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Questions à Evan Wolfson et Cameron Tolle de Freedom to Marry Global
«Maurice pourrait être parmi les prochains pays à obtenir le mariage pour tous»
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Questions à Evan Wolfson et Cameron Tolle de Freedom to Marry Global
«Maurice pourrait être parmi les prochains pays à obtenir le mariage pour tous»
Les Américains Evan Wolfson, fondateur de la campagne Freedom to Marry, et directeur de l’équipe de consultants Freedom to Marry Global et son adjoint Cameron Tolle sont actuellement dans l’île à la demande de la Young Queer Alliance (YQA) pour partager avec des organisations, qui militent pour les droits des personnes LGBTQIA+, l’expérience de leur succès, qui a fait que de zéro Etat aux Etats-Unis à autoriser le mariage pour tous, la Cour suprême de ce pays l’ait finalement accepté en juin 2015. Aujourd’hui, le mariage entre couples du même sexe est permis non seulement dans les 50 Etats américains mais aussi dans 39 pays au monde.
Qu’est-ce que Freedom to Marry ?
Freedom to Marry était le nom de la campagne qui a été lancée vers l’an 2000-2001 et qui a pu, 15 ans plus tard, faire accepter le mariage pour tous aux Etats-Unis. Nous avons démarré avec une personne et au plus fort de la campagne, nous étions 30. Le but était d’obtenir le droit au mariage pour les couples du même sexe partout aux Etats-Unis. Quand nous avons démarré la campagne, il n’y avait aucun lieu au monde ni aucun Etat aux Etats-Unis où les couples du même sexe pouvaient se marier. Nous avons fait campagne et nous voulions obtenir un jugement national. Cela nous a pris 15 ans pour l’avoir. Mais en réalité, le mouvement en faveur du mariage pour tous a démarré après les événements de Stonewall en 1969. De 1969 à 1972, plusieurs couples ont engagé une procédure judiciaire pour obtenir le droit au mariage pour partenaires du même sexe mais ils n’ont pas réussi. Et 42 ans plus tard, à travers la campagne Freedom To Marry, nous avons gagné la bataille du mariage pour tous aux Etats-Unis. Après la victoire, nous avons mis un terme à la campagne car notre mission était accomplie, estimant qu’il appartenait alors à d’autres organisations mais aussi à des alliés de poursuivre la lutte en s’appuyant sur notre victoire. C’est là que nous avons alors réalisé que dans d’autres pays, il était nécessaire de tirer des enseignements des leçons apprises durant notre campagne, nos éléments de succès comme on les appelle, et nous nous sommes mis à faire du coaching pour d’autres pays demandeurs.
La demande doit forcément venir d’une organisation d’un pays ?
Oui, nous devons toujours avoir un partenaire sur place qui est le chef.
Une demande peut-elle émaner d’un gouvernement ?
Il est très rare qu’un gouvernement nous demande une information ou un conseil. Tout comme aucun gouvernement ne nous demandera de venir dans leur pays pour faire avancer les choses. Et nous ne le ferions pas non plus car ce n’est pas notre pays et nous ne connaissons pas ses réalités. Nous sommes simplement là pour aider. Au vu des demandes grandissantes de conseils, nous avons lancé Freedom to Marry Global. C’est une équipe de personnes qui ont travaillé sur la campagne Freedom to Marry et qui se sont à nouveau réunis pour aider. Nous sommes comme des consultants mais nous ne nous faisons pas payer. Nous mobilisons des ressources financières que nous injectons dans un fonds à partir duquel nous puisons pour soutenir nos actions.
La campagne de Freedom to Marry reposait sur quels arguments ?
Freedom to Marry avait une feuille de route bien définie, une stratégie claire pour gagner, reposant sur trois axes. Le premier était d’augmenter le soutien public afin d’obtenir une adhésion majoritaire en faveur du mariage pour tous, le second de l’emporter dans plusieurs Etats et pour cela, nous devions lutter au niveau de chaque Etat. Gagner davantage d’Etats nous permettrait alors de créer une dynamique au niveau national. Et finalement, le troisième axe était de mettre un terme à la discrimination envers les couples du même sexe au niveau fédéral. Nous étions convaincus que si nous progressions sur ces trois axes, nous allions montrer à la Cour suprême que l’Amérique était prête pour le mariage pour tous et que cette instance rendrait un jugement favorable.
Vous avez rencontré des difficultés au cours de ces dix ans ?
Nous en avons rencontré beaucoup. Nous avons dû travailler au niveau de chaque Etat et nous avions de la résistance dans 32 d’entre eux. Nous avons dû réfléchir et mener bon nombre de recherches sur la façon de connecter un public plus large à la question du mariage pour tous. Les résultats de nos recherches ont indiqué, entre autres, que la question du mariage reposait sur l’amour, la famille, l’assurance que chaque membre de la famille soit respecté, que chaque couple qui s’aime ait la chance de partager un mariage et soit capable de se protéger quand c’était nécessaire. C’est là que nous avons commencé à créer des liens avec un public plus large, qui a finalement compris que c’est l’amour entre un couple qui s’engage l’un envers l’autre pour la vie et qui veut être capable de prendre soin et de protéger sa famille, qui est prioritaire. Le public a réalisé que nous avions des valeurs communes. Ce qui a représenté un changement transformateur pour notre mouvement.
Qui étaient vos opposants, il y a dix ans aux Etats-Unis ?
C’était pour la plupart des législateurs qui faisaient circuler des amendements à la Constitution de l’Etat pour nous bloquer, pour empêcher les tribunaux de trancher en notre faveur. Ce qu’il faut comprendre c’est que si aux Etats-Unis le législateur veut changer la Constitution d’un Etat, le peuple doit ratifier ce changement au préalable. En 2012, il y a eu quatre initiatives soumises au vote et nous les avons toutes remportées. A ce moment-là, nous avons gagné suffisamment de soutien populaire pour monter une campagne effective.
Donc, vous deviez l’emporter dans l’Etat pour être autorisé à saisir la Cour suprême ?
Aux Etats-Unis, le mariage est gouverné par l’Etat et pas par le gouvernement national. Quand vous allez vous marier, vous devez vous adresser au greffier de la ville pour demander une licence autorisant le mariage. Il fallait que nous militions et gagnons dans les Etats d’abord car c’était eux qui, en première instance, nous refusaient le mariage pour tous. Cependant, aucun Etat ne peut faire quelque chose qui viole sa Constitution. Chaque Etat est libre d’agir mais son action doit rester dans le champ d’application de sa Constitution. Notre argument reposait sur le fait que la Constitution fédérale garantit la liberté de mariage sans discrimination envers quiconque. Le but de notre campagne était d’obtenir un jugement de la Cour suprême qui disait que la liberté de se marier s’applique à tous les Etats, indépendamment du sexe du couple. S’y opposer serait faire de la discrimination. Quand nous avons plaidé notre affaire, nous nous sommes également appuyés sur d’autres affaires dont la plus célèbre était celle d’un couple qui a été arrêté -c’était une femme noire et un homme blanc qui voulaient se marier en Virginie en 1967 – car la loi en vigueur à l’époque stipulait qu’une personne ne pouvait épouser qu’une autre de sa propre race. C’était illégal d’épouser quelqu’un d’une autre race. En 1967, la Cour suprême a statué en faveur de la liberté de se marier pour tous et a déclaré que bien que l’Etat de Virginie puisse réglementer le mariage, il ne peut le faire de façon discriminatoire en refusant une licence de mariage à un couple sur la base de la race. Cette affaire avait un nom parfait et c’était Love vs Virginia. Nous nous basions sur le même argument en disant que l’on ne peut interdire le mariage sur la base du sexe d’un couple. Et que l’interdire serait discriminatoire.
Combien de temps après le jugement en votre faveur avez-vous constitué Freedom to Marry Global ?
Avant de savoir que nous allions gagner notre affaire, des activistes de plusieurs pays nous avaient approchés pour nous dire qu’ils veulent reproduire ce que nous faisions dans leur pays et demander comment nous pouvions les aider à y parvenir. Nous leur avons donné des conseils mais notre principal objectif restait les Etats-Unis. Juste après notre victoire, les demandes d’aide se sont multipliées et c’est ainsi que nous avons constitué Freedom To Marry Global. Depuis, nous avons travaillé avec des activistes d’environ 40 pays au monde, animant des réunions régulières en ligne, des formations, des sessions stratégiques. Et nous essayons de nous rendre dans les pays prioritaires aussi souvent que nous le pouvons. Parfois, nous réunissons les partenaires et activistes de différents pays sur un continent pour un partage des bonnes pratiques.
Le décret du président Trump à l’effet qu’il n’y a que deux genres a-t-il compliqué votre action ?
Le président Trump peut dire ce qu’il veut, il peut signer autant de décrets qu’il veut mais ce n’est pas la loi. La loi aux Etats-Unis ne se fait pas par décret présidentiel. Il y a un grand ramdam et beaucoup de dérives venant de Trump et de son régime en ce moment et cela effraie certaines personnes. Mais ce qu’il dit n’a pas force de loi. Eu égard à Freedom to Marry Global, un de nos principaux points légaux est que le sexe de la personne, bien qu’important pour chaque individu, ne devrait pas dicter qui cette personne peut épouser. Les gens devraient être libres de se marier, indépendamment de leur sexe. Ce qui doit primer, c’est l’amour, l’engagement, le respect mutuel. L’attaque de Trump vise principalement les personnes transgenres mais pas seulement elles. Il cible les gays, les femmes, les immigrés, les pauvres etc. Il essaie essentiellement de prétendre que les personnes transgenres n’existent pas. Or, c’est tout simplement médicalement, scientifiquement et expérimentalement faux. Le gouvernement sous Trump tente de mener une guerre contre la vérité. Malgré tout ce bruit, nous avons encore la liberté de nous marier et nous avons encore une vaste majorité d’Américains, qui soutiennent les droits des personnes gays et une majorité significative qui le fait pour les droits des personnes transgenres. Il est important de dénoncer et de combattre le tapage mais il ne faut également pas lui accorder une trop grande importance.
Ces attaques ont-elles modifié la perception publique vis-à-vis des personnes transgenres ?
En début d’année, le Public Religion Research Institute a rendu public un sondage qui montre que les personnes gays bénéficient d’un soutien majoritaire pour toutes les questions les concernant, y compris la liberté de se marier dans les 50 Etats, même dans ceux conservateurs. Ce qui n’était pas le cas il y a dix ans mais ça l’est aujourd’hui en dépit des attaques venant de l’administration Trump. Sur les questions de droits des personnes transgenres, le sondage indique qu’il y a un soutien majoritaire pour la plupart des questions les concernant. Il y a certaines questions sensibles sur lesquelles les gens ne sont pas sûrs comme ce que devraient être les règles par rapport aux différents types de sport ou encore l’âge pour obtenir un traitement. Ce sont des questions qui concernent les enfants et les jeunes et qui doivent être discutées entre ces derniers, leurs parents et les professionnels de santé. Nous pensons que la plupart des questions que l’administration Trump met sur le tapis visent à effrayer le public. L’administration Trump voit dans cette question une opportunité d’utiliser la peur comme stratégie pour obtenir des gains politiques. Les gens sont un peu plus familiers de nos jours aux personnes transgenres. Une fois que les Américains les connaîtront aussi bien qu’ils connaissent les personnes gays, ils réaliseront que les personnes transgenres, tout comme les personnes gays, ne constituent pas une menace pour la société, que nous partageons des valeurs communes. Alors ces tactiques de frayeur ne fonctionneront plus autant. Certains peuvent utiliser la rhétorique de la religion pour monter les gens contre les personnes transgenres mais par expérience, nous avons vu que lorsque vous parlez vrai, que vous partagez votre histoire et pas simplement une idéologie, que vous connectez les gens à l’amour, la compassion, le respect, la bonté, cela les aide à y voir plus clair, indépendamment de leurs premières réactions. Il y a une vingtaine d’années, les personnes gays étaient maltraitées sous l’administration du président Georges W. Bush et le soutien public avait légèrement baissé. Mais nous avons continué notre travail de sensibilisation et les gens ont vu de leurs propres yeux que rien de mauvais n’était arrivé et ils nous ont acceptés. Quand nous avons obtenu la victoire, l’acceptation à notre égard est passée de 11 à 60 %. La bonne chose pour Maurice est que nous ne sommes pas en 2005 mais en 2025 et que votre île peut regarder ce qui se passe dans le monde et voir qu’il y a 39 pays où les couples du même sexe ont la liberté de se marier. Maurice pourrait être parmi les prochains pays à le faire.
Comment luttez-vous contre l’opposition religieuse ?
Quand nous parlons aux communautés religieuses, nous leur rappelons que lorsque nous parlons de mariage, c’est du mariage civil qu’il s’agit. Nous parlons de couples qui se rendent dans un bureau gouvernemental pour obtenir une licence pour pouvoir se marier civilement. Cela n’oblige aucune église ou organisation religieuse à consacrer ce mariage. Certaines chefs religieux réalisent que nous n’essayons pas de bouleverser les traditions mais que nous essayons de faire un couple du même sexe qui s’aime avoir la liberté de se marier. Nous voulons aider les gens à réfléchir sur leurs valeurs, sur le type de personnes qu’elles sont, comment elles pensent qu’il faudrait traiter les autres en société et si elles vivent dans une société où une religion est imposée ou dans une société démocratique où l’on respecte la liberté de chacun, selon la loi.
Vous êtes à Maurice à la demande de la YQA ?
Nous sommes en contact avec la YQA depuis 2017. Nous avons discuté quelque fois avec son équipe légale par rapport à la section 250 du Code pénal. Depuis quelques années déjà, la YQA est en contact avec nous pour faire avancer la question du mariage entre personnes homosexuelles à Maurice et nous avons été très heureux de pouvoir en discuter avec eux. Les 39 pays qui ont déjà légalisé le mariage pour tous fournissent une montagne de preuves et d’expériences, soulignant que rien de mauvais n’est arrivé et qu’au contraire, beaucoup de choses positives ont émergé lorsque la discrimination liée au mariage prend fin. Maurice n’a rien besoin d’inventer ni de partir à zéro. De manière générale, plus un pays est démocratique, plus il est probable que la liberté de se marier y est reconnue. Et mettre fin à la discrimination dans le mariage aide à renforcer la démocratie. C’est un trafic à double sens. Il faut aussi faire ressortir que dans plusieurs pays où le mariage pour tous est libre, le gouvernement n’était pas de gauche seulement mais aussi de droite et du centre. Et parfois, certains leaders, qui ne soutenaient pas le mariage pour tous, ont réalisé que cette autorisation était bon pour leur pays, d’où le vote favorable. La Thailande par exemple, qui a légalisé le mariage pour tous en janvier dernier, l’a fait sous l’initiative d’un gouvernement plutôt conservateur. Une des raisons pour lesquelles ce gouvernement a pris l’initiative c’est parce qu’il a réalisé que le mariage pour tous serait bonne pour l’économie, pour le tourisme, pour la société thaï, pour le business, qu’elle pourrait attirer et retenir des talents et que ce n’était pas une faveur qu’il faisait aux personnes gays. Nous pensons que c’est ce type de leçons qui va compter à Maurice.
Quel est votre message à la YQA ?
Nous ne sommes pas là pour leur dire quoi faire car ils connaissent leur île et ses réalités mieux que nous. Nous sommes là pour là pour partager les expériences recueillies afin qu’ils puissent poursuivre leurs actions et mettre Maurice sur la bonne voie. Le rôle des activistes n’est pas nécessairement de convaincre les personnes qui tiennent un discours haineux en ligne mais de toucher celles qui suivent ces discussions en silence. Il y aura toujours des personnes qui seront opposées et qui seront très vocales et on ne peut dépenser notre énergie à essayer de les faire changer d’avis car cela pourrait ne jamais arriver. Mais il y a aussi des centaines de milliers de personnes qui ne sont pas extrêmes sur cette question et que nous pouvons convaincre. Nous les appelons «the reachable but not yet reached.»
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