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L’État de droit tient aussi par les mots
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L’État de droit tient aussi par les mots
Lorsque nous avons accueilli, en fin de semaine, Vinod Boolell dans «Décryptage», l’ancien juge de la Cour suprême et des Nations unies, devenu l’un de nos chroniqueurs les plus lus, une évidence s’est imposée : juges et journalistes travaillent la même matière première – les faits – mais leur rapport au temps, à l’autorité et à la vérité diverge, parfois radicalement. Certes les deux écrivent pour la permanence, la postérité (les écrits restent), mais l’un tranche, et l’autre interroge surtout. Mais tous deux, à leur manière, incarnent la même exigence démocratique : rendre des comptes.
Regardons les dossiers débattus. L’affaire du Reward Money expose une zone grise où la confiance tient lieu de reçu, où la parole d’un policier vaut quittance. Le juge demande : quelles garanties pour éviter les abus ? Le journaliste, lui, demande : qui contrôle, qui audite, qui sanctionne ? L’un raisonne par normes et procédures, l’autre éclaire par soupçons, questions et mises en lumière. Mais tous deux convergent sur un point : l’argent public ne peut se transformer en butin occulte.
Le feuilleton AFRINIC, ensuite, met à nu les tentations de l’exécutif. Un juge «délégué» par le président pour inspecter une compagnie ? Violation frontale de la Constitution, tranche Boolell. Le juge écrit : «Justice must manifestly and undoubtedly be seen to be done.» Le journaliste traduit : le pouvoir exécutif s’arroge des prérogatives, qui ne sont pas les siennes. Deux écritures, un même diagnostic : l’État de droit vacille lorsque l’exécutif se croit autorisé à réécrire les règles.
Sur le blanchiment et les banques, le contraste est encore plus vif. La Financial Intelligence and Anti-Money Laundering Act fixe un seuil clair : au-delà de Rs 500 000, la signature du Chief Executive Officer est requise. Le juge vérifiera si les conditions d’exemption ont été respectées. Le journaliste demandera comment des officiers de police ont pu manipuler des millions comme des tickets de tombola, sans éveiller de soupçon. Le premier livre une décision susceptible d’appel ; le second un article, qui peut déclencher une enquête parlementaire.
Enfin, l’épisode du «Shut up» au Parlement illustre le passage du droit au symbole. Le juge y voit une infraction aux Standing Orders, le journaliste un miroir grossissant du délitement du débat parlementaire. Le droit sanctionne, la presse interpelle.
Ces convergences et divergences révèlent deux façons d’habiter la démocratie. Le juge incarne la stabilité : ses phrases s’inscrivent dans la jurisprudence, destinées à guider des générations. Le journaliste incarne le mouvement : ses mots traversent l’actualité immédiate, sont faits pour éveiller, alerter, parfois indigner.
C’est là que Boolell, par son double rôle de juge retraité et de chroniqueur, nous éclaire. Les deux écritures ne s’opposent pas, elles se complètent. La première garantit que le droit n’est pas livré aux caprices du pouvoir. La seconde veille à ce que la justice ne s’enferme pas dans ses palais, mais parle à la cité.
À Maurice, cette complémentarité est vitale. Quand l’exécutif modifie une liste de Senior Counsels au mépris de la Cour suprême ou nomme un juge inspecteur sans consulter la cheffe juge, le juge et le journaliste deviennent rempart. Quand des policiers manipulent des millions et que les banques ferment les yeux, la plume et le marteau doivent frapper ensemble.
Mais il serait naïf de croire que la fonction seule protège la République. Quand les institutions vacillent, ce sont les individus qui font la différence. La probité d’un juge, l’indépendance d’un journaliste, leur capacité à résister aux pressions, à dire non quand tout pousse au compromis, voilà ce qui détermine si la démocratie plie ou si elle tient debout. L’habit ne suffit pas : une robe peut se prêter aux complaisances, une plume peut vaciller. La République ne repose pas seulement sur des textes ou des procédures mais sur la qualité de ceux qui les incarnent. C’est là que se joue la responsabilité ultime. Le citoyen peut pardonner les erreurs d’une institution ; il pardonne moins la lâcheté d’un homme ou d’une femme, qui avait le pouvoir de dire la vérité et a choisi le silence. In fine, la République tient d’abord par ses mots — mais encore faut-il qu’ils soient portés par des voix qui ne tremblent pas.
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