboyant, le cimetière de l’Ouest.

«Car il faut mourir Kélibé

Car il faut mourir Kéliba»

«Il y a des petites touches, comme les cailloux blancs du Petit Poucet», reconnaît l’éditrice. Au chapitre consacré à «L’âge adulte», il est question du 12 mars. Pour l’éditrice, si au départ, «ça me paraissait tellement évident que l’histoire devait se passer à Maurice», au fil des remaniements éditoriaux, elle a senti qu’«on peut être n’importe où». La «vraie démarche» de l’auteure est ailleurs, affirme l’éditrice. Elle s’empare d’un personnage marqué, associé à la lutte pour l’indépendance, à un parti politique, pour «l’emmener dans une autre dimension».

Ce premier roman d’Ella Nobac, qui a été journaliste et traductrice, est un travail de patientes recherches, notamment aux Archives nationales, pour retrouver les articles, les romans publiés en feuilleton dans la presse, les poèmes. «Mais elle ne l’a pas fait en tant que chercheure, linguiste ou professeure de littérature. Elle l’a fait pour elle-même, avant tout.» Ella Nobac a des liens familiaux avec Marcel Cabon. Petite-fille, évoquer ce nom était un sujet tabou. «Elle ne compre- nait pas pourquoi.» Son approche, non pas «académique mais affectueuse» sous couvert d’anonymat a aussi été choisie pour éviter des polémiques stériles. «L’auteure ne voulait pas de cette dimension factuelle. Pour elle, cette histoire est personnelle, émotionnelle.»

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La quatrième de couver ture nous renseigne :

«Ils sont façonnés

de la même terre.

Ils portaient

les mêmesinitiales.

Ils partageaient

le même sang.

Elle était l’autre

face de la pièce,

la continuité

féminine de son être.»

Le texte original est en anglais. Pour éditer un roman en anglais – Under the mango tree – «le pas était assez important pour moi. Avec l’auteure, nous nous sommes tout de suite entendues à partir de notre rencontre en août 2024, et on s’est fait confiance». C’est Séverine Martial qui a assuré la traduction en français.


Dialogues d’outre-tombe

Le roman a pour sous-titre : Un dialogue sur la vie, la mort et les illusions. Mais c’est plus Maya qui écoute et Joe, l’écrivain, qui a tout vécu, qui parle. Maya se fait rabrouer à l’occasion par le «colérique intraitable, le perfectionniste maniaque». L’ambiance est tendue par moment. Une brise qui souffle, un oiseau qui passe, un bouquet de fleurs sont autant d’éléments pour détendre l’atmosphère. Car ce n’est pas facile de transmettre ce qu’on a appris à la dure. De raconter, comme le fait Joe, qu’il était un «virus en sommeil». Le dialogue se mue en interview (Maya est journaliste), en confidences, en confessions.

La qualité poétique du texte est travaillée pour nous plonger dans une rencontre hors du temps et de l’espace. Un cadre irréel pour entendre ce qu’un illustre grand-père aurait pu raconter à sa petite-fille devenue adulte sans l’avoir côtoyé. Comme la critique féroce des mentalités, celles qui avaient cours dans la presse au temps de la jeunesse du personnage d’écrivain de Joe. Dans la partie intitulée Humiliations, il raconte à Maya comment, «il a frappé aux portes du paradis, ou du moins à celles (qu’il) croyait être celles du paradis de l’écriture». Se prenant en pleine figure, «Un monde d’adultes aux remarques cinglantes qui m’ont giflé le visage comme un vent glacial. Des mots qui toutefois apportèrent du poids à ma plume. ‘Trop mal fagoté et trop noir pour maîtriser la langue de Molière !’».

Le malaise va crescendo quand Joe évoque la lutte pour l’indépendance – menée dans la presse – qui lui vaut de recevoir des menaces de mort. «On m’accusait d’avoir trahi mes racines, de fuir l’ombre de mes ancêtres. On me reprochait de ne pas être raciste, d’être trop fraternel, trop libre. De gagner ma pitance chez ceux dont la couleur de peau n’était pas la mienne.» Il deviendra «l’homme aux mille visages», «artiste que tous saluaient, mais que beaucoup évitaient.»

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