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Permis à points

Maurice appuie sur le frein d’urgence

1 décembre 2025, 06:40

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Un pays doit pouvoir regarder sa propre lâcheté en face. Pour Maurice, ce moment se répète à chaque enterrement. Plus d’une centaine de morts depuis janvier. Des anonymes happés dans un virage, un casque mal attaché, un parechoc trop gourmand, un message WhatsApp lu deux secondes de trop. À force, les chiffres ne sont plus des statistiques : ce sont des tombes. Et, dans le sillage de chaque cortège funèbre, c’est notre insouciance nationale qu’on enterre un peu plus.

Vendredi, le Conseil des ministres a finalement appuyé sur la pédale de frein : présentation au Parlement du Road Traffic (Amendment) Bill, le texte qui ramène sur la table le permis à points, dispositif mort-né en 2011, enterré sous les clameurs corporatistes et les calculs électoraux. Cette fois, dit-on, ce n’est plus un gadget. Ce serait une réponse. Une vraie. Un cadre «efficace» pour «renforcer la protection des usagers et encourager une culture de conduite responsable». Les mots sont beaux, les intentions louables. Mais il faudra bien plus pour sauver des vies.

Car nous avons atteint un point de rupture. Jean Todt, envoyé spécial de l’ONU, n’a pas pris de gants : 4 sur 10. La note infligée à Maurice. Pas par caprice. Par constat. Celui d’un pays où la route tue autant qu’elle transporte, où les radars s’allument et s’éteignent au gré des campagnes électorales, où les contrôles policiers sont trop souvent cosmétiques, où l’ivresse au volant reste une banalité quasi folklorique. En 12 mois, 1 146 conducteurs ont été arrêtés sous influence. Treize d’entre eux, impliqués dans des accidents, étaient drogués. On connaît la suite : un arbre, un trottoir, un scooter fauché. Une mère effondrée.

Alors oui, il faut saluer un sursaut. Le permis à points version mauricienne, appuyé sur une driving licence counterpart numérique, peut devenir un outil crédible. Pas une baguette magique. Pas un remède universel. Mais un signal clair : désormais, la route sera un espace de responsabilité, pas un défouloir pour égos motorisés.

À l’étranger, le système existe depuis longtemps. En Europe, il a été instauré au début des années 1990. Dix ans plus tard, l’Hexagone enregistrait sa plus forte baisse de mortalité routière. Non pas parce que la répression seule fait des miracles, mais parce qu’un cadre solide, accompagné de stages de sensibilisation, de statistiques transparentes et d’un observatoire indépendant, redonne du sens à l’acte de conduire. Un organisme interministériel publie chaque année un baromètre public, analyse, compare, propose.

En Allemagne, le système repose sur des sanctions sévères et une gestion rigoureuse des infractions graves. En Grande-Bretagne, le permis ne part pas de 12 points mais de zéro : on accumule jusqu’à la suspension. Chaque pays possède ses nuances. Leur point commun ? Un appareil institutionnel structuré qui rappelle que la route n’est pas une loterie.

Maurice n’en est pas là. Et le dire n’est pas un manque de patriotisme : c’est une exigence. Nous sommes un pays où les routes serpentent comme des veines au bord de la rupture, où les morcellements poussent plus vite que les trottoirs, où les passages piétons se confondent avec des décorations au sol. Où l’urbanisme est lui-même un facteur de risque.

Le permis à points ne fonctionnera que si nous acceptons cette vérité brutale : notre système de sécurité routière est à bout de souffle. Tant que l’accidentologie sera gérée comme un communiqué de fin d’année, tant que l’alcool au volant sera traité comme un simple «dérapage», tant que les grandes compagnies ne cesseront de négocier leur influence pour retarder l’inévitable, rien ne changera.

Or, chaque trajet est une promesse. Celle d’arriver. Celle de revenir. Celle de ne pas tuer.

Le texte de loi devra donc aller plus loin que la déduction de points. Il devra imposer la transparence statistique, renforcer la formation des conducteurs, créer une structure indépendante d’analyse, responsabiliser les compagnies d’assurances, revoir le réseau routier, sanctuariser les zones scolaires. S’il se contente de sanctionner, il échouera. S’il aspire à changer une culture, il peut réussir.

Et peut-être, enfin, cesserons-nous de rougir de honte dans les rapports internationaux. Cesserons de pleurer dans les morgues. Nous ne manquons pas de lois. Nous manquons de vie. Et parfois, de courage. Le permis à points n’est pas une réforme. C’est un ultimatum. À nous tous.

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