Publicité
Psychologue
Anjum Heera Durgahee : «L’IA peut réduire l’effort cognitif si elle est utilisée de manière passive»
Par
Partager cet article
Psychologue
Anjum Heera Durgahee : «L’IA peut réduire l’effort cognitif si elle est utilisée de manière passive»
Ils sont de plus en plus nombreux à confier leurs devoirs à l’intelligence artificielle (IA). Depuis l’arrivée d’outils comme ChatGPT, les jeunes ont changé leur manière d’apprendre et de travailler. Pour beaucoup, ces technologies sont devenues une extension naturelle de leurs recherches, un moyen de gagner du temps ou de vérifier leurs idées. Mais cette facilité n’est pas sans risque. Selon la psychologue Anjum Heera Durgahee, l’IA peut autant stimuler la réflexion que freiner l’autonomie intellectuelle. Tout dépend de la façon dont elle est utilisée. L’IA : soutien ou substitut, aide ou béquille ?
?Avez-vous remarqué un changement dans la manière dont les jeunes abordent leurs devoirs depuis l’apparition d’outils comme ChatGPT ?
Oui. Beaucoup de jeunes considèrent désormais les outils d’IA comme une extension naturelle de leurs recherches. Pour eux, ces outils offrent un moyen rapide de gagner du temps ou de vérifier leurs idées. Cela peut être bénéfique lorsque l’IA complète le travail de réflexion, mais cela devient problématique si l’élève s’en sert comme substitut total à l’effort intellectuel.
?Pourquoi ces outils attirent-ils autant les jeunes ?
Plusieurs facteurs expliquent cet engouement. D’abord, la facilité : l’IA fournit des réponses rapides et bien structurées. Ensuite, le stress scolaire pousse certains jeunes, qui se sentent débordés, à utiliser ces outils pour diminuer la pression. Le manque de confiance joue également un rôle. Ceux qui doutent de leurs capacités s’en servent pour valider leurs idées ou parce qu’ils pensent ne pas réussir seuls. Enfin, la culture du «tout, tout de suite» influence cette génération, habituée à l’immédiateté.
?Certains enseignants craignent que les élèves ne pensent plus par eux-mêmes. Est-ce une inquiétude fondée ?
Cette inquiétude n’est pas infondée. L’IA peut réduire l’effort cognitif si elle est utilisée de manière passive. Cependant, ce n’est pas l’outil en lui-même qui empêche la pensée autonome, mais la façon dont il est intégré dans les apprentissages. Avec un accompagnement adéquat, l’IA peut devenir un soutien plutôt qu’un obstacle.
?L’utilisation de l’IA influence-t-elle la capacité de réflexion ou la créativité des jeunes ?
’IA peut avoir une influence dans les deux sens. D’un côté, elle peut être positive en offrant de nouvelles perspectives et en aidant les jeunes à explorer des idées. D’un autre côté, elle peut avoir un effet négatif. En fournissant des solutions toutes faites, elle risque de réduire l’effort de réflexion et la pensée critique si l’élève ne prend pas le temps de réfléchir par lui-même.
?Peut-elle créer une forme de dépendance intellectuelle ou une perte d’autonomie ?
Oui, si l’usage devient automatique. Certains jeunes finissent par ne plus croire en leurs capacités et consultent systématiquement l’IA pour vérifier, compléter ou décider. Cela peut créer une forme de dépendance cognitive, comparable à ce que l’on observe avec les GPS pour l’orientation.
?Est-ce que le recours fréquent à ces outils peut affecter la motivation ou la confiance en soi ?
Absolument. Lorsque l’élève s’habitue à ce que «la bonne réponse» vienne de l’extérieur, il peut perdre confiance en sa capacité à réfléchir seul, ressentir moins de satisfaction personnelle après un travail et se sentir démotivé face à des tâches longues ou complexes. À l’inverse, un usage réfléchi peut renforcer la confiance en offrant un soutien ponctuel.
?Comment les parents et enseignants peuvent-ils encourager un usage plus équilibré ?
Ils peuvent valoriser l’effort plutôt que le seul résultat et encourager l’élève à réfléchir avant de consulter l’IA, en lui demandant par exemple : «Qu’en penses-tu d’abord ?». Il est également important d’enseigner l’esprit critique, en comparant plusieurs sources, en vérifiant les informations et en reformulant les réponses. Poser un cadre clair permet de considérer l’IA comme un outil d’aide et non comme une solution complète. Enfin, montrer l’exemple en adoptant soi-même un usage raisonné contribue à instaurer de bonnes habitudes.
?L’école devrait-elle adapter ses méthodes d’évaluation ?
Oui, absolument. L’intelligence artificielle transforme la manière dont on accède à l’information. Les évaluations devraient davantage mesurer la compréhension, le raisonnement, la capacité d’analyse et la réflexion personnelle, plutôt que la simple restitution de connaissances.
?Cette facilité d’accès aux réponses réduit-elle la satisfaction d’apprendre ?
Chez certains jeunes, oui. La gratification instantanée peut diminuer le plaisir du processus d’apprentissage. Le cerveau humain a besoin d’effort et de progression pour ressentir la satisfaction : un texte généré en quelques secondes ne procure pas la même dopamine liée à la réussite.
?Comment aider les jeunes à retrouver le plaisir d’apprendre ?
Il est important de rendre l’apprentissage actif en les incitant à expérimenter, créer ou débattre et de lier les connaissances à leurs centres d’intérêt. Encourager l’autonomie permet aux jeunes d’être auteurs de leurs propres idées, tandis que revaloriser l’erreur montre que se tromper fait partie du processus et n’est pas un échec. L’IA peut être intégrée de manière intelligente, non pour remplacer l’effort, mais pour enrichir la réflexion, par exemple lors d’un brainstorming, de reformulations ou d’exploration d’idées. Enfin, développer la curiosité naturelle à travers des questions ouvertes, des projets et des discussions contribue à redonner le plaisir d’apprendre.
Publicité
Publicité
Les plus récents