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Questions à…
Virginie Bissessur : «Les décisions de santé publique doivent se prendre sans enjeux religieux»
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Questions à…
Virginie Bissessur : «Les décisions de santé publique doivent se prendre sans enjeux religieux»
Virginie Bissessur, psychologue et directrice de Pédostop. Photo: Beekash Roopun.
Malgré l’existence de lois, les taux de condamnation pour pédophilie et abus sexuels sur les enfants représentent moins de 10 %. La psychologue Virginie Bissessur, directrice de Pédostop, qui a organisé au cours de la semaine écoulée un colloque prenant fin ce lundi, explique pourquoi c’est le cas et surtout ce qu’il faut faire pour prévenir de tels abus sur nos enfants.
?Les abus sexuels sur les enfants et la pédophilie ont-ils la même ampleur à Maurice qu’en France, où vous avez étudié et travaillé ?
Les réalités des abus sexuels et de la pédophilie à Maurice sont les mêmes qu’ailleurs dans le monde. Je vous donne la moyenne à quelques chiffres près : 10 % de Français sont victimes d’inceste. Ici, 6% des Mauriciens sont violés et les filles sont davantage concernées. L’Organisation mondiale de la santé parle de viol d’une fille sur cinq et d’un garçon sur 13. Mais dans le cas des garçons, la stigmatisation est si forte ici que les cas sont sous-rapportés. Et un agresseur sur quatre est un membre de la famille. Ce qui a aggravé les cas ce sont les écrans, les réseaux sociaux et la pornographie où on ne voit que des rapports qui promeuvent la violence, la performance. On oublie tout le cœur d’une relation sexuelle, qui est le partage du plaisir, de la tendresse et de l’amour. L’influence des réseaux sociaux chez les jeunes est immense. Ils se filment lorsqu’ils sont nus, se partagent les vidéos, sans réaliser les risques qu’ils prennent et ça finit souvent par de la sextorsion ou du revenge porn, avec des conséquences terribles pour les victimes pouvant aller jusqu’au suicide comme on l’a vu récemment. C’est très grave ce qui se passe dans notre société. Je déplore que les croyances religieuses, qui doivent rester du domaine de la sphère privée, aient autant d’influence dans les décisions politiques en matière de santé publique et d’autonomisation des communautés. Ce sont des décisions qui doivent se prendre sans enjeu religieux car cela occulte la question de l’intérêt supérieur de l’enfant. Ne pas avoir le courage de prendre ces décisions fait que nos enfants restent en danger. On ne peut les protéger car la question n’est pas dans le débat public.
?Combien d’interventions de sensibilisation ont-elles été réalisées par Pédostop jusqu’à présent ?
Depuis que j’ai pris la présidence de l’organisation, il y a trois ans, nous avons attiré près de 4000 personnes dans nos sessions de prévention. Quand je parle de personnes, ce sont des enfants de trois ans à monter jusqu’à l’âge adulte et notre langage est approprié à l’âge des groupes ciblés. Ce qu’il faut savoir c’est que nous intervenons à la demande et que nos interventions sont gratuites. Nous pouvons le faire pour des écoles, des associations, des groupes de jeunes, des groupes culturels et religieux, qui ne se voilent pas la face.
?Comment peut-on protéger nos enfants des pédophiles et des pédocriminels ?
Déjà en nommant les choses, en expliquant aux enfants ce qu’est une agression sexuelle, en leur donnant des exemples. Nous leur disons qu’un adulte ne doit pas toucher leurs parties intimes et que si l’adulte leur demande de toucher les siennes, ils doivent refuser. Il faut le leur expliquer dans un langage simple, compréhensible pour leur âge et leur dire que si cela leur arrive une fois, ils doivent en parler à leurs parents ou à un adulte de confiance.
?Souvent, le pédocriminel menace l’enfant ou lui parle de secret. Comment l’enfant doit-il réagir dans ces cas-là ?
Il faut faire comprendre aux enfants qu’il y a des bons et des mauvais secrets. Un bon secret peut-être un anniversaire surprise pour un membre de la famille et qu’il ne faudrait pas divulguer. Mais que si un adulte les menace, qu’ils se sentent mal à l’aise par rapport au comportement de ce dernier ou que l’adulte les fait se sentir coupable, ils doivent en parler à leurs parents ou à un adulte de confiance. Il ne faut pas avoir un doctorat pour savoir cela. Il faut avoir le courage de nommer les choses. À l’école, dans chaque classe, tous les ans, il faut que ces mises en garde soient répétées aux enfants et elles doivent s’accompagner d’une éducation sexuelle. Il faut leur rabâcher cela. À force de répéter la même chose aux enfants, ils seront plus avertis et les pédophiles et pédocriminels réfléchiront à deux fois avant de passer à l’acte. L’autre problème est que le processus entre la plainte et le jugement est long et les institutions concernées – la police, le ministère de l’Égalité des Genres et la justice – travaillent peu ensemble. Chacun fait sa part et passe le dossier à l’autre. Il n’y a pas de suivi, pas de discussion entre ces institutions et pas de décisions collectives. Et c’est partout pareil. Le taux de condamnations des violences sexuelles dans le monde entier est moins de 10%. Ce qui signifie que 90% des pédophiles et pédocriminels s’en tirent à bon compte.
?Comment expliquer qu’il peut s’écouler des années entre l’abus et la dénonciation ?
Si vous pensez que les enfants mentent, vous vous trompez. La sexualité ne fait pas partie de leur monde et ils ne peuvent pas en parler, ils n’ont pas le vocabulaire pour cela. Il faut qu’on leur en ait parlé ou qu’ils aient vu ou subi un abus sexuel. Lorsqu’un abus sexuel se produit, dans bien des cas, il y a le phénomène de mémoire traumatique qui entre en jeu. Pour que l’enfant puisse continuer à se développer et qu’il ne soit pas dépressif, son cerveau va le faire oublier le traumatisme pendant des dizaines d’années. Cela peut aller jusqu’à 30 ans. Et puis un jour, il y aura un déclencheur, qui peut être une musique, un parfum, une odeur et le souvenir remonte alors à la surface. Il sera extrêmement violent car ni les sensations ni les émotions ressenties ne sont diminuées par le cerveau. Le flashback reviendra de façon crue et sera intrusif et violent. Ce sera comme un tsunami. Je vous cite le cas d’une fille régulièrement violée par son père contre le chauffe-eau lorsque sa mère se douchait. Le bruit du déclencheur de la douche à gaz a fait resurgir son traumatisme et à chaque fois qu’elle entendait ce bruit, elle revivait ses viols.
?Peut-on faire mentir un enfant ?
Cela arrive. On peut mettre des mots dans la bouche d’un enfant mais c’est rare. L’université de Mc Gill au Canada a fait une étude sur la question et a trouvé que seul 1% des plaintes d’abus sexuel sur les enfants étaient fausses. Ce n’est pas parce qu’un adulte a instrumentalisé 1% des enfants que les 99% restants sont des menteurs. L’a priori, le réflexe de penser que les enfants mentent, je le retrouve à toutes les étapes du processus d’enquête jusqu’à la justice. L’enfant doit constamment se justifier et affirmer qu’il dit la vérité alors que l’agresseur n’a pas besoin de le faire. Il doit simplement se défendre. Saviez-vous qu’un enfant victime ne peut rencontrer son avocat avant de passer en cour ? Il paraît que le code d’éthique interdit aux avocats du Parquet de rencontrer la victime avant de passer en cour pour qu’on ne dise pas qu’ils sont partiaux. Or, un procès se prépare. L’enfant qui n’a jamais vu son avocat vient en cour désemparé. Et pour le State Counsel, l’enfant reste un dossier, un papier. Voilà pourquoi on ne peut obtenir une condamnation (secure a conviction). C’est pour cela que Pédostop propose des avocats dont le rôle est de préparer l’enfant à donner son statement et à l’accompagner jusqu’à son témoignage en cour. Ce processus de justice dure en moyenne deux ans et l’enfant peut avoir oublié ce qu’il a dit en raison de la mémoire traumatique. Ce qui est dommage c’est que Pédostop ne peut offrir un avocat à toutes les petites victimes.
?Comment accélérer le processus d’enquête ?
Il faut trouver une plateforme où les institutions traitant de ces questions soient obligées de coopérer et de collaborer. L’Ombudsperson for Children a un mandat consultatif. Il aurait fallu qu’il soit exécutif. Il faudrait renforcer le pouvoir de cette institution et la faire chapeauter une haute autorité à la protection de l’enfance, qui obligerait les institutions à travailler ensemble, y compris les magistrats, et assurer une prise en charge de qualité à la petite victime. Parfois les fonctionnaires impliqués dans cette procédure manquent cruellement d’empathie. Je vous cite le cas d’une maman séparée de son époux et qui a eu la garde de sa fille en bas âge. Le papa était autorisé à avoir son enfant en week-end. La maman a confié sa petite à ses parents et est partie à l’étranger préparer leur immigration. À son retour, la fillette lui dit que son papa lui a mis le doigt dans son ‘poum’, qu’il la douche et la fait dormir dans le même lit que lui. La maman a entré deux affaires en cour, une devant la Family Court pour pouvoir emmener son enfant à l’étranger et l’autre au criminel pour abus sexuel sur enfant. Lors de l’audience devant la Family Court, la maman a informé la magistrate qu’il y a aussi un cas de sexual abuse entré contre le papa et a raconté ce que lui a dit sa fille. Quelle a été la réponse de la magistrate ? ‘Mwa osi mo ti dormi ar mo papa ler mo ti tipti’. Comment une personne comme ça peut garantir the best interest of the child ? Pour cette magistrate, c’est inimaginable qu’un père puisse faire des attouchements à son enfant. Si une magistrate ne comprend pas qu’à l’intérieur des êtres humains, il y a une part sombre, où va-t-on ? Je sais que je tire sur les fonctionnaires des institutions susmentionnées. Je ne crois pas qu’ils soient mal intentionnés mais qu’ils ne sont pas formés correctement. Si un enfant paraît pétrifié en cour et ne s’exprime pas, cela ne veut pas dire qu’il a menti à la police mais qu’il est en train de revivre des flashbacks traumatisants.
?Brossez-nous le portrait des pédophiles et pédocriminels ?
On les connaît mal. Ils sont difficiles à étudier car certains ont honte de leurs pulsions. Ce qui explique qu’ils se cachent. Mais enlevez-vous de la tête que ce sont des malades. La pédophilie n’est pas une maladie psychiatrique mais une paraphilie, soit une perversion sexuelle qui fait que les pédophiles/pédocriminels aient un objet de désir sexuel hors norme. Dans les pratiques de bondage, domination, sadisme et masochisme, les deux partenaires qui prennent du plaisir dans la souffrance sont consentants. Dans la pédophilie, l’enfant ne l’est pas. Il est incapable de donner un consentement éclairé. Ce n’est pas pour rien qu’à Maurice, l’âge du consentement chez un enfant soit de 16 ans. Et même si une fille mineure dit oui sur WhatsApp, cela doit être non. Si j’avais à brosser le portrait des pédocriminels, je dirai que ce sont bien souvent des hommes mariés, bien insérés socialement, des extravertis, qui exercent des métiers où ils seront en contact avec des enfants, comme des éducateurs, des religieux, des sportifs, des scouts, des personnes à qui l’on fait suffisamment confiance pour leur confier nos enfants. C’est souvent un membre de la famille aussi.
?Quel est la tranche d’âge qui attire le plus les pédocriminels ?
Chez les enfants en dessous de 5 ans jusqu’à ce qu’ils aient l’âge de 11 ans, les risques pour eux d’être abusés sexuellement augmentent. Notre plus jeune victime avait deux ans. L’abus a eu lieu lors d’un déjeuner de famille. La maman a été mettre l’enfant au lit pour une sieste. À un moment, le beau-frère s’est absenté en disant aller aux toilettes. En fait, il est allé faire des attouchements à l’enfant. La gamine n’a pu en parler que six mois après car à deux ans, elle n’avait pas le langage pour l’exprimer. Et ce gars-là est manager d’une compagnie. La famille s’est séparée en deux camps, certains croyant la victime, d’autres l’agresseur. Les anciennes générations ont tendance à couvrir le crime.
?Les victimes de pédocriminels arrivent-elles jamais à surmonter leur traumatisme ?
Dieu merci oui, mais avec un accompagnement thérapeutique de qualité par un psychologue du trauma. Ce professionnel peut aider la victime à ne plus subir les symptômes qui remontent à la surface après un élément déclencheur, lui montrer comment gérer ses émotions. Ce psychologue va interroger les schémas d’évitement, le manque de confiance en elle. L’abus sexuel teinte toutes les relations de la victime qui met alors de la distance entre elle et les autres. Elle a du mal à trouver la bonne distance dans ses relations. Les filles qui ont vécu un abus sexuel dans l’enfance auront parfois aussi tendance à enchaîner les partenaires et seront dysfonctionnelles.
?Cette thérapie peut durer combien de temps ?
Cela varie d’un patient à l’autre. En général, c’est cyclique. À chaque fois que l’enfant abusé devenu adulte vivra quelque chose d’important dans sa vie, il aura besoin de consulter le psychologue du trauma. Le traumatisme n’est pas figé. L’enfant abusé peut oublier certains détails qui vont lui revenir ensuite. C’est toujours parcellaire car quand l’abus sexuel se produit, il y a sidération et dissociation. L’enfant est hébété et son cerveau cherchera à le protéger par l’oubli. La mémoire traumatique a un rôle salvateur parfois. Et puis les prédateurs sont plus vicieux aujourd’hui. Ils sont davantage dans la séduction que dans la violence. Ils feront l’enfant sentir qu’il est le plus beau, l’élu et l’enfant pensera que ce qu’on lui fait est un privilège, jusqu’à ce qu’il réalise qu’on lui fait du mal.
?Les pédocriminels sont-ils tous d’anciens enfants abusés sexuellement durant l’enfance ?
Beaucoup de prédateurs ont été victimes d’abus sexuels de pédophiles mais toutes les victimes de pédophilie ne deviennent pas des prédateurs.
?Guérit-on de la pédophilie ?
Non, on n’en guérit pas. Ça va, ça vient, ça se maîtrise, ça déborde. La Suisse et Madagascar ont introduit la castration chimique, qui coupe la libido et diminue les passages à l’acte. C’est une piste de réflexion pour Maurice. Mais la castration chimique ne guérit pas et n’empêche pas le pédophile de fantasmer dans sa tête. ‘Popol’ ne se lèvera pas mais le pédocriminel peut très bien abuser d’un enfant avec ses doigts. On ne peut éradiquer la pédophilie mais on doit arriver à la contenir. Mais il y a tellement de tabous à Maurice qu’on fait du victim blaming et du victim shaming, au lieu de se pencher sur les vraies questions.
?Depuis le début de la semaine, vous organisez un colloque ayant pour thème les Évaluations psychologiques médico-légales. À qui s’adresse-t-il ?
Depuis 2022, en novembre-décembre, nous organisons chaque année un colloque pour former les professionnels de la protection de l’enfant des secteurs public et privé, en d’autres termes pour tous ceux qui vont recueillir les confidences de l’enfant et agir. Cette année, nous nous concentrons sur How to do Forensic assessment and Report writing car nous avons réalisé qu’il y a une grande faiblesse dans les rapports qui arrivent au Children’s court. Ils disent si peu de choses sur les victimes. Il y a la méconnaissance certes. C’est pour cela que nous développons des projets de formation continue avec le ministère de l’Égalité des Genres et la Brigade de la protection de la famille, en partenariat avec le Centre Hospitalier Universitaire de La Réunion.
?Quelles sont vos attentes par rapport à ce colloque ?
Que les fonctionnaires et les travailleurs sociaux du privé, qui viennent au colloque, réalisent le poids de la mission qu’ils ont sur les épaules et qu’ils pensent toujours à placer le best interest of the child avant toute autre considération.
?Les temps forts du colloque ?
Pédostop a publié 5 000 copies d’un livret intitulé «Mon corps mon choix», qui fait de la prévention en termes simples et clairs contre les abus sexuels sur les enfants. Le contenu est de Pédostop, les dessins de Kathy Laguette et l’éditeur l’Atelier des Nomades. Ce projet a été financé par la Scott Smile Foundation. Ces livrets seront distribués dans les écoles et réimprimés par la suite pour la vente. Grâce au financement de la Fondation Joseph Lagesse, de Beachcomber et de la Standard Bank, nous avons disséminé les résultats d’une étude réalisée par Kantar à notre demande et qui vient dire que sur 1 000 Mauriciens sondés, 42% ont rencontré une forme de violence sexuelle directe ou indirecte durant leur existence alors que sur 500 Rodriguais interrogés, 31% l’ont vécu. Pour Maurice, cela fait une personne sur deux et pour Rodrigues une personne sur trois. Cela veut dire que dans chaque famille, il y a une victime et un prédateur. Et parmi les 6 % de Mauriciens violés, seuls trois cas sur 100 ont été rapportés aux autorités. Ce qui veut dire que les abus sexuels sur les enfants sont sous-rapportés et que la honte est toujours du côté de la victime. La société mauricienne demeure patriarcale. On est toujours en train de dire aux filles comment s’habiller mais on ne dit jamais aux garçons qu’il faut respecter les filles et ne pas les toucher.
?Quels sont les projets de Pédostop ?
Nous avons mis en place plusieurs projets pour les victimes. Par exemple, nous sommes en train de faire repeindre les postes de police de Vacoas et de Rose-Hill avec le concours de SOFAP et de la Standard Bank, pour que les enfants s’y sentent plus à l’aise et en confiance pour s’exprimer. Nous avons des poupées avec les organes génitaux pour leur permettre de montrer où ils ont été touchés et abusés. On développe des formations continues. Toujours avec le concours de nos experts réunionnais et sud-africains, nous espérons travailler en collaboration avec les institutions publiques locales non seulement sur les formations continues mais aussi sur les procédures. Nous espérons de tout cœur que ce projet bien entamé aille jusqu’au bout.
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