Publicité

La (vraie) réforme électorale : Briser la peur pour libérer le mérite

23 septembre 2025, 08:20

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Briser le miroir des peurs pour une réforme électorale affranchie des démons communaux. Voici l’agenda de l’express. Notre éclairant dossier d’hier sur le recensement ethnique, dont le dernier a été effectué en 1972, sur la base d’une catégorisation de l962, s’inscrit en ligne droite de cette logique/ligne éditoriale.

Depuis plus de 60 ans, nous répétons la même évidence. Dès 1963, dans ces colonnes, l’express et Dr Philippe Forget écrivaient noir sur blanc que «l’attribution de sièges correctifs sur une base communale est un système qui pue au nez» et qu’il condamnerait Maurice à entretenir un recensement communal permanent. L’histoire nous a donné raison : nous vivons encore dans l’ombre de cette absurdité, nourrie par des mythes, des peurs et des calculs politiques. Paul Bérenger, un des ancêtres de «Enn sel lepep, enn sel nasion» du temps jadis, l’a confirmé, le jeudi 11 septembre, à notre désarroi.

Au début des années 60, la ségrégation n’était pas qu’un mot. Elle était partout : clubs sociaux, équipes sportives, troupes théâtrales, écuries de courses. Chaque groupe évoluait dans ses frontières invisibles, mais bien réelles. L’express s’est dressé contre cette logique, conscient que le communalisme, une fois inscrit dans les institutions, deviendrait un poison durable.

En 1968, alors que la Constitution s’écrivait au Réduit, les correctifs communaux furent introduits comme compromis. Derrière les signatures et les négociations de dernière minute, se cachait une bombe à retardement. Ces huit sièges correctifs, censés garantir l’équilibre, ont agé Maurice dans un système où l’ethnicité compte plus que la citoyenneté. La violence qui éclatait à Port-Louis avait ses racines dans ces classifications imposées. Le recensement «communal» entretenait un état d’esprit de défense, de représailles et, au final, de séparation.

Le paradoxe est éclatant : depuis 1983, la loi interdit la publication des recensements ethniques. Offciellement, nous vivons dans une République qui refuse de classer ses citoyens. Mais, en pratique, nous continuons à appliquer un système électoral fondé sur les chiffres du recensement de 1972. C’est comme si la société avait évolué, mais que ses institutions étaient restées agées dans l’ambre d’une époque révolue.

Cette incohérence est plus qu’une anomalie : c’est un déni de modernité. Comment bâtir un État moderne si nous restons prisonniers de catégories qui ne correspondent plus aux réalités vécues ? Comment parler de mérite, de compétence, de citoyenneté, si les fondations de notre système politique reposent sur la comptabilité ethnique d’une autre époque ?

Ceux qui défendent encore ce système avancent l’argument de la stabilité. Ils brandissent la peur : peur des déséquilibres, peur des majorités écrasantes, peur des minorités invisibles. Comme si Maurice, en 2025, devait encore se construire sur les démons de 1968.

Or, ces peurs sont elles-mêmes un instrument de pouvoir. Elles maintiennent les Mauriciens dans une logique de suspicion mutuelle, elles légitiment des structures sociales périmées, elles figent l’imaginaire collectif dans un «nous» contre «eux». Derrière le mot «communauté», il n’y a plus d’identité culturelle homogène, mais un outil de négociation politique.

La catégorie «population générale», fourretout par excellence, en est l’illustration. Elle englobe à la fois les descendants d’esclaves africains et ceux de colons européens, effaçant des trajectoires historiques radicalement différentes. Elle rend invisibles ceux qui réclament aujourd’hui justice réparatrice et reconnaissance de l’héritage africain.C’est une case administrative, pas une identité vécue.

Si l’on veut une réforme électorale digne du XXIe siècle, il faut briser ce miroir déformant. Cesser de compter les Mauriciens par cases, cesser d’entretenir les peurs et les démons, cesser de prétendre que notre diversité ne peut se gérer qu’à travers des chiffres d’un autre âge.

Le mérite doit remplacer l’ethnicité comme principe cardinal. Le pays a besoin de talents, pas de quotas. D’hommes et de femmes compétents, pas de représentants de communautés. De citoyens égaux devant la loi, pas de groupes rivaux sous surveillance institutionnelle.

Ce n’est pas une utopie. C’est la seule voie possible pour moderniser la République. Nous avons vu ailleurs les ravages de la politique identitaire : elle fragilise les nations, nourrit les extrémismes, ralentit la marche vers le progrès. Maurice ne doit pas rester prisonnière de ce carcan.

Il est temps que les dirigeants cessent de caresser les démons pour gagner des élections. Le maintien du Best Loser System est un aveu de lâcheté, une incapacité à affronter les transformations profondes de la société mauricienne. Ceux qui osent encore défendre ce mécanisme doivent répondre à une question simple : veulent-ils gouverner pour l’avenir, ou administrer la peur du passé ? Ont-ils entendu parler d’une enseignante catholique et d’un mécène musulman qui ont permis à SSR de devenir médecin et Premier ministre, au-delà de toute logique communale…

La vraie prévention, comme nous l’écrivions déjà à l’époque des bagarres de Trois-Boutiques et de Plaine-Verte, ne consiste pas à intervenir après coup. Elle se joue en amont, dans la structuration sociale, dans l’éducation, dans la politique culturelle et économique. Elle se joue dans la capacité à proposer une vision où l’on ne demande plus : «De quelle communauté viens tu ?» mais «Que peux-tu apporter à ton pays ?».

Un pays moderne ne peut se construire sur les ruines des tabous sectaires. La réforme électorale promise doit être l’occasion d’un acte fondateur : renoncer en bloc à ces classifications héritées du colonialisme, à ces recensements communautaires qui figent nos différences, et à ces prosélytismes qui nourrissent le crypto-racisme.

Ce n’est qu’en brisant ce carcan que Maurice pourra respirer pleinement comme une nation. Les peurs et les démons doivent être relégués au musée des illusions perdues. Ce qui doit rester, c’est une volonté ferme de donner à chaque citoyen une place sur la base du mérite, de la compétence et de l’engagement.

Car l’avenir n’a qu’un seul choix : celui d’une République enfin affranchie des peurs et des divisions, capable d’avancer, unie, pour affronter le monde déjà transformé…

Publicité