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Le mérite, fiction nécessaire…

30 août 2025, 05:44

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Un tel ou une telle mérite le poste plus qu’un autre, mais il n’a pas les bons contacts politiques. Pire : sa cousine milite dans l’opposition. Tant pis pour lui ou pour elle ! Un autre, moins compétent, se retrouve promu parce qu’il est simplement le gendre d’un ministre revenu aux affaires, avec les privilèges qui vont avec. Rama Sithanen est reconnu comme brillant en finances, mais contesté au nom du cumul de pouvoirs entre la Banque de Maurice et la Financial Services Commission. Manou Bheenick, esprit affûté, est rejeté comme «pas fit and proper» par des avocats qui manipulent les règles à géométrie variable. À Maurice, la scène est connue : le mérite (compétence + effort) existe, mais il se dilue dans les bassins ethniques, dans les équilibres communautaires, dans les connivences politiques.

Car, dans notre système, le mérite seul ne suffit pas. Pour être Premier ministre, il ne suffit pas de briller intellectuellement : il faut appartenir à telle caste, à telle communauté, ou aux deux. Dans les institutions, l’ascension dépend moins des compétences que des parrains. On ne devient pas président de la State Bank of Mauritius ou de la Mauritius Commercial Bank par hasard, pas plus qu’on n’accède à la Mauritius Revenue Authority ou à l’Economic Development Board sans avoir rassuré les «bons réseaux».

Pourtant, nous continuons d’invoquer la méritocratie comme horizon d’équité. Louis Maurin, de l’Observatoire des inégalités, le rappelle : sans mérite, plus personne n’aurait intérêt à fournir des efforts. Le mérite est donc une croyance utile, une fiction nécessaire. Mais il est aussi une illusion dangereuse.

Car comment le mesurer ? À l’école, la note d’un élève traduit autant l’investissement familial que son effort individuel. Dans la haute administration, un CV brillant ne pèse rien face à un coup de fil venu d’en haut. Dans le judiciaire, le titre de Senior Counsel devrait consacrer l’excellence. Mais la polémique autour des récentes nominations a montré que la sélection pouvait être influencée par d’autres critères, au mépris de la séparation des pouvoirs. Si vous êtes l’époux de la cheffe juge, votre nom est tout bonnement rayé. Le mérite proclamé devient un alibi pour justifier des choix déjà verrouillés.

La méritocratie fut pensée pour tourner la page de l’ancien régime et briser l’hérédité des privilèges. Mais dans la pratique, elle a produit une nouvelle aristocratie : celle des diplômes et des castes, verrouillée par les clans politiques. Comme le notait Michael Young dans The Rise of the Meritocracy, le piège est de remplacer une élite par une autre. Et Michael Sandel parle aujourd’hui de «tyrannie du mérite», cette obsession du concours et du classement qui produit de l’angoisse mais pas de justice.

À Maurice, l’illusion est encore plus forte. Les grands postes sont partagés dans des logiques de quotas informels et d’équilibres communautaires. Les nominations dans les corps paraétatiques, à la Banque de Maurice ou dans les grandes compagnies publiques, illustrent ce mélange de cooptation, d’héritage et de clientélisme. Même les syndicats et les ONG ne sont pas épargnés : le mérite y est souvent jugé à l’aune des loyautés partisanes.

Pourtant, peut-on abandonner l’idée même de mérite ? Non. Comme le dit François Dubet, c’est une «fiction nécessaire». Parce que nous n’avons rien trouvé de mieux pour distribuer les ressources rares que sont nos ressources humaines. Parce qu’il reste une arme contre l’arbitraire. Mais il faut cesser de le brandir comme un slogan hypocrite.

Réhabiliter le mérite à Maurice suppose trois révolutions. D’abord, accepter que le mérite est toujours situé : il faut évaluer les trajectoires sociales, pas seulement les résultats bruts. Ensuite, garantir une compétition équitable : égalité d’accès à l’éducation, à la justice, aux opportunités. Enfin, plafonner les écarts qu’il justifie : le mérite d’un haut fonctionnaire ne peut se traduire en rentes démesurées quand l’infirmière ou l’enseignant restent condamnés à des salaires médiocres.

Au fond, la vraie question est : qui définit le mérite ? Tant que cette réponse restera confisquée par des élites soucieuses de préserver leurs positions, la méritocratie restera une rhétorique servant à maquiller leurs privilèges.

À Maurice comme ailleurs, le mérite est moins une vérité qu’un miroir. Il reflète ce que nous acceptons comme juste et ce que nous refusons de regarder en face : que l’injustice prospère souvent sous le masque du mérite.

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