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Édito

Le recensement manquant

12 janvier 2026, 04:48

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Le recensement manquant

■ Extrait du livre «Ce que cache l’arc-en-ciel mauricien», par Nad Sivaramen et Pov (mars 2023).

Serait-on enfin majoritairement d’accord pour reconnaître qu’aucune réforme électorale ne peut être crédible tant qu’elle repose sur un socle démographique fossile ? Le recensement de 1972, concède un ministre de premier plan, est « dead as dodo ». Mort dans les faits, mais toujours convoqué dans le droit. Cette contradiction n’est pas un simple détail technique. Elle touche au cœur même du litmus test évoqué dans notre éditorial de mercredi : la capacité du pouvoir à affronter les angles morts de la démocratie mauricienne.

Car derrière les débats feutrés – parfois feignement sophistiqués – sur la proportionnelle, le Best Loser System (BLS) ou le nombre de sièges à ajouter au Parlement se cache une réalité plus dérangeante : l’expression de la souveraineté populaire continue d’être organisée sur la base d’une photographie démographique vieille de plus d’un demi-siècle. Une anomalie démocratique devenue habitude institutionnelle.

Le rapport Modernizing the Electoral System, publié le 14 mars 2014 et opportunément rappelé par le ministre, mérite aujourd’hui une relecture sérieuse, débarrassée des réflexes partisans de l’époque. Ce White Paper proposait deux pistes claires : examiner le passage d’un système strictement First Past The Post (FPTP) vers un système mixte ou à composante proportionnelle ; et utiliser la réforme électorale pour renforcer l’inclusivité, notamment par une meilleure représentation des femmes et des minorités. Le document posait déjà les bonnes questions : inégalités criantes entre circonscriptions, distorsions de représentation, mécanisation de l’assignation communautaire. Maurice y était décrite comme un «monde en miniature», mais aussi comme un overcrowded barracoon : une société en mutation, traversée par de nouveaux flux migratoires, des recompositions familiales et des identités sociales mouvantes, tandis que l’ingénierie électorale, elle, est restée figée dans le formol de l’histoire.

On ne modernise pas une démocratie à coups de rustines. Ajouter dix ou vingt sièges, introduire une dose de proportionnelle ou rebaptiser le BLS ne changera rien si l’on refuse d’actualiser le point de départ. Toute réforme sérieuse commence par une question simple, mais politiquement explosive : qui sommes-nous, combien sommes-nous et comment sommes-nous représentés ?

C’est précisément là que certains reculent. Effrayés à l’idée de rouvrir ce chantier, ils invoquent le confort, le calcul ou la crainte de voir vaciller des équilibres longtemps protégés. Un recensement moderne – prélude logique à un véritable electoral census – est ainsi perçu comme une menace plutôt que comme un outil de vérité. Pourtant, ce refus obstiné de regarder la réalité en face est ce qui nourrit la défiance citoyenne, alimente le soupçon d’ingénierie politique et fragilise, à terme, la légitimité des institutions.

Ironie de l’histoire : ce sont aujourd’hui les conclusions du rapport Banwell, jadis rejetées «pour les bonnes raisons», qui reviennent dans le débat public. Le contexte a changé. Les raisons aussi. Ce qui était perçu hier comme un risque colonial est relu aujourd’hui comme une tentative – imparfaite mais structurante – de corriger des déséquilibres manifestes. Dans le même esprit, le modèle irlandais du vote transférable gagne en crédibilité. Il est sensible, certes, mais cette sensibilité même oblige au débat, à la pédagogie et à une élévation du niveau démocratique.

Il convient également de rappeler que le Best Loser System ne peut fonctionner sans deux données statistiques absolument cruciales, explicitement prévues à la clause 5 du Premier Schedule de la Constitution : la part respective des quatre communautés dans le recensement de la population, et la répartition des 62 députés élus entre ces mêmes communautés. Si l’une ou l’autre de ces données est absente ou repose sur des bases inexactes, c’est à la fois la lettre et l’esprit de la Constitution qui sont violés. La jurisprudence est constante sur ce point : la Cour suprême, le Privy Council et le Comité des droits de l’homme des Nations unies l’ont affirmé à plusieurs reprises. Malgré cela, certains soutiennent encore que la déclaration communautaire des candidats pourrait être facultative et que l’on pourrait continuer à s’appuyer, cinquante quatre ans plus tard, sur le recensement de 1972, alors même que les dynamiques démographiques ont profondément changé.

C’est ici que le litmus test devient pleinement politique. Le gouvernement de Navin Ramgoolam ne sera pas jugé sur sa capacité à empiler des options techniques ou à différer les arbitrages, mais sur sa volonté de poser des fondations solides. Une réforme électorale sans recensement actualisé est une démocratie qui refuse de se compter et qui finit toujours par se tromper de représentation.

Les débats sont ouverts. Tant mieux. Leur issue sera plus saine et plus légitime si le pouvoir accepte enfin de regarder la société telle qu’elle est – et non telle qu’elle était en 1972. C’est peut-être là, en définitive, le véritable test du pouvoir.

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