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Criminalité et finance numérique
Cryptomonnaie, marché noir et drogue :Un triangle dangereux
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Criminalité et finance numérique
Cryptomonnaie, marché noir et drogue :Un triangle dangereux
■ La saisie dans l’affaire Gurroby évaluée à Rs 3,3 Mds.
La cryptomonnaie, perçue au départ comme une révolution numérique et une alternative au système bancaire traditionnel, est aujourd’hui devenue l’une des armes favorites des réseaux criminels. Ce mode de paiement dématérialisé, rapide et difficile à tracer, a ouvert une brèche exploitée par les trafiquants de drogue et les acteurs de l’économie souterraine.
À Maurice, les autorités tirent déjà la sonnette d’alarme : la Financial Crimes Commission (FCC) s’intéresse de près à ce phénomène qui, à la croisée de la finance numérique et du crime organisé, menace l’équilibre social et économique.
Au Parlement, en juillet, le député Khushal Lobine a sollicité du Premier ministre (PM) des informations sur les saisies de drogue dans le port et l’aéroport depuis décembre 2024 et sur les opérations de livraison surveillée ayant mené à l’arrestation de complices locaux. Le PM a indiqué que de décembre 2024 au 3 juillet 2025, 58 cas de trafic ont été détectés à Maurice et à Rodrigues grâce aux opérations conjointes de l’Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU) et de la Customs Anti-Narcotics Section (CANS) de la Mauritius Revenue Authority (MRA). Ces opérations ont permis la saisie de 691,2 kg de drogues et de substances synthétiques, d’une valeur marchande estimée à Rs 1,115 milliard, ainsi que l’arrestation de 64 suspects. Sur 17 livraisons contrôlées destinées à remonter aux réseaux locaux, 13 ont abouti à l’arrestation de 19 suspects. Ces chiffres illustrent l’ampleur d’un marché noir qui, loin de s’essouffler, s’adapte constamment aux nouvelles technologies.
Pour comprendre la mécanique de ce système, il faut d’abord distinguer entre deux visages de l’économie noire. D’un côté, il existe une économie noire dite légitime : vendeurs ambulants, chauffeurs de taxis marron, enseignants offrant des leçons particulières, petits commerçants ou opérateurs de transport informels.
Ces activités, bien que hors du cadre légal, ne nuisent pas directement à autrui, mais échappent au fisc et biaisent les chiffres de croissance et de PIB. Comme l’expliquait l’économiste Pierre Dinan dans une de nos colonnes, cette circulation d’argent non taxé, si elle «booste» la consommation et l’importation, reste une distorsion pour l’économie réelle.
Carburant pour le trafic de stupéfiants
À l’autre extrémité, on retrouve l’économie noire illégale, bien plus puissante. Là, les flux financiers concernent des sommes colossales générées par le trafic de drogue, le blanchiment d’argent et d’autres activités criminelles. L’exemple est frappant : un gramme de drogue dure se vend à Rs 15 000. Le 2 mai 2021, l’ADSU a marqué un tournant historique avec la découverte de Rs 3,7 milliards de drogues enterrées dans un chantier de réparation de bateaux à Pointe-aux-Canonniers. Cette opération, menée par l’équipe Alpha 4 sous la direction de l’inspecteur Mohes, a permis l’arrestation de Ritesh Gurroby, suspecté d’être un intermédiaire entre le «Big Boss» et les grossistes
Comment une telle machine criminelle s’organise-t-elle? L’ancien ministre Sam Lauthan aujourd’hui patron de la National Agency for Drug Control, lors de la commission d’enquête Lam Shang Leen, avait décrit le rôle central des financiers : de véritables businessmen qui imposent leurs conditions sans se soucier ni de la logistique ni de la légalité. Ces investisseurs peuvent être locaux ou internationaux et, surtout, privilégient aujourd’hui la cryptomonnaie comme mode de paiement.
Un ancien assesseur dans le rapport Lam Shang Leen avait confirmé : «La transaction se fait par cryptomonnaie ou bitcoins. C’est une alternative à la monnaie tangible qui permet des paiements en ligne sécurisés et invisibles, échappant aux canaux financiers traditionnels.»
Le recours au bitcoin ou à d’autres actifs numériques s’explique par leur fonctionnement en réseau pair à pair : un transfert direct d’un individu à un autre, hors de portée des banques et, bien souvent, des autorités. Le «Big Boss» qui gère l’importation finance ainsi non seulement la marchandise mais aussi toute la logistique, du transport international jusqu’à la distribution locale.
Une fois la drogue arrivée, elle est écoulée via une chaîne bien rodée, chaque maillon diluant et revendant la marchandise afin de maximiser les profits. Le prix fluctue selon l’offre, la demande et le degré de pureté, mais reste une source de richesse immense pour les trafiquants.
Blanchiment des profits
Ces profits, à leur tour, doivent être blanchis. Les méthodes sont connues : paris hippiques, achats de voitures de luxe, acquisition de villas, investissements dans des pierres précieuses ou dans de nouveaux cargos. Une partie de la marchandise est parfois réexportée vers les îles voisines afin d’accélérer le retour sur investissement. On assiste donc à une boucle parfaitement huilée : importation financée en cryptomonnaie, distribution locale, dilution du produit, réexportation et blanchiment des gains.
C’est précisément à ce carrefour entre finance numérique et criminalité que la FCC intervient. Depuis l’adoption de la FCC Act en 2023, l’organisme dispose de nouveaux pouvoirs pour enquêter sur les fraudes électroniques et les escroqueries liées aux cryptomonnaies. Dernier exemple en date : une affaire impliquant un Nigérian de 30 ans, Yinka Aderibigbe, présenté comme le cerveau d’une escroquerie ayant piégé 79 victimes pour un montant de Rs 1,2 million via une fausse plateforme de crypto. Derrière son train de vie luxueux à Péreybère, les enquêteurs ont découvert un véritable réseau frauduleux. Placé en détention provisoire, il avait fait face à des accusations de détournement et d’escroquerie.
Cette affaire illustre les dangers de la cryptomonnaie : si elle peut être utilisée comme un outil moderne de transaction, elle devient aussi un vecteur idéal pour financer la drogue, alimenter le marché noir et escroquer des particuliers. D’où la vigilance accrue de la FCC, qui met désormais en garde les Mauriciens. La cryptomonnaie, expliquent ses enquêteurs, est une monnaie numérique existant uniquement en ligne, rapide, instantanée et sans intermédiaire. Avec plus de 20 000 types de cryptos en circulation – du Bitcoin à l’Ethereum en passant par le Dogecoin et l’USDT –, les opportunités comme les risques sont immenses.
En définitive, le lien entre drogue, marché noir et cryptomonnaie est désormais évident : ces univers s’alimentent mutuellement dans l’ombre de la légalité. Alors que l’ADSU traque les cargaisons et que la FCC surveille les flux numériques, la véritable bataille reste celle de la traçabilité. La technologie a changé les règles du jeu, mais aussi les contours du crime.
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