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Entretien
Le professeur Jacques Colom : «Rodrigues paie encore une invisibilité constitutionnelle héritée de la colonisation»
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Entretien
Le professeur Jacques Colom : «Rodrigues paie encore une invisibilité constitutionnelle héritée de la colonisation»
■ Le professeur Jacques Colom, Université de La Réunion.
Cet entretien a été réalisé dans le sillage de la sortie du nouveau numéro de la «Revue juridique de l’océan Indien» (RJOI), publié en 2025. Ce numéro s’ouvre sur les Actes du colloque d’octobre 2022, organisé à Rodrigues pour marquer les 20 ans de la régionalisation, un événement co-coordonné par le professeur Jacques Colom et par Didier Michel de l’université de Maurice. À cette occasion, le professeur Colom revient sur les profondes discriminations constitutionnelles qui affectent toujours les Rodriguais, particulièrement ceux d’origine africaine – un héritage colonial qu’il juge «inacceptable dans un État membre de l’Union africaine comme la République de Maurice».
?Vous parlez d’un «double déni de justice constitutionnelle» envers Rodrigues. Concrètement, de quoi s’agit-il pour un Rodriguais aujourd’hui ?
Il s’agit d’un double déni portant sur deux piliers de toute démocratie : le droit électoral et les droits de la défense en matière pénale. Les Rodriguais sont aujourd’hui encore touchés dans ces domaines essentiels. À cela s’ajoute une invisibilisation historique : la Constitution continue d’effacer non seulement Rodrigues, mais aussi son héritage africain.
Avec le Best Loser System, les AfroMauriciens et les Rodriguais sont dilués dans une catégorie «population générale» pensée à l’origine pour garantir les droits de la communauté franco-mauricienne, non ceux de la population d’ascendance africaine. C’est un comble dans un pays membre de l’Union africaine.
Cette invisibilité constitutionnelle a aussi des conséquences sociopolitiques. Les efforts faits en direction de l’Afrique – via le Centre Mandela, par exemple – restent symboliques. Ils ne s’accompagnent ni d’une réflexion linguistique, comme l’inscription du créole dans la Constitution, ni d’un travail réel sur les discriminations, ni d’une valorisation du patrimoine politique : l’exemple d’Hervé Masson en témoigne.
Résultat : l’enfant rodriguais grandit dans un système qui ne le nomme pas et qui renforce les inégalités de capital culturel et social déjà établies. L’étude commandée par le président Cassam Uteem sur l’exclusion à Maurice l’avait déjà démontré.
?L’autonomie rodriguaise de 2002 était présentée comme une avancée majeure. Pourquoi dites-vous qu’elle demeure largement inachevée ?
Parce que les blocages institutionnels persistent. Dans ce numéro de la RJOI, Didier Michel montre très clairement qu’à partir de 2011, on a assisté non pas à une consolidation de l’autonomie, mais à une recentralisation. La solution consiste à revenir à la philosophie initiale de la décentralisation, mais renforcée par des garanties constitutionnelles permettant aux juges d’en assurer l’effectivité.
Enfin, les pouvoirs locaux doivent fonctionner pleinement : un Commissaire de Rodrigues ou un maire doit partager le pouvoir avec l’Assemblée régionale et répondre démocratiquement de ses décisions. Une volonté politique claire s’impose : des annonces de programmes ne suffisent plus.
?Vous écrivez que Rodrigues est une «île africaine oubliée dans la Constitution mauricienne». Comment cette absence de reconnaissance nourrit-elle les inégalités ?
Les préjugés envers l’Afrique m’ont frappé dès 1981, lors de mon premier travail de terrain. L’État mauricien n’a pas combattu ces stéréotypes, et le malaise créole s’est aggravé, jusqu’aux événements de 1999 où Kaya a été tué en détention. L’absence de reconnaissance identitaire a des impacts sur les trois pouvoirs :
• dans le judiciaire, avec l’arrêt Police v. Rose de 1976 ;
• dans l’exécutif et le législatif, avec une éducation nationale élitiste qui refuse de doter Rodrigues d’une antenne universitaire, contrairement à La Réunion ou à Mayotte ;
• dans la fonction publique, où les Créoles et Afro-Mauriciens restent discriminés dans les recrutements qualifiés.
Cette discrimination structurelle s’est même répercutée sur des programmes internationaux destinés prioritairement à Maurice, y compris les programmes environnementaux Union européenne-Commission de l’océan Indien (COI) depuis 1990. Voilà comment les inégalités se reproduisent.
?Pourquoi les modèles de gouvernance environnementale importés échouent-ils à Rodrigues, malgré leurs intentions ?
Parce qu’ils ne tiennent pas compte de la réalité créole et océanienne. Les modèles qui fonctionnent ailleurs – notamment dans la zone COI – sont basés sur une forte mobilisation locale : organisations non gouvernementales, pêcheurs, forces socioprofessionnelles, familles, jeunesse. À Rodrigues, les bailleurs ont souvent imposé des cadres étrangers, parfois hors sol.
Les experts de la Banque mondiale, dès 1990–1991, ou ceux du programme Maurice Île Durable, ont proposé des législations sans concertation réelle. Mieux vaut une expertise locale forte et un dialogue politique inclusif. Par exemple, il faut travailler avec les pêcheurs pour adapter les traditions aux impératifs de biodiversité, surtout dans un contexte touristique croissant.
?Vos travaux montrent que les femmes – notamment les collectrices de «zourit» – restent invisibles. Comment changer cela ?
Il faut un véritable empowerment des femmes : formation, recrutement, présence dans la haute fonction publique, quotas au Parlement, au gouvernement, dans les conseils d’administration. L’invisibilité actuelle est flagrante : je rappelle mon anecdote de 1984, à Maurice, lors d’une réunion de pêcheurs où les collectrices de zourit étaient exclues de la salle. Elles doivent devenir des actrices à part entière des politiques de conservation. Sans cela, toute gouvernance écologique restera bancale.
?Vous évoquez un «retard écologique». Quelles seraient les trois priorités absolues pour les dix prochaines années ?
D’abord, constitutionnaliser la protection de la nature et créer une agence environnementale elle-même protégée par la Constitution. Ensuite, encourager les juges à s’emparer réellement de ces instruments : la jurisprudence ne progresse que lorsque la société civile est mobilisée.
Troisième priorité : améliorer la protection marine et littorale. L’exemple de la tortue marine montre que la protection doit être globale – mer, plages, végétation. Il faut une coopération réelle entre l’État (eaux territoriales et Zone économique exclusive) et Rodrigues (eaux régionales et littoral).
?Vous observez depuis 2022–2024 un tournant vers une «gouvernance démocratique durable». Quels en sont les signes concrets ?
D’abord, une génération rodriguaise plus éduquée qu’en 1967. Ensuite, une population qui s’est approprié ses institutions grâce à l’Assemblée régionale. L’histoire a montré, en 1968 comme en 1999, que Rodrigues sait se faire entendre lorsque ses intérêts sont bafoués.
Notre colloque universitaire de 2022 et sa publication en 2025 dans la RJOI témoignent aussi d’une reconnaissance académique nouvelle de la spécificité rodriguaise. Cette dynamique doit être poursuivie par les acteurs publics et privés.
?Vous proposez une refonte constitutionnelle profonde. Quel processus garantirait un résultat juste et durable ?
Une conférence nationale me semble la méthode la plus démocratique. Elle comporterait plusieurs phases :
1. Un appel public – national et international – à projets de Constitution.
2. L’examen de ces propositions par la conférence, suivie d’un rapport soumis au gouvernement et au Parlement.
3. Le débat parlementaire, appuyé par une étude d’impact constitutionnelle de la Law Reform Commission, avec consultation obligatoire de Rodrigues pour les sujets qui la concernent.
4. Un avis consultatif de la Cour suprême pour évaluer les risques de discrimination, à l’image des opinions exprimées dans l’affaire Lincoln v. Governor General (1974).
5. Enfin, un référendum national afin que le peuple valide la nouvelle architecture constitutionnelle.
Ce processus permettrait d’éviter les erreurs passées et d’ancrer l’égalité réelle, les droits sociaux et la justice environnementale dans le texte fondamental.
■ Photo prise à la fin de la conférence d’octobre 2022. Au premier plan (en partant de la droite), on retrouve en 3ᵉ position Jacques Colom et en 4ᵉ position Didier Michel, les deux organisateurs de la conférence.
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