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Ni alignés ni naïfs
Navin Ramgoolam s’envole pour l’Inde du 15 au 16 septembre. Le décor, lui, est planté ailleurs : à Tianjin, où Narendra Modi a choisi le théâtre de l’Organisation de coopération de Shanghai pour se montrer à la même table que Xi Jinping et Vladimir Poutine, au moment précis où Washington cogne avec des droits de douane punitifs. L’image résume la séquence : l’Inde joue sur plusieurs échiquiers à la fois, convaincue que son «autonomie stratégique» vaut plus qu’une amitié exclusive. C’est dans ce champ de forces, tendu mais fertile, que Maurice s’avance. Et chaque geste du Premier ministre mauricien, fût-il protocolaire, enverra un signal ‒ d’autant plus audible que le gouvernement refuse toujours de rendre public l’accord sur Agaléga.
Car l’Inde est à la croisée des chemins. D’un côté, la pression américaine s’est matérialisée en tarifs de 50 % et en une rhétorique de mise en demeure : limiter l’énergie russe, se tenir à distance de Pékin, rentrer dans le rang. De l’autre, Modi affiche une proximité assumée avec Moscou et tente de rouvrir un canal pragmatique avec la Chine, malgré les contentieux frontaliers et une dépendance commerciale défavorable. Est-ce une bravade ? Non. C’est le calcul froid d’une puissance d’un milliard quatre cents millions d’habitants : sécuriser son pétrole, sauvegarder ses chaînes d’armement, attirer des capitaux et, surtout, ne pas se laisser assigner à résidence par la diplomatie des ultimata.
Face à ce triangle Inde–États-Unis–Chine, Maurice ne peut plus se payer le luxe du flou. Nous avons trop appris, à nos dépens, le prix du silence diplomatique : à La Haye, quand notre voix s’est éteinte sur le climat, puis sur Gaza ; à Port-Louis, lorsque l’accord d’Agaléga est resté sous le boisseau, alimentant fantasmes et suspicions. Dans une bataille de récits, ne pas raconter sa propre histoire, c’est laisser les autres l’écrire. Et dans une bataille d’intérêts, ne pas fixer ses lignes rouges, c’est accepter que d’autres les tracent.
Que signifie, concrètement, le voyage à Varanasi ? D’abord, un rappel de géographie : notre sécurité maritime, notre connectivité aérienne, une partie de nos investissements et de nos flux humains passent par New Delhi. Ensuite, un test de maturité : l’amitié ne dispense pas de transparence. Agaléga n’est pas un tabou ; c’est un dossier d’intérêt public. Exiger ‒ et obtenir ‒ la publication des clauses opérationnelles et environnementales, assorties d’un mécanisme de revue parlementaire, ne serait pas une offense à l’Inde : ce serait un service rendu à la relation bilatérale, car la confiance se nourrit de clarté.
Sur le plan économique, l’Inde s’arcboute contre des tarifs américains qui vont rebattre les cartes du commerce asiatique. Pour Maurice, c’est une alerte et une opportunité. Alerte, parce que les chaînes de valeur se reconfigurent : si Delhi se détourne de certains intrants américains, elle accélérera sa substitution domestique ou cherchera des relais dans la zone. Opportunité, parce que notre zone franche peut devenir atelier et showroom pour des PME indiennes en quête d’accès africain ‒ à condition de remettre à niveau nos incitations (fiscales, énergétiques, logistiques) et de nettoyer la gouvernance de nos facilités financières. On ne capte pas la délocalisation de demain avec les certitudes d’hier.
Reste la Chine. Pékin a compris depuis longtemps la grammaire des petits États : infrastructures, accès au marché, temps long. Pourtant, le déficit commercial indo-chinois, abyssal, rappelle qu’un «partenariat» peut être un piège si l’on n’a pas sa propre boussole. À Maurice, cela impose une hygiène : pas de dépendance unique sur des chantiers stratégiques (ports, data, réseaux), clauses de réversibilité en cas de défaut et arbitrage technique plutôt que politique sur les appels d’offres. La souveraineté n’est pas un slogan ; c’est une architecture contractuelle.
Et les États-Unis ? On aurait tort de croire qu’ils sortent du tableau. Notre finance, notre conformité, nos services numériques, nos universités privées ‒ tout cela parle américain, qu’on le veuille ou non. Là aussi, soyons adultes : pas d’alignement pavlovien, mais une convergence ciblée sur la cybersécurité, l’IA médicale, les normes ESG, la lutte anticorruption. À Washington DC, comme à New Delhi, on respecte davantage les pays qui savent dire non ‒ surtout lorsqu’ils proposent un oui mieux dessiné.
La politique étrangère, on l’oublie trop, n’est pas un concours de vertus. C’est l’art des priorités. Les nôtres ? Cinq, au moins.
1. Transparence stratégique : publication de l’accord sur Agaléga, audit environnemental indépendant, clause de revue tous les cinq ans.
2. Sécurité maritime partagée : coopération opérationnelle avec l’Inde, mais mutualisation régionale via la COI et mécanismes de confiance avec les autres partenaires, y compris la France dans les Maritime Awareness Systems.
3. Diversification économique : plateforme mauricienne pour l’export indien vers l’Afrique (pharma, medtech, services), corridor de talents et visas intelligents pour ingénieurs indiens, mais ouverture symétrique vers les hubs US/EU pour éviter l’effet tunnel.
4. Souveraineté technologique : centres de données sur sol mauricien, clauses de localisation, interopérabilité multi-fournisseurs (Inde/ US/UE/Asie), protection des données par la loi et par l’architecture.
5. Voix éthique et cohérente : sur Gaza, sur le changement climatique, sur le droit de la mer ‒ tenir une ligne. Pas pour plaire, mais pour durer.
À Tianjin, l’Inde a rappelé qu’elle ne se laisse pas assigner. À Varanasi, Maurice doit rappeler qu’elle ne se laisse pas absorber. Nous n’avons pas à «choisir un camp» ; nous avons à choisir nos intérêts ‒ et à les faire respecter par tous. Cela suppose des ministres qui parlent clair, des textes qui se lisent sans loupe, des institutions qui arbitrent sans trembler.
Dans le monde qui vient, la neutralité molle est une fiction. La seule neutralité qui vaille est active : multiplier les passerelles, verrouiller ses contrats, diversifier ses dépendances et oser sa parole. Si Ramgoolam revient d’Inde avec un calendrier de transparence sur Agaléga, un paquet d’investissements productifs et un mécanisme de coopération maritime qui respecte notre Parlement, alors sa visite aura envoyé le bon signal : Maurice n’est pas une escale. C’est un cap. Et ce cap s’appelle l’intérêt national.
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