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L'édito
Maurice et l’Europe face à la nouvelle realpolitik américaine
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L'édito
Maurice et l’Europe face à la nouvelle realpolitik américaine
La National Security Strategy 2025 publiée à Washington ne décrit pas seulement une doctrine : elle consacre une rupture. L’Amérique de Trump entre dans une ère où les alliances deviennent conditionnelles, où l’aide extérieure se fait transactionnelle, et où le credo de «l’Amérique d’abord» se mue en stratégie de repli. Le texte bouscule les certitudes, renverse l’héritage multilatéral de 1945 et redéfinit, sans détour, les priorités américaines.
Au cœur de cette recomposition, une phrase suffit à inquiéter les économies africaines ouvertes : Washington envisage d’«amender» son approche de l’aide et de l’investissement, l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) compris. Pas un mot sur son renouvellement. Aucun engagement de stabilité. Dans cette Amérique façonnée par la méfiance envers l’internationalisme, les préférences commerciales unilatérales paraissent presque anachroniques.
Pour Maurice, le message est clair : le programme n’est pas officiellement enterré, mais l’esprit qui l’avait rendu possible, lui, a disparu. Si Florie Liser, ancienne Assistant U.S. Trade Representative for Africa et actuelle présidente du Corporate Council on Africa, de passage à Maurice dans le cadre du prochain 18ᵉ US-Africa Business Summit, évoque encore une fenêtre via une Continuing Resolution, c’est bien parce que le Congrès demeure une digue. Une digue qui peut retarder, mais non inverser, le mouvement profond engagé à Washington. L’AGOA vivra peut-être par sursis, certainement pas par doctrine.
Car la doctrine de Trump II est limpide : l’Amérique ne «portera plus le monde comme Atlas». Elle ne souhaite ni stabiliser les périphéries, ni contenir les crises, ni financer des dispositifs à faible retour stratégique. L’Afrique n’y occupe que deux pages, l’Europe deux et demie, mais le sens est sans ambiguïté : les distances se creusent. Les alliances deviennent des contrats. Les partenaires, des options. Les intérêts américains, la seule constante.
La partie consacrée à l’Europe est d’une sévérité inédite. Le texte évoque son «déclin économique», son «effacement civilisationnel», ses «identités dissoutes». Certains analystes, à Washington même, y lisent un sous-texte à peine dissimulé : l’idée de «rendre l’Europe white again», dans une lecture racialiste et nostalgique de l’Occident. Et tandis que l’administration sermonne Bruxelles sur l’immigration ou la natalité, elle ne souffle mot des acteurs qui structuraient traditionnellement l’architecture de sécurité mondiale : pas un mot sur les jihadistes, pas un mot sur la Corée du Nord, à peine une allusion à la Chine, jamais qualifiée de régime communiste.
C’est peut-être là la rupture la plus inquiétante : l’Amérique ne nomme plus ses adversaires, mais redéfinit ses alliés à l’aune de leur docilité. Le monde n’est plus perçu comme un système, mais comme une mosaïque d’intérêts bilatéraux à négocier au cas par cas.
Pour Maurice, prise entre dépendances commerciales et vulnérabilités structurelles, cette bascule impose une lucidité nouvelle. Nos exportations textiles, déjà fragilisées, ne peuvent dépendre d’un instrument dont même le propriétaire doute de la pertinence. Il faudra diversifier, et vite : déverrouiller davantage l’Inde, l’Union européenne, l’Afrique australe. Renforcer les accords bilatéraux avec les États-Unis hors AGOA. Construire une diplomatie commerciale agile, capable d’anticiper les humeurs d’un monde où les règles ne sont plus écrites pour durer.
Cette Amérique-là, que Trump présente comme le moteur d’un «mouvement historique», n’a plus l’ambition de modeler l’ordre international. Elle ne veut ni dominer, ni stabiliser. Elle veut sécuriser, séparer, préserver. Cela ne la rend pas moins puissante ; cela la rend moins prévisible.
Pour l’Europe, le texte agit comme un miroir brisé. L’ancien partenaire transatlantique enjoint désormais à «cultiver la résistance» contre Bruxelles. Les partis populistes y sont célébrés comme antidotes. L’OTAN, amputé de sa vocation d’expansion, redevient un outil strictement utilitaire. Et si Paris vacillait, prévient une analyste américaine, un axe Washington-Paris-Budapest-Moscou deviendrait envisageable.
Pour le reste du monde, le signal est brutal : la logique d’après-guerre est officiellement close. Les valeurs ne constituent plus un socle ; tout devient transaction.Les États-Unis ne défendront plus que ce qui les concerne directement.
Alors oui, l’AGOA n’est pas mort. Mais l’ordre qui l’avait rendu possible, lui, ne tient plus. C’est peut-être là le véritable défi pour Maurice et pour l’Afrique : apprendre à naviguer dans un monde où même les certitudes américaines se sont évaporées. Dans ce contexte, le prochain US-Africa Business Summit (26-29 juillet 2026) revêt une importance stratégique majeure : les dirigeants économiques devront y recomposer des liens adaptés à cette nouvelle doctrine venue de Washington, DC.
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