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Neuf mois de pouvoir, et déjà l’usure ?
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Neuf mois de pouvoir, et déjà l’usure ?
Neuf mois après le troisième 60-0 historique, l’Alliance du changement donne l’impression de battre de l’aile. Les signes sont visibles, presque trop bruyants pour être ignorés : un Air Mauritius (MK) qui célèbre un «turnaround extraordinaire» tout en restant prisonnier de ses zones d’ombre, des nominations controversées qui tombent les unes après les autres sous la pression populaire, et un malaise croissant entre partenaires censés incarner la rupture avec les pratiques d’hier.
MK est l’exemple parfait de ce double langage. D’un côté, Kishore Beegoo a présenté le premier bénéfice trimestriel depuis neuf ans : Rs 252 millions de profits, une embellie saluée comme une victoire stratégique. De l’autre, la compagnie reste fragilisée : flotte réduite, incidents techniques répétés, dépendance à des facteurs exogènes (prix du carburant, change favorable, taux de remplissage). Derrière les chiffres, une vérité tenace : MK est encore sous perfusion, et le storytelling s’apparente davantage à une opération de communication qu’à une refondation durable.
Paul Bérenger, jamais avare de critiques, a choisi ce terrain pour livrer ses attaques, dénonçant une gestion approximative autour de l’aéroport, un jour avant la nomination de son gendre à la tête d’Airport Holdings. La réplique de Beegoo, brandissant son bilan positif, a pris des airs de duel politique, comme si MK était encore une pièce maîtresse du théâtre partisan ; Beegoo, à l’instar de Sithanen, rappelant qu’il avait l’oreille et la confiance de Ramgoolam. Un rappel brutal au leader du MMM qu’il n’est pas au sein de son parti où il demeure le líder máximo.
À ce malaise s’ajoute l’épisode des nominations, refusées sous la pression populaire : Nabiihah Juman à la Competition Commission, Frédéric Curé à Airport Holdings, Meela Devi Ramlochun-Bunwaree à l’Agricultural Marketing Board. Trois refus successifs qui traduisent non seulement la défiance publique, mais aussi l’incapacité du pouvoir à imposer ses choix sans contestation. Pire : un leader de l’alliance, dans nos colonnes, reconnaît que les nominations sont problématiques et appelle à mettre en place l’Appointments Selection Committee, ce mécanisme de transparence promis avant les élections et aussitôt oublié après la victoire. C’est l’aveu implicite d’une trahison des engagements de campagne.
La nomination reste, dans ce pays, l’un des nerfs de la confiance citoyenne. L’Alliance du changement avait bâti une part essentielle de sa crédibilité sur la dénonciation du népotisme et des dérives du MSM. Aujourd’hui, les mêmes pratiques resurgissent, parfois pimentées d’affaires de «beau-père–gendre» qui ridiculisent un discours de méritocratie vidé de sa substance. L’opinion, lucide, ne s’y trompe pas : elle sanctionne déjà ce décalage entre promesse et réalité.
Plus inquiétant encore : la fracture qui se dessine entre les deux têtes de l’alliance. Navin Ramgoolam, stratège froid et calculateur, fort de ses 35+ sièges au Parlement, avance lentement mais sûrement dans sa stratégie sur cinq ans. Il veut avoir les coudées franches. Paul Bérenger, DPM «without portfolio», avec seulement huit ministres au Cabinet, impatient, multiplie les conférences de presse où il peut attaquer ses propres alliés comme il le ferait avec des adversaires. Il conserve un avis sur tout, estime que certains sont intellectuellement limités. Plusieurs ministres non-MMM, peu habitués à ses méthodes, s’en plaignent ouvertement ces jours-ci. On a l’impression que le PM et le DPM communiquent par médias interposés, évitant la confrontation directe. Bérenger ne rate pas une occasion de saluer Ramgoolam, mais c’est précisément là que le bât blesse : pourquoi tant d’insistance à caresser publiquement le PM dans le sens du poil lorsque, selon le leader du MMM, les choses ne bougent pas comme prévu – notamment à la Banque centrale ? Dans le passé, quand Ramgoolam n’était pas au pays, Bérenger se présentait comme un libérateur de dossiers au PMO ; ce qui lui avait du reste valu la porte de sortie. Avec l’âge, il ne souhaiterait pas refaire la même erreur.
La dynamique de «pré-cassure» est connue de l’histoire politique mauricienne (elle est bien documentée dans nos archives) : en 1982 comme en 1995, la discorde entre partenaires d’hier a fini par emporter l’édifice entier.
Le pouvoir actuel dispose pourtant d’un mandat unique, d’une légitimité écrasante. Mais ce capital politique se dilapide vite. Gouverner sans opposition formelle ne signifie pas gouverner sans vigilance. Chaque maladresse est amplifiée. Chaque nomination douteuse résonne comme un parjure. Chaque mot mal pesé fissure davantage une unité déjà fragile. Le récent crêpage de chignons entre Navarre-Marie et Babooram, qui n’a livré ni gagnante ni vaincue officiellement, a fait voler en éclats le vernis opérationnel entre ministres et junior ministers. Dans les rangs du PTr, on glisse qu’on a «sauvé Anishta des griffes d’Ariane» pour la placer «sous l’aile protectrice – et rouge – d’Anil Bachoo».
Si l’Alliance du changement veut durer, elle doit comprendre que l’arrogance est sa pire ennemie. La transparence promise doit cesser d’être un slogan et devenir un réflexe. Le comité de sélection pour les nominations doit être installé sans délai. Et MK doit cesser d’être un terrain de communication politique.
Neuf mois, ce n’est rien dans le calendrier d’un mandat. Mais dans la perception publique, c’est déjà beaucoup. L’Alliance du changement n’est pas encore à la cassure, mais elle semble s’en approcher, à pas feutrés. Les leçons de 1982 et de 1995 devraient servir d’avertissement : à trop se laisser enfermer dans les querelles de personnes et les réflexes partisans, même une victoire écrasante peut se transformer en défaite cuisante.
L’histoire ne pardonnera pas une troisième fois.
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